MUSIQUE      CINEMA      ART + LIVRES      POST DIGITAL

18 févr. 2011

MUSIK TANK : BEST COAST OU LA FIN DE L'HIVER ?

Illustration : vitfait
Dans cette masse musicale de plus en plus envahissante, je manque de trouver un petit bout de bonheur qui mêlerait simplicité, nostalgie et sécurité en pas trop de temps. Il y a trop de bons disques qui sortent il paraît. Ok, je veux bien, mais c’est étouffant et personnellement, je n’arrive pas à suivre. Alors évidemment, mes amis rigolent quand je leur parle tout souriant d’un groupe que je viens de découvrir alors que l’album a déjà six mois. Pourtant, c’est en entrant à l’improviste dans la chambre de mon frère, cherchant quelque chose de nouveau à écouter, qu'il me tend un disque jaune avec un petit chat dessus : « prends ça, tu devrais aimer. »


Best Coast existe depuis deux petites années (sûrement plus), c’est un groupe composé de trois membres, deux filles et un mec. Bethany Cosentino est la « leadeuse » du groupe, elle écrit toutes les chansons qui sont exécutées par Bobb Bruno, le multi-instrumentaliste du groupe. A la batterie, une ex-Vivan Girls : Ali Koehler. Leur site web est un mini blog (http://bestycoasty.blogspot.com) qui mélange mode, photos de clips et « wouah ! regardez cette vidéo qu’on a trouvé sur Youtube ! ». Lors de leur tournée US, elles ouvrent régulièrement pour le semi-génial Wavves. On comprend, car en écoutant la galette, on y retrouve la même gentille folie édulcorée qu’à l’écoute du dernier Wavves. Les chansons s’enchaînent avec simplicité. Elles se ressemblent, bien sûr. Mais c’est temps mieux, car la prod est bonne et donne l’impression de regarder un film en Super-8 jauni (couleur constante du livret) pendant 28 minutes. Car il n’en faut pas plus. Moins d’une demi-heure, c’est juste ce qu’il faut pour ne pas commencer à trouver l’album chiant. Un disque homogène, dans le bon sens du terme. Leur premier single a marqué Pitchfork, sélectionné comme « best new track » : Boyfriend ouvre l’album majestueusement ; on crierait presque à une demo du premier Arcade Fire. Mais la suite donne tout son sens au morceau : ça ne décollera jamais plus haut, bien que les morceaux restent (et je le souligne !) de qualité, mis à part l’horrible Happy où mademoiselle Cosentino chante comme les Cranberries et alors là c’est « next track » et pis-c’est-tout !

Pas besoin de grosse tartine pour parler de ce disque, si ce n’est qu’à l’écoute, on aimerait sauter dans la mer, sentir le soleil brûler sur sa peau et écouter Crazy For You en boucle. Mais dans une pareille situation, on serait peut-être très vite lassé de ce Best Coast. C’est pour ça qu’il faut l’écouter en hiver, en rêvant de l’été. Une fille qui se plaint de son petit ami tout au long du disque pourrait être très pénible, mais Crazy For You, The End, Our Deal, Goodbye, le génial Summer Mood, le faux-shoegaze-solaire I Want To ne peuvent vous passer au-dessus sans vous toucher. Si ? Bratty B enfonce le clou. Il faudrait les entendre en live, mais aucune date suisse n’est prévue. La bande se produira au Printemps de Bourges en avril, en espérant que le Romandie ou le Bad Bonn les attirent. Review courte pour un disque tout aussi court, mais classe. Un disque de fin d’hiver génial pour ceux qui attendent l’été avec trop d’impatience.

16 févr. 2011

TT TV: THE MONDRIANS (INTERVIEW)



Deux ans après leur premier album éponyme, The Mondrians ont vu beaucoup de choses changer autour d'eux. Un nouveau batteur, des déménagements successifs si bien qu'il est encore difficile de les considérer comme un groupe valaisan (l'ont-ils jamais été?), la fin de la grande vague rock, de nouvelles aspirations. Et ce groupe, coûte que coûte, formé on ne sait plus, en 2003 déjà? Pour un deuxième album au goût de revanche, The Mondrians ne sont pas allés chercher Gordon Raphael (producteur du premier LP), ni le dépaysement. Rendez-vous donc avec eux dans la campagne vaudoise pour cette première partie "interview", annonçant l'acoustique à venir.

15 févr. 2011

KINO KLUB: ARCADE FIRE – THE SUBURBS (CAN)



Difficile d'échapper cette semaine à la tornade Arcade Fire, vainqueur dimanche dernier du prix du meilleur album 2010 aux Grammy Awards. Prestigieux honneur pour un album déjà "classique", qu'ici à Think Tank on a aimé dans ses grandes largeurs (où est la verve de FUNERAL?). Rendons–leur toutefois hommage: car en 2010, Arcade Fire aura surtout livré un clip génial, servi sur un plateau par Spike Jonze. Qui a dit que le clip était mort?

TANKINO : BLACK SWAN

Illustration: vitfait
S'il ne fallait trouver qu’un mot pour définir Black Swan, dernier film de Darren Aronofsky, ce serait sans doute le terme éprouvant. En effet, Black Swan est avant tout une expérience sensorielle à vivre, une caractéristique subjective certes, mais finalement assez rare de nos jours. Un film magistral, viscéral, terrifiant et brillant.

Darren Aranofksy est un cinéaste qu’on pourrait qualifier d’ovni dans le paysage hollywoodien, proposant toujours ses propres visions, sans jamais vendre son âme aux grands studios qui dominent l’industrie (bien que cela s'apprête à changer vu qu’il se verra prendre les reines du prochain Wolverine qui fera le bonheur du geek que je suis). Avec un début de carrière réussi mais un peu inégal : Pi, un premier film brillant mais oubliable, un second Requiem For A Dream ambitieux mais trop démonstratif, puis The Fountain, un bijou pour ma part, qui divise par son côté ésotérique et qui fut réalisé avec brio malgré un budget réduit de moité, puis, un quatrième film, The Wrestler, rompant totalement avec le reste, drame sociale et intimiste, embellit par la magnifique performance de Mickey Rourke. Darren Aronofsky se devait de rassembler avec sa nouvelle œuvre ses fans cinéphiles de la première heure et le public académique ayant apprécié l'expérience The Wrestler. Ce défi, il le remporte haut la main, que ce soit sur le fond ou sur la forme, et propose ainsi à son public ce qui est sans aucun doute son meilleur film, dépassant largement l'ambitieux The Fountain et le touchant The Wrestler. Darren Aronofsky envoûte dès les premières secondes de son Black Swan, immergé dans un noir rugueux, la caméra poursuit au plus près un cygne blanc sous projecteur dans un ballet effréné. La sublime musique de Tchaïkovski remixé avec soin par Clint Mansell nous introduit un lac des cygnes revisité, déshabillé, un show d’excellence viscéral et réel. Se basant sur les codes des contes de fée bien que nous somme plus proche d’Edgar Poe et des Frères Grimm, en les pervertissant à l’extrême, rite de passage, parcours initiatique, mère castratrice, doppelganger, transfiguration, pureté et virginité, Black Swan est une boîte à musique où une petite ballerine n'en finit pas de tourner en rond au milieu des miroirs sur une comptine angoissante. Ces symboliques enfantines paraîtront comme de grosses ficelles d’un scénario qui somme toute pourrait paraître grossier pour ses détracteurs.


Mais Black Swan, c'est avant tout une performance. Celle de Natalie Portman qui trouve, sans aucun doute possible, son meilleur rôle à ce jour et qui nous offre là ce qui restera peut être comme le rôle de sa vie. Car bien que les seconds rôles soient extrêmement bons (Vincent Cassel et surtout Barbara Hershey), c'est avant tout le cygne blanc qui domine le film de sa superbe. Passant du visage angélique à celui de terrifié, passant des larmes inconsolables à la fureur meurtrière inévitable, Natalie Portman prouve une bonne fois pour toute qu'elle est bien l'une, sinon la meilleure actrice de sa génération, une chose que tout les prix du monde ne sauraient récompenser à sa juste valeur. Il faut dire aussi qu'avec un tel scénario, l'actrice portait véritablement le succès du film sur ses épaules. Car Black Swan est, comme l'était The Wrestler, le portrait intimiste, physique et psychologique d'une personne parmi tant d'autres, un film donc totalement subjectif, où le spectateur est contraint de limiter sa vision à celle du personnage principal. Quand on regarde Black Swan, on pense forcément au Perfect Blue de Satoshi Kon, au mythe du fantôme de l'opéra, à Alfred Hitchcock, à William Friedkin, à Roman Polanski et l'œuvre de Tchaïkovski bien entendu, autant de références jamais utilisées dans l'excès qui rendent le film intéressant, unique et profond. Il est étonnant de se rendre compte à quel point Black Swan, en terme de mise en scène, s'inscrit parfaitement dans un déroulement logique de continuité dans la filmographie d'Aronofsky, qui propose là un subtil mélange entre The Fountain (pour les plans au cadre très travaillé) et The Wrestler (pour la caméra épaule, la pellicule granuleuse et l'utilisation du plan-séquence). Du coup, dès la première scène, on se retrouve spectateur d'un spectacle saisissant: celui d'une danse filmée en steady-cam où la chorégraphie se trouve, à la grande surprise de tous, magnifiée par cette caméra qui se rapproche des danseurs tout en tournoyant autour d'eux, scène qui ne fait qu'écho à quelque chose de bien plus puissant : le final du film qui trouve une apothéose puissante avec la naissance du cygne noir et de sa métamorphose.


Avec Black Swan, nul doute que Darren Aronofsky signe là une œuvre majeure, que ce soit pour sa propre carrière ou pour le cinéma américain du 21ème siècle. Expérience sensorielle intense, véritable chant d'amour à l'art et pamphlet sur les démons intérieurs de l'être humain, Black Swan est un film complexe, poétique et effrayant sur la notion d'artiste, ses motivations et finalement sa recherche interminable de la perfection. Cet équilibre trouvé entre une multitude de tons permet d’exposer un corps qui souffre lors de la création pointilleuse d’un spectacle à la manière de The Westler, Aronofsky colle intimement le dos son héroïne afin de la suivre dans les méandres de sa psyché. Un jeu de miroirs et d’oppositions signant l’aboutissement formel de son auteur, Aronofsky clone son sujet d’une mère obsessive regrettant ses choix passés à un Winona Rider en star déchu fantomatique en passant par Mila Kunis, véritable aimant noir sexy et impulsif. Des doubles poussant Nina dans ses retranchements, autant de déclinaisons de son propre soi auxquelles elle tente désespérément d’échapper.


Un ballet granuleux et charnel sans cesse en mouvement envoûté par une bande son magistrale, porté par le regard intense de Nathalie Portman qui trouve son plus grand rôle. Black Swan adopte la structure majestueuse de son opéra, cette œuvre classique phare est transportée dans un New-York contemporain, dont le récit est celui d’un ange vierge piégé dans le corps d’un cygne blanc désirant la liberté mais dont seul le véritable amour, sous la forme d’un prince pourra briser le sortilège. Récit qui deviendra tragédie quand survient le jumeau maléfique: le cygne noir. Aucune surprise à l’horizon, tout est annoncé. Pourtant, Aronofsky rend captivant un monde rigide en traversant différent genres cinématographiques, un film mutant oscillant entre l'horreur, le fantastique, le drame psychologique, l'épanouissement corporel et l'aboutissement de soi à travers l'art.

“I felt it. I was perfect.”

Tankart : Philippe Parreno à la Serpentine Gallery

Film Still: Philippe Parreno, June 8, 1968
Véritable oasis onirique au milieu de l’art marchand londonien, la première exposition individuelle sur sol anglais de Philippe Parreno envoute. Réunissant différentes vidéos de l’artiste, l’installation se présente comme une promenade magique brouillant la frontière qui sépare réalité et fiction. 

Après quelques jours passés à Londres, je commençais à désespérer de voir une bonne expo d’art contemporain. L’expo temporaire de la Tate Modern, Gabriel Orozco, était franchement faible et les différentes galeries ne m’avaient pas d’avantage convaincu, sans parler de l’ennui ressenti à Saatchi, genre ambiance friquée bien naze. Restait donc la Serpentine Gallery, petit pavillon au milieu de Hyde Park, où sévit depuis 2006 un certain Hans Ulrich Obrist. Et donc en ce moment, il y a une exposition de Philippe Parreno. Vous ne pourrez sûrement pas voir cette expo, du moins à la Serpentine Gallery, car elle se termine le 13 février. Et c’est bien dommage. Elle regroupe en fait différentes vidéos de l’artiste, réalisées entre 2003 et 2010, toutes aussi fascinantes. Boy from Mars, tournée en Asie, filme en différents plans fixes une structure architecturale au bord d’une étendue d’eau. Les seuls mouvements sont ceux du vent, de la lumière du soleil et d’autres points électriques mais surtout ceux de buffles actionnant une machine qui permet la production d’électricité nécessaire au film. 8 juin 1968 fait référence au transport de la dépouille de Bob Kennedy de New York à Washington DC, deux jours après son assassinat. Toujours en plans fixes, mais disposés sur un train, la vidéo donne à voir un parcours à travers la campagne peuplée de personnes immobiles dans leur recueillement. Invisible Boy, création la plus récente de Parreno, montre un enfant clandestin chinois dans un appartement que viennent peupler des monstres imaginaires, réalisés à l’aide de rayure sur la pellicule. Enfin dans une quatrième vidéo, ce sont des enfants en colère qui scandent « No More Reality ».


Plus que la qualité individuelle de ces vidéos, entre méditation et émerveillement, c’est le soin apporté par Philippe Parreno à construire l’exposition comme un tout qui ravit. On sort de la simple addition d’œuvres pour entrer dans une expérience plus proche de l’errance, de l’aventure ou du cheminement. Le visiteur est guidé de pièce en pièce, de vidéo en vidéo par le son. Au moment où une de celles-ci se termine, sa bande-son continue dans la pièce ou est remplacée par le son du parc environnant. Quand le silence finit par se faire dans la pièce, on entend un nouveau son qui naît dans une autre, passant du murmure pour finir par être de plus en plus fort. Tu te lèves donc à la recherche de cette suite. Cela fait bien sûr penser à la légende du joueur de flûte de Hamelin mais aussi aux charmeurs de serpents. C’est bien ici le charme de la musique qui est mis en œuvre, son aspect envoûtant et magique. Cette magie se retrouve partout dans ce parcours au sein de la Serpentine Gallery. Quand les stores se lèvent à la fin de la vidéo, il neige dans le parc et on ne sait plus si on préfère rester regarder tomber ces flocons factices ou continuer la ronde. Le parcours dure environ une demi-heure, mais s’enchaîne sans interruption, ce qui a pour effet de modifier le rapport du visiteur à l’exposition. Tout d’abord, il n’y a plus de fin ou de début déterminé. La temporalité est circulaire. Et il n’est pas possible de zapper entre les différentes vidéos. Une seule pièce étant « active » à la fois, on doit se fondre dans le rythme de l’exposition. Cette mise en rythme a un effet extrêmement positif sur la manière de visiter. En effet, elle met à mal le caractère individualiste de la visite d’exposition pour en faire une expérience collective, de partage esthétique. Pour en revenir au caractère magique du son dans cette exposition, là où Parreno fait fort, c’est lorsqu’il y mêle des sons enregistrés en direct dans le parc entourant la galerie. Ainsi, la frontière entre réalité et magie est remise en question. Il ne s’agit pas d’un pur émerveillement métaphysique ou abstrait mais d’un charme advenant au sein ou contre cette réalité. Ce brouillage entre fiction et réalité est bien la constante de cette exposition. Dans Invisible Boy, l’enfant chinois est filmé dans sa chambre sous une forme proche du réalisme social et des monstres viennent habiter cet espace. Le titre indique tant le propos politique de la vidéo – un enfant que la clandestinité force à l’invisibilité (Nobody Knows) – que la présence d’êtres invisibles, simples rayures sur pellicule. 8 juin 1968 fait référence à événement historique mais le rejoue pour en revivre l’émotion, la beauté de ces visages hors du temps regardant passer la dépouille. Le décor de Boy from Mars, comme son titre l’indique, mélange réalité naturelle – des bœufs, un lac, le soleil – et réalité créée – lumières d’ampoules et structure géométrique –, les deux étant reliés par le fait que seul le travail des bœufs permettent aux ampoules de briller et à la caméra de filmer. Enfin, si des enfants manifestent, c’est pour qu’il y ait « no more reality ». Mais ce brouillage entre réalité et fiction, entre magie et travail, entre poésie et critique mis en œuvre par Parreno signifie bien que ce qui est donné à voir n’est pas un simple refus de la réalité pour s’enfuir dans les limbes de l’abstraction pure. Ce qui est plutôt en jeu ici, c’est l’ébranlement de la réalité dans ce qu’elle a de plus froid, de plus concret, de plus institué. Ce qu’au fond Parreno combat à travers ces œuvres, c’est le principe de réalité, c’est-à-dire cette force castratrice et conservatrice qui vise à forcer l’homme à renoncer au plaisir et à la liberté pour se conformer à la réalité présente, en un mot un principe réactionnaire qui voile toute possibilité de changer le réel et donc l’histoire. Parreno, en instituant une narration circulaire mêlant fantaisie et documentaire, invite à ébranler le réel en l’enchantant et/ou en la critiquant. La réalité donnée n’est toujours qu’une contingence. A l’homme, la possibilité de la dépasser par l’imaginaire, par l’émerveillement, par la création, par la critique.

9 févr. 2011

TT TRIP : WU LYF à londres

Photo: Pierre Raboud

Cela fait plus d’un an que le nom de WU LYF est partout, au point que le mystère qui entoure ce groupe paraît de plus en plus factice. Alors posture artistique forte ou stratégie commerciale hype ? Pour le juger, rien de mieux qu’un TT Trip à Londres.

WU LYF est un de ces objets musicaux qu’on ne sait pas vraiment comment prendre, tant à des moments il paraît n’être qu’une émanation de blogs à la recherche de la nouvelle sensation. Pour un groupe qui n’a encore sorti aucun véritable disque officiel, ils ont déjà une communication au point et une posture ultra définie : très peu d’interviews, des vinyles seulement vendus via leur site ou à leurs concerts. WU LYF signifie World Unite Lucifer Youth Foundation (en gros l’union mondiale de la fondation de la jeunesse luciférienne). Un myspace hors service. Un site qui ne dirige que vers un (très beau) mystérieux clip. Finalement on arrive à en trouver un autre bouillonant où on nous propose de rejoindre la fondation, avec la promesse de recevoir non seulement un vinyle mais aussi un drapeau et une marque d’allégeance. Différents textes cotoient des collages dans un style et un ton assez post-situationiste autour des notions de « Play », de « Dirt », de « Heavy Pop », et de « Lucifer ». On nous présente carrément LYF comme une alternative à la vie. Un nouveau discours, en soi pas inintéressant, sur la subversion venu de jeunes gens dans des cafés ou des galeries, pourquoi pas ? Après tout, à une époque où la posture artistique se résume le plus souvent à l’énonciation « je crée dans mon coin, je n’ai rien à dire sur le monde mais je fais de belles mélodies », un peu de discours ne fait pas de mal. Pas qu’on croie vraiment qu’en rejoigant WU LYF on va changer le monde. Mais au moins poser qu’on veut le changer. Si cette pratique sera difficile à tenir, cela reste honorable pour un groupe de continuer à vendre ces vinyles sans distributeur institutionel, échappant ainsi aux « shackles of monetary driven interest ».


Voilà ça fait tout un paragraphe où il a été peu question de musique, mais bon WU LYF l’ont bien cherché. Pourtant ce qui faisait que j’étais tout excité à l’idée de les voir, c’est bien et avant tout les premières chansons qui avaient perçé. A couper le souffle, elles avaient marqué mon année 2010. L’article dithyrambique de Libération sur leur concert à l’excellent MIDI festival l’été passé n’avait fait qu’attiser ma curiosité à vif. Le concert londonien se déroulait dans les Corsica Studios, une petite gallerie. Partout sur les murs et les retours, il y a des affiches semblables aux décorum du site, avec paroles et enfants en furie. Ce soir, c’est bar et projection dans la première salle et concert dans la seconde petite salle. La première partie, Eternal Fags, jouent au pied de la scène. Ce duo punk ne brille pas par leur technique mais l’envie de donner le maximum et un brin d’insouciance font que finalement c’est parfait pour chauffer la salle qui est de plus en plus bondée. Sur scène, le joli clavier en bois et la croix marquée du sigle LYF sont soudain dévoilés et le groupe entre sur scène. WU LYF, c’est donc finalement un quatuor, moins gravure de monde qu’on le pensait et craignait. Y a un bassiste rondouillard torse nu dès la deuxième chanson, un guitariste chemise sur T-shirt et un un batteur à la cool. Bon, c’est clair que le chanteur au clavier fait le bouleau, dans le genre charismatique maigrichon à foulard. Ce qui me rassure d’emblée, c’est qu’en live, WU LYF laisse de côté tout le discours situ. Pas de mise en scène pompeuse avec des diables ni de psaume sur la jeunesse subversive. En plus, les mecs se prennent pas trop au sérieux. On sent plus de la timidité que de la pose et quand le guitariste se lance dans un solo, c’est gaiment que tout le monde se moque de lui. Au fil du concert, je me rends compte que WU LYF n’est finalement pas un groupe exceptionnel ou mystique comme aurait pu le faire croire le bouche à oreille frénétique et leur propre communication. C’est juste un bon groupe tribal pop à la candeur épique. Dans toutes les chansons, on sent cette simplicité et cette envie d’exprimer des émotions fortes. Je pense évidemment d’abord à la voix du chanteur. Sur certaines chansons, c’est clair qu’elle est un peu trop manièrée et agace. On ressent ce que je désignerai comme l’impact négatif d’Anthony and the Johnsons sur la musique actuelle. Pour faire bien comprendre qu’on est ému, on est pas obligé de mettre autant de trémolo dans sa voix. Mais sur les bonnes chansons de WU LYF, la voix est juste hallucinante, encore plus vibrante en live que sur album, sans rien perdre de sa beauté. Comme au bout du rasoir, sur un fil entre le sanglot et le cri, elle te colle au sol, remue ton intérieur et tu dis merci. Ce qui fait que ce groupe mérite d’être écouté et vu, c’est qu’il a produit des chansons vraiment incroyables, à la force sentimale époustouflante pour une formation aussi jeune. Heavy Pop et Split It Concrete Like The Colden Sun God sont deux chansons magnifiques, puissantes, envoutantes, jamais lassantes. Et pour ça, peu importe la hype, peu importe leur posture, peu importe leur âge, je suis prêt à rejoindre WU LYF.

8 févr. 2011

MUSIK TANK: LA FIN DES ANNéES 2000

Photo: Julien Gremaud

En dix jours, c'est une série d'événements successifs, certes attendus voire même annoncés, qui ont définitivement permis de tourner la page de la première décennie du XXIème Siècle. Musicalement donc, en tout cas.

Trois séparations. Enfin, de nouveaux horizons pour trois façonneurs du paysage musical des années 2000. Le retour du rock à guitares, (parfois) enregistré en analogique (The White Stripes); la fusion parfaite de ces mêmes guitares avec des machines électroniques qui commençaient à tirer la gueule à force de tourner en rond (LCD Soundsystem); et puis un rap enfin revenu à visage humain, avec un beau cockney en prime (The Streets).

"Everything is borrowed" titrait l'ouverture du quatrième album éponyme de The Streets. Mike Skinner, ce kid de Birmingham, trouvait là l'épitaphe des années 2000. Une décennie étrange, pas franchement qualitative à défaut d'avoir semble-t-il encore accéléré les turn-overs. Tout a été dit ou presque, l'avènement d'Arcade Fire notamment pour le grand public indie, mais surtout l'irruption du génie d'Animal Collective, en avance sur tout le monde sans aucun doute. D'un point de vue moins formel, trois autres groupes figuraient eux aussi dans les must-have de la décennie, trois groupes qui viennent de mettre la fèche à droite. The Streets donc pour débuter. Avril 2002, sortie d'ORIGINAL PIRATE MATERIAL, un classique immédiat, le son du futur, ou presque. Un coup fatal porté à la crédibilité chancelante du rap US. "Go classic, not best seller": la Grande Bretagne signait son retour là où on ne l'attendait plus, fière, incisive, surprenante (qui d'autre peut caser de la 2-Step ou du Broken-Jazz sur un album de rap et vendre?) et fonçant droit dans le mur en excès divers, ici splendidement secondé par The Libertines, autre groupe vital de 2002. Ensuite, Mike Skinner sortira le plus accessible A GRAND DON'T COME FOR FREE avec le putassier "Fit But You Know It", sorte d'hymne pour hooligans 2.0, puis deux albums un ton en-dessous, avant d'avertir l'assistance que The Streets ne dépassera pas le cap des 5 albums. COMPUTER AND BLUES est ainsi le chant du cygne d'un one man band brillant, intelligent et même amusant sur scène. Personnellement, j'ai depuis longtemps posés les disques de cet anglais aux côtés des premiers albums – énormes – de Nas. Mike Skinner a déjà entamé depuis une poignée de mois sa réorientation cinématographique, tout en n'excluant pas un retour possible.


LCD Soundsystem ensuite. Là aussi un presque one man band en la personne de James Murphy. Une issue qui était là aussi fortement prévisible pour le co-fondateur du label DFA. En l'espace de deux ans pour deux albums, le nounours new-yorkais a fait de LCD Soundsystem la chose la plus bandante à passer sur les dancefloors et ailleurs. Sommet du bon goût, le groupe avait aussi réussi à mettre tout le monde d'accord niveau produit fini: l'éponyme en 2005 et SOUND OF SILVER en 2007. Avec pour chaque album sa ballade stellaire, dans la lignée de Pink Floyd ("Never As Tired As When I Wake Up" et le flippant "New York, I Love You But You're Bringing Me Down "). Plus tranchant, le deuxième album tenait quelques morceaux de grande envergure, hymniques et jubilatoires, alors que l'album éponyme était plus uniforme, plus smooth mais cela dit tout autant indispensable. On oubliera par contre volontiers dans les annales l'épilogue de LCD, THIS IS HAPPENING, redite pas franchement extraordinaire et sentant le réchauffé. Après, on est cruel en enterrant cet album, car beaucoup signeraient sans broncher pour un tel album. Enfin, cette même semaine sorti aussi la dernière breaking news: The White Stripe, c'en était fini. Ah bon? Car ici aussi, ça sentait le roussi depuis une paie. Entre l'excellent ICKY THUMP en 2007 et 2011, seul un documentaire aussi splendide qu'attristant – Under Great White Northern Lights (2010) – avait permis de se rappeler que Jack White n'était pas seulement un membre prestigieux des Raconteurs et Dead Weather. Avec son amie d'alors Megan Martha White, John Anthony "White" Gillis s'était naturellement imposé comme le parrain d'une certaine idée du retour du rock. Si aujourd'hui son nom est partout, présent au chevet de vieilles gloires américaines ou encore dans les Simpsons, Jack White avait su la jouer discret alors qu'on assistait à une guerre anglophone, des meilleurs groupes du monde en veux-tu en voilà.


Aujourd'hui, je suis malade et les années 2000 sont finies, avec une année de retard sur le planning. Je ne peux écouter "Fell In Love With A Girl" ou "Thrills" plus fort que 60 décibels, et ça fait bizarre, comme une veillée de fin de règne, comme si l'on devait rapidement tourner la page comme on prend des coupes-grippe dans son lit. J'aurai eu la chance de voir deux fois sur scène tant The Streets que LCD Soundsystem, avec des souvenirs contrastés, entre joie et petite frustration tant le talent de Skinner et Murphy était quasi impossible de se retranscrire en live. Je n'ai cependant jamais eu la chance de voir The White Stripes sur des planches. Dommage, mais il fallait se lever tôt pour espérer voir le meilleur duo des années 2000 en concert (aucun passage en Helvétie à ma connaissance). Aujourd'hui, ou hier, les années 2000 ont pris fin. Aujourd'hui, on a du se contenter de 30 secondes en forme d'attrape nigauds pour célébrer le grand retour des Strokes, groupe si banal à côté des trois susnommés, ci ce n'est le premier album, IS THIS IT. Pas de quoi me redonner le sourire et encore moins m'enlever mon mal de tête. Passons… Vite fait, trois vidéos. Trouvez l'intrus.








6 févr. 2011

TANKINO: THE KING'S SPEECH

Illustration : Maxime
Attendu le 27 février prochain comme le messie lors de la cérémonie des Oscars avec pas moins de douze nominations, The King’s Speech n’est que le deuxième film du réalisateur (très) britannique Tom Hooper. Une proie facile pour la critique cinématographique qui n’a pas manqué de descendre le film en attaquant cette « machine taillée pour les Oscars » (Télérama) ou en comparant l’écriture du film à un épisode de La Petite Maison dans la Prairie (les Inrocks) … Si les Français ont commencé gentiment d’applaudir les super-productions américaines (Avatar, The Social Network), il semble que la haine et la jalousie pour leur cousin britannique ne s’arrêteront pas demain. Remettons les compteurs à zéro et remontons en 1939.


Le film narre l’histoire d’Albert duc d’York qui n’était pas destiné en premier lieu à devenir roi d’Angleterre. En effet, son frère Edouard VIII, l’aîné de la famille, ayant préféré se marier à une femme divorcée, n’est pas autorisé à devenir roi. Le costume royal revient donc à son petit frère, et cela, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. Mais le cadet voit la montée sur le trône comme un cadeau empoisonné : ce dernier souffre de bégaiement ce qui l’empêche d’assurer les différents discours  nécessaires à sa fonction. Après qu’il ait consulté nombre de médecins et subi des traitements plus que farfelus, la femme du futur roi lui conseille d’aller voir un spécialiste australien réputé dans le domaine. Celui-ci a en effet réussi à guérir des soldats revenus du front mutilés psychologiquement par la violence de la guerre qui avaient  perdu la voix . Lionel Logue a donc pour mission de faire retrouver la voix au roi, ce qui permettrait  de redonner confiance à un peuple qui en a fort besoin dans ses heures sombres de l’Histoire. Le film nous montre donc une histoire politique, royaliste et quelque peu dramatique, mais qui parle surtout d’une amitié qui se tisse au fil des mois et des séances d’élocutions entre Lionel Logue et le futur roi. Bien que le film comporte quelques erreurs historiques (que s’empressent de corriger les critiques), Tom Hooper nous montre le combat d’un homme contre lui-même, contre son handicap, contre sa peur. S’il est vrai que The King’s Speech enjolive de façon un peu lèche-cul la monarchie (Dumbeldore dans le rôle du papa du roi reste excellent), il faut prendre un peu de recul sur le discours politico-social du long-métrage pour y trouver son essence brute. Tout le film parle de l’importance des médias dans la politique, dans cette époque moderne où la communication détient un rôle majeur et primordial pour les présidents, les premiers ministres et les rois. Souvent revient en gros plan le fameux microphone par lequel le roi devra s’exprimer. Cet instrument qui est pour George VI l’oreille du Diable et le porte-parole d’une voix qui ne s’exprime que par bribes entrecoupées de soupirs et de craintes. La séquence d’ouverture où le prince doit parler au public londonien pour l’inauguration de la Wembley Exhibition Arena vise à nous montrer l’angoisse et la gêne non pas du mauvais parleur, mais celle du peuple. Et c’est par cette honte, que le roi au cours du film, va essayer de vaincre son handicap.


Certes le film comporte une narration linéaire et quelques fois trop scolaires. Maintes scènes sont plutôt faciles et filmées sans grande conviction. On dirait un peu un grand film pour la télévision. Et cela est facile à exécuter pour un réalisateur qui a longtemps été un salarié de la  BBC, la première chaîne britannique. Donc, en effet, douze oscars pour un grand film de télé, ça fait mal. L’épreuve est donc de mettre de côté cette distinction qui aveugle le regard critique du spectateur (et qui le pervertit) pour ne voir que le film, les scènes, les acteurs, la réalisation et la musique. Celle-ci justement est parfois utilisée à bon escient (l’ouverture, la déclaration de guerre), parfois en trop, voir le speech final du roi qui est gâché par la présence trop en avant de la musique. La qualité de prestation de l’acteur australien illumine l’ensemble et là, on respire, là, on sourit. On sourit et on rit. Car c’est ici que les Anglais sont les meilleurs,  dans leur humour – humor ! – avec lequel le scénariste ne peut s’empêcher de jouer entre quelques bonnes répliques (« Fuck, fuck, fuck, shit… tits ! ») et l’amusante opposition de style entre Lionel Logue et Albert que tout semble séparer. Et parmi quelques jolies scènes et plans intéressants (le roi qui se présente devant la chambre de ministres et qui regarde autour de lui ses ancêtres, en peinture, qui le contemplent), le film malheureusement manque  un moment de frôler le « climax » ou moment mythique : le futur roi regarde avec sa famille un reportage sur les anciens couronnements. La bande projetée en noir et blanc montre ensuite, un peu par hasard, un discours d’Hitler qui s’adresse à des milliers de soldats. Un champ / contre-champ s’établit petit à petit entre George VI et Hitler, où le premier voit devant lui un orateur doué et qui représente la grande menace qui pèse déjà sur l’Europe. La double interprétation du personnage que nous renvoie le film laisse le spectateur perplexe car divisé entre peur et éblouissement. La scène coupe très vite, peut-être de peur d’y montrer une lecture dangereuse pour les millions de spectateurs qui vont aller voir The King’s Speech dans les salles ? Là où le film aurait pu faire scandale, il se rabat sur lui-même pour éclipser rapidement le mécanisme qui avait pourtant été mis au point de façon assez surprenante : suivre pendant plus d’une heure et demie un homme qui ne sait pas parler et qui voit, soudainement, terrorisé durant quelques secondes, Hitler s’exprimer devant le peuple d’une façon impériale – quelle dualité ! Le jury des Oscars se laissera-t-il avoir ?

3 févr. 2011

TT TV: CHARLES NEGRE & Yusuke Nishimura

Photo: Charles Negre

Le 16 décembre dernier se tenait à la Galerie 22bis de Vevey le vernissage de l'exposition commune de deux jeunes photographes, Charles Negre et Yusuke Nishimura. L'occasion pour Think Tank de de se rendre au bord du lac, en pleine tempête, et de s'entretenir avec deux espoirs du 8ème art, entre vraies fausses images, paysages fabriqués ou fantasmés, simulacres paisibles et splendides.
 




Plus d'informations:
Le site de Charles Negre
Le site de Yusuke Nishimura
Le site de la Galerie 22bis

MUSIK TANK: J'ATTENDS FLEET FOXES

Illustration: pochette de l'album

Les champions du monde 2008 reviennent en mai de cette année. Trois ans pour préparer une nouvelle performance qui sera attendue au tournant. Trois ans ou presque: si 2008 et 2009 ont été quasiment dévolus à défendre la ceinture de titré, le batteur J.Tillman avait profité pour enregistrer en solo pas moins de trois albums. 

Précédé d'un EP  prometteur, MYKONOS, le groupe avait ensuite tout raflé donc sur son passage en 2008. Et ce n'était pas une mince affaire: si le LP FLEET FOXES n'était pas parfait de bout en bout, on avait l'impression que chaque morceau rivalisait de superbe et d'inoubliable. Vérifié sur scène – de préférence sur de belles planches comme ce fut le cas pour moi au Neue Welt de Berlin – leur talent ne sentait pas le surestimé. Tombé au bon moment au bon endroit – Seattle – Fleet Foxes tentera ainsi cette année 2011 de garder leur rang; le titre  "Helpnessness Blues" ne permet pas de tirer des hypothèses hâtives, si ce n'est que le groupe est toujours aussi proche de ses modèles, entre Simon & Garfunkel et Fleetwood Mac, entraîné brillament par un Robin Pecknold en verve.

Par ailleurs, si le quintette avait chipé une illustre toile à Pieter Bruegel – Proverbes néerlandais en VF – pour leur premier LP, HELPNESSNESS BLUES arborera lui aussi une bien belle robe, illustrée par Toby Liebowitz et peinte par Chris Alderson. Quatre mains pour une bien belle spirale, démontrant encore une fois le bon goût du groupe de Seattle. En attendant donc cet album, une tournée qui pourrait bien passer par la Suisse, écoutons sagement le titre éponyme.