MUSIQUE      CINEMA      ART + LIVRES      POST DIGITAL

6 oct. 2012

Kino Klub: Get Well Soon – Roland, I Feel You (DE)



Septembre, mois idéal pour lancer son disque, mois propice au succès certain et à l'abondance qualitative? D'ici peu, nous répondrons à ces problématiques par notre Speaches de la rentrée. Parmi les attendus se glissent d'incroyables surprises: Nitty Scott MC, Lukid, Vessel, ou Lætitia Sadier. Et puis, la plus improbable: Get Well Soon, de Cologne. On se souvient d'un premier LP honorable, de ses productions cinématographiques; on se souvient aussi, à l'écoute de la sortie de son troisième album, THE SCARLET BEAST O' SEVEN HEADS, qu'il ne faut jamais sous-estimer un musicien à la formation classique concourant dans la catégorie "pop". Parfaitement calé entre The Sunset Rubdown, Nick Cave, Richard Hawley et l'italienne musique de film, Konstantin Gropper signe des morceaux d'épate, gonflés mais pas pompiers, classieux et courageusement hymniques. Sous fort patronage Pulp, "Roland, I Feel You" (quel titre!) est le single d'un album sorti fin août, clippé comme il se doit par Philipp Kaessbohrer à la BildundTonfabrik de Cologne; fille martyre, cultes absurdes et effets boiteux. Cet Allemand formidable est à voir ce samedi soir sur scène au Rocking Chair de Vevey (première partie: David Lemaitre), 21h00. D'ici la fin de l'année suivront Lætitia Sadier, Jeremy Jay, Arno ou encore Julia Stone dans un RKC fêtant ses 20 ans.

4 oct. 2012

MIX TTAPE: Tussle (US)

Illustration: Charlotte Stuby
Depuis maintenant plus de dix ans, Tussle sort des albums, écume les routes, collabore avec Liquid Liquid, le tout dans une relative discrétion mais avec une solidité folle. Fidèles à l'univers qu'ils ont construit à coups de lignes de basse irrésistibles, ils viennent de lâcher "Tempest", nouveau disque au groove mordant dont la production a été confiée à JD Twitch, moitié des serial remixeurs Optimo. A cette occasion, on parle studio, concerts et hacking d' iPhone.


TT: Qui sont les membres de Tussle? Les rôles ont-ils changé pour cet album? 
Tussle: Sur cet album, on a perdu un batteur, Warren Huegel, mais on a gagné un batteur, Kevin Woodruff.
Donc: Tomo Yasuda - Basse, synthés, cowbell
Jonathan Holland - Samples, percussions et saxophone 
Kevin Woodruff - Percussions
Nathan Burazer - Samples, synthés, sifflet 

Comment le fait de travailler avec un producteur plus orienté vers la musique électronique comme JD Twitch (Optimo) a-t-il affecté votre approche à la musique et à votre travail? Qu'est-ce qui a motivé ce choix?  
En 2006, JD Twitch a fait un remix fantastiquement intense pour nous. Nathan a toujours été un énorme fan de leurs mixes et podcasts. Il l'a approché à nouveau alors qu'Optimo (les nuits de clubbing organisées par JD Twitch et JG Wilkes, ndlr.) fermait, espérant apporter quelque chose de cette intensité dans "Tempest"…
Hmm, "très électronique"? La majorité de la musique actuelle est enregistrée électroniquement. 

Honnêtement, travailler avec JD Twitch a été un soulagement pour nous. On savait qu'on était en de bonnes mains et on a une sensibilité très proche en ce qui concerne la musique. Il connait son sujet lorsqu'il s'agit de musique industrielle, de classiques dub, de post-punk, de free jazz, de minimal techno, de house ou d'ambient. C'est un connaisseur de musique. J'ai senti que, les deux, on voulait la même chose et on a concrétisé ça. C'était une éruption volcanique mentale comme on n'en avait encore jamais ressentie avant. 

Qu'est-ce que vous avez gagné ou perdu au travers de ce processus, alors que votre musique semble plus propre et moins DIY qu'avant? 
Chaque album devrait être une nouvelle approche, non? La différence cette fois? Cet album est nettement plus focalisé que les précédents, et on a essayé de prendre plus de plaisir et de ne pas prendre tout le processus trop au sérieux. J'ai l'impression qu'avec "Kling Klang", "Telescope Mind" et "Cream Cuts", on s'est trop accrochés à l'idée qu'on avait de comment un album de Tussle "devait sonner". On était très impliqués dans le travail avec nos producteurs, comme si toute idée, pour être légitime, devait venir du groupe uniquement. On a traité tout le processus, le matériel, les morceaux tellement précieusement. 
Avec "Tempest", on s'est engagés dans le même chemin avant de réaliser qu'on n'avait pas besoin de tout contrôler, qu'on pouvait faire confiance à JD Twitch. En triant les meilleures idées, les meilleures prises, on a fouetté tout ça jusqu'à une expérience sonique complètement différente de ce qu'on a voulu faire, mais pour le mieux. D'une certaine manière, on a abdiqué devant le processus et placé notre confiance en un producteur comme jamais encore.

Est-ce que cette optique a des répercussions sur vos concerts? 
Ils tendent à être complètement différents du son de l'album. On essaie d'utiliser les albums comme des lignes, des directions mais on ne sera jamais le genre de groupe à reproduire sur scène exactement ce qu'il y a sur un disque. Pour les concerts, on secoue un peut le tout pour ne faire que ce qui semble juste sur le moment même. On improvise énormément et on essaie de prendre du plaisir en entrant dans la musique d'une manière ou d'une autre.

Quelles sont vos attentes vis-à-vis de cet album et pour le futur, pour des projets à venir? J'espère juste qu'au moins quelques personnes apprécieront l'album et ressentiront quelque chose. Tussle n'essaie pas de changer le monde par la musique, on essaie juste de tirer du plaisir du processus. Aussi longtemps que les projets vivent, on les vivra au jour le jour. On aime créer des nouveaux morceaux et enregistrer et on verra bien où ça va. Ceci dit, on a des collaborations plutôt excitantes à annoncer dans les prochains mois… 

Vous verra-t-on en Suisse? 
Peut-être. On y a joué l'année passée et on a adoré. En fait, après notre concert à Genève on tellement fait la fête que j'ai perdu ma veste préférée et mon iPod. Je leur ai écrit un e-mail, puis j'ai tourné la page. Quelques jours plus tard, je recevais un e-mail de Genève. Quelqu'un avait trouvé mes affaires et allait me les renvoyer. Il a hacké mon iPod pour trouver mon adresse e-mail. Je sais pas si c'est un truc commun ou pas...mais bordel, la Suisse. Putain de pays génial. 

30 sept. 2012

documenta à Kassel, matricule 13

Photo: Sanja Ivekovic, The Disobedient (The Revolutionaries), 2012
On visite l'impérieuse ville de Kassel début juillet pour une documenta que l'on annonce d'ores et déjà très politisée (ou positionnée), mais aussi critiquée; on attend la fin de cette treizième quinquennale pour revenir sur une réunion manifeste, au passé prestigieux, lourd et quasi-intouchable. Cette dernière volée, chapeautée par Carolyn Christov-Bakargiev, eut-elle les épaules suffisamment solides devant l'attente? Et, plus globalement, y-a-t-il des enseignements à en tirer?

Kassel ressemble à toutes ces villes provinciales ouest allemandes au fort développement dans les années 1960-1970. La documenta - puisqu'il faut l'orthographier comme cela, ou alors dOCUMENTA - se charge de la faire vivre internationalement depuis 1955. Sinon, pas grand chose à relever si ce n'est des zones piétonnes commerciales, pas mal de désuétude et des jolies montées. Nous sommes hébergés par des locaux, l'occasion de vivre l'aventure au plus près du palpitant, boire des bières avec notamment Norman Teague, concepteur de la maison/œuvre d'art Huguenot au plein centre-ville, tester les barbecues géants avec l'enveloppe budgétaire de notre école d'accueil et disserter sécurité avec des agents de police en monocycles électriques. En groupe, on prend toujours les choses plus à la légères, on discute et ainsi on ne ressent pas ce qui sera de prime abord critiqué à l'heure des comptes: se jouant dans un périmètre volontairement vaste, cette exposition n'évite pas l'écueil de la dispersion. Pis: des travaux de valeur très inégale se côtoient inconfortablement. Mais cela, nous le remarquerons, après trois jours d'arpentage enthousiaste. On dit qu'à chaque documenta se dégage des œuvres fortes et marquantes pour les prochaines décennies. Et si Pierre Huygues, avec son chien à pate rose et sa sculpture corps-abeille faisait partie de celles-ci? Elle est dans tous les cas un des moments captivants d'une ballade dans le parc aux allures de marathon. On relèvera, entre deux coups de foudre - mortel à Kassel - l'installation géante de Sam Durant, "Scaffold", pièce aussi étrange qu'imposante, juxtaposition postmoderne de potences. Le tout flotte, soutenu par des structures métalliques. Le ton de l'explication est sévère. Un peu plus loin, le Japonais Shinro Otake dévoile une autre installation d'envergure avec "Mon Cheri: A Self-Portrait as a Scrapped Sheld": baraque bancale, bizarre, repère de pêcheur-aiguiseur de jantes. Dans l'arbre d'en face, des bateaux reposent comme des limbaux, ambiance d'après cataclysme, dans une esthétique peu considérée. Giuseppe Penone lui construit une réplique d'arbre grandeur nature, amputé de ses branches, une pierre en trophée abscon. Sans doute LA pièce absurde de Kassel, cochant une des quatre cases/positions artistiques revendiquées par l'ancienne conservatrice en chef du Castello di Rivoli à Turin, Christov-Bakargiev: celle d'être assiégé (aux côtés d'être sur scène, être porteur d’espoir ainsi qu'être en retrait).




A l'heure des super-écuries de l'art contemporain, des biennales maousses et des installations XXL, la documenta prend déjà un risque certain de rester ce qu'elle est et de se produire à ce fameux rythme singulier, à savoir - seulement - deux fois par décennie. Alors oui, s'il y a des niveaux très distincts dans les travaux présentés, attendant du lourd ou de l'alléchant, on prend son mal en patience. Trois jours de visite(s) paraît soudainement trivial: chaque pièce, terminée et souvent conséquente, demande un certain niveau d'attention. De fait, on proposera certains entretiens fleuves parus dans des magazines à gros tirages pour ainsi dégrossir et se faire un avis objectif sur ce que fut réellement cette 13ème édition de Kassel - on a pour ainsi dire tout entendu de facto, et souvent du très négatif de gens du milieu. Ici à Think Tank, nous éviterons l'analyse rhétorique et rigoureuses des différents niveaux de lecture de cette exposition importante, si ce n'est majeure, pour mieux prendre le parti de l'escapade, avec, toujours en tête, cette question cruciale: que peut-on encore tirer d'une telle manifestation, entourés le reste de l'année de tant d'indécence du monde de l'art contemporain?



On pourrait certainement répondre qu'elle permet de dégager des tendances déjà observées (la prédominance de l'installation, le retour de la peinture comme pratique dominante) mais aussi de confirmer ou de consacrer des acteurs récents et attendus de la branche; Körpys et Löffler, Kader Attia, Tacita Dean, Yan Lei, Ramon Ondak ou Janet Cardiff. Cette Canadienne marque les esprits, avec deux installations sonores - une dans les arbres du parc, une autre en iPod embarqué sur les quais de la Hauptbahnhof. On était aussi très impatient de voir l'occupation d'une maison entière située au-dessus de cette gare, où tant d'anciens dépôts abritent une frénésie de travaux: la chypriote Haris Epaminonda, établie à Berlin, y présentait avec Daniel Gustave Cramer "The End of Summer" sur trois étages d'un ancien bâtiment communal, complètement fermé à toute intrusion de lumière extérieure. On y rentre comme dans une fouille archéologique méditative; ce musée imaginaire fait à quatre mains regroupe des pièces autant filmiques que physiques, artefacts culturels groupés ou dispersés, voire carrément cachés. Tout ceci pourrait prendre des allures du cool contemporain; on reste toutefois fasciné par Epaminonda et sa quête incessante de sens, entre retrait et faits scéniques.



L'art parade moyen: les petites surprises sont incessantes, encore faut-il les trouver. En revance, on est pas mal déçus par les passages obligés, Fridericianum et palais de Bellevue - même si les moteurs dénudés de Baryle, le coup de vent de Ryan Gander ("I need some meaning I can memorise (The Invisible Pull)" ou encore la pièce conséquente de Kader Attia ("The Repair from Occident to Extra-Occidental Cultures") font partie des hauts-fait de l'édition 2012. Avec "The Disobedient (The Revolutionaries)", Sanja Ivekovic part de l'absurdité de la propagande SS et d'une démonstration à Kassel même de la nécessité antisémite, illustrée par un singe emprisonné dans une cage de fils de fer. Si elle n'est pas des plus esthétiques, la cage/armoire faisant face à cette trace raciste présente une confrérie historique de singes en peluches, célébrités, politiciens ou penseurs (de Rosa Luxembourg à Walter Benjamin). Un peu plus loin, Ramon Ondak présente sobrement ses "observations", entre le geste de support moral, l'esthétique du soin dentaire et le mouvement, comme intention de message à autrui, œuvre mémorielle autant que de situations, galerie d'un vocabulaire neutre subtile, clé d'accès et d'intentification des différents niveaux d'observation, de lecture et d'interprétation que la réalité offre. On retiendra de même une grande quantité d'installations filmiques de grande qualité au-dessus de la gare sans pour autant se rappeler de tous les noms - on aura noté Javier Tellez, "Artaud's Cave", même avec son décors parfaitement kitsch (une grotte grandeur nature pour arriver dans l'espace de projection, sisi), Clemens von Wedemeyer, et le coup d'épate, caché dans l'arrière salle d'un magasin C&A: relayé par un sound-system de club, à 60BPM, glacial comme des pièces musicales du label Ostgut Ton, "Room of Rythms" Cevdet Erek livre une pulsation/partition univoque, sculpturale, concrète et solitaire. Dans la baie vitrée trônent fièrement des lettres géantes néons "Reduziert" (réduit), faisant écho au minimalisme, au vide et, forcément, à cette enseigne ringarde d'habits. On sort de la pièce, on croise des habitués du magasin qui n'envisageraient pas une seconde y mettre les pieds. Une fois rentré, on s'empresse d'en parler à d'autres qui ne trouvèrent pas l'installation, mais qui eux nous récitèrent d'autres travaux d'artistes manqués. La documenta nous dépasse, on se réjouit d'avoir fait notre catalogue personnel et gratuit de l'aventure, et, poliment, on hésite à dire du mal d'un tel "titan", fusse-t-il éparpillé (c'est peut-être d'époque…). 

Toutes les reproductions © Julien Gremaud


Sam Durant, "Scaffold"
Giuseppe Penone, "Idee di pietra"



Llyin Foulkes, "The Lost Frontier"
Haris Epaminonda et Daniel Gustave Cramer, "The End of Summer"
Haris Epaminonda et Daniel Gustave Cramer, "The End of Summer"
Theaster Gates Hugenot 
Shinro Otake "Mon Cheri: A Self-Portrait as a Scrapped Sheld"
Andrea Büttner, "Little Sisters: Luna Park Ostia"

Gustave Metzger, "Too Extreme. A Selection of Drawings by Gustave Metzger"

Sanja Ivekovic, "The Disobedient (The Revolutionarie)"
Janet Cardiff and George Bures Miller



Thomas Bayrle, "Carmageddon"
Thomas Bayrle, "Carmageddon"

Thomas Bayrle, "Carmageddon"
Geoffrey Farmer, "Leaves of Grass"
Ramon Ondak, "Observations", 1995/2011
Ramon Ondak, "Observations", 1995/2011
Ramon Ondak, "Observations", 1995/2011 (close-up)
             

12 sept. 2012

Festival de Locarno : 1 mois après

Le 65e Festival du Film de Locarno c'était il y a 30 jours. Cet événement a offert une panoplie de prix divers tant honorifiques (Delon, Ornella Muti) que qualitatifs (Leos Carax). Retour en large diagonale sur la principale moitié de la dizaine locarnesque.

Un festival de films n’est pas comparable à un festival de musique actuelle. On peut par exemple sans problême demander aux guichets de la billetterie de déposer son sac et de venir le rechercher plus tard. Dans la salle, qui remplace alors la fosse du public, boissons (même non alcoolisées) et nourritures sont prohibées, idem que les sonneries des téléphones portables. Aller tout devant n’est non plus pas un problême ; même pis, le premier rang assure souvent les derniers sièges de libre. Quand au milieu du film on manque de s’endormir (ce qui peut aussi arriver lors d’un mauvais concert) à peine levé, un aimable membre du staff vous éclaire, comme si vous étiez subitement une star, vos pas guidés et rendus importants aux yeux de tous pour empêcher une maladroite chute devant les deux ou trois cent spectateurs de La Sala concentrés à ne pas décrocher de ce court-métrage hongrois en noir et blanc qui a tout l’air d’être du Sokourov mais qui en est finalement très loin. La grande scène (la Piazza Grande) connaît une voie de secours au cas où une tempête de pluie s’abat sur le Tessin (ce qui arrive souvent). Le film est alors déplacé dans l’immense et affreux auditorium Fevi où le mec qui s’occupe du son doit être la résurrection du sound engineer de la tournée 2007 de Black Rebel Motorcycle Club. A ce moment oui, on est presque comme à un concert et on frise même le larsen. Par contre, comme en musique, la critique est semblable. Locarno 2012 avait beaucoup de promesses, en a confirmé quelque unes mais aussi eu son lot de déception et même de honte.


La blague
Le film d’ouverture par exemple, The Sweeney (Nick Love, 2012). Pur film d’action british, l’idée du film n’est pas désagréable mais l’application est inintéressante, poussive et lassante. Une bande de super-flics (pour la plupart d’anciens délinquants) réussit à détourner une série de hold-ups qui sévissent à Londres. Malgré une séquence assez étonnante de fussillade-poursuite sur Trafalgar Square, rien à retenir du film d’ouverture si ce n’est la poitrine de l’actrice principale qui permet d’oublier l’horrible prestation d’un diva helvète qui entonna l’hymne nationale suisse une heure avant sur la Piazza Grande : 8 minutes de souffrance. The Sweeney a partiellement rattrapé le coup, restant un bon film d’action pour ceux qui aiment l’action, les poursuites dans les villes et les affaires de flics gentils vs flics méchants. On aurait préféré voir un long-métrage comme Lore en ouverture, de la réalisatrice australienne Cate Shortland, projeté le lendemain, et qui raconte la fin de la Deuxième Guerre Mondiale d’un angle rarement exploité : celui d’enfants allemands livrés à eux-mêmes et laissés seuls par leurs parents nazis. Une mise en scène discrète renforcée par deux excellentes jeunes actrices, ce film a de grandes chances de connaître un très bon accueil public en Europe. La qualité sur la Piazza est donc illégale puisque le troisième soir, le dernier Soderbergh (que l’on peut franchement commencer à surnommer Sodermerde), montra le pire au public venu nombreux en ce premier soir de week-end (je préfère ne même pas en parler). En première partie, la magie naïve et adolescente des réalisateurs de Little Miss Sunshine (Dayton et Faris) avait réussi son tour avec Ruby Sparks, l’histoire allenienne d’un écrivain qui rencontre la fille qu’il a créé dans son roman.


Wrong
On en attendait beaucoup dans les larges bureaux de Think Tank du dernier long-métrage de Quentin Dupieux. Nous qui avions adoré Rubber et dont les blagues de Steak illuminent à chaque fois les petits-déjeuners de l’équipe des chroniqueurs de notre loft, l’histoire d’un jeune trentenaire, Dolph Springer, qui se lève un matin et remarque qu’il a perdu son toutou. L’ouverture, les 25 premières minutes sont bonnes. Gags absurdes, clichés ricains et personnages originaux sont au menu mais l’histoire pêche assez vite. Il faudrait que notre cher ami Quentin cesse une bonne fois pour toute de vouloir tout faire dans ses propres films : l’image, la musique, le scénario et le montage. Le film manque aussi de folies et d’explosions narratives. Le retour d’Eric (de Eric & Ramsy) est le bienvenu en jardinier et l’homme qui repeint des voitures est sublime, mais la mayonnaise a de la peine à prendre dans Wrong comme si quelque chose n’avait pas fonctionné (c’était peut-être le but aussi) et nous ne doutons pas du potentiel de Q.D. qui persévère dans un style qui permet de déceler la création d’une œuvre dont le meilleur est à venir.


Et les Suisses dans tout ça ? Si les court-métrages sont plutôt pénibles (si ce n’est le léger mais plutôt réussi L’Amour Bègue de Jan Czarlewski) Simon Baumann et Andreas Pfiffner nous ont concocté un truc tout frais et réjouissant : Problem Imageest une sorte de documentaire sur le problème d’image qu’ont les Suisses avec leurs voisins européens. Interviews et mise en abîme du travail de documentariste composent ce film original et extrêmement bienvenu dans un paysage souvent trop sérieux que les productions helvètes ont tendance à favoriser. Pour terminer, notre coup de cœur (non actuel) de cette moitié de festival reste un film proposé dans la rétrospective Otto Preminger de 1963, Le Cardinal qui retrace durant 3 heures la vie d’un homme désireux de gravir les échelons au sein de l’Eglise catholique tout en restant accroché à un idéal amoureux rencontré à Vienne durant sa retraite obligée. Difficile quand on voit ce type de monstre du cinéma de parler de ce qui est sorti durant cette année 2012 à Locarno. Cependant, donner le Léopard d’or à un film à petit budget – que nous n’avons pas vu puisqu’il était projeté en deuxième partie de festival – tourné dans l’appartement du réalisateur en utilisant des moyens rustiques pour les effets spéciaux (des draps pour faire des fantômes) est une idée plus que délicieuse. Un plaidoyer pour le retour à la simplicité, c’est ce que La Fille de Nulle Part semble vouloir exhiber, un film de Jean-Claude Brisseau qui devrait sortir à la fin de l’année en Suisse.


8 sept. 2012

"Rater mieux", Darren Roshier et Adrien Défago à Neuchâtel

Illustration: Adrien Défago et Darren Roshier
On en oublie peut-être, de ces endroits exigus où ce qui se crée se laisse un peu oublier pour n'apparaître réservé qu'aux aficionados. Qu'à cela ne tienne ! Sous l'initiative du curateur Martin Jacob, allez vous perdre entre deux murs au Centre d'Art de Neuchâtel (CAN) et vous plonger dans une exposition à deux têtes (et deux barbes), visible une petite semaine encore...

Le mot est de Beckett : ne surtout pas réussir, ne pas vouloir totaliser, finir, aboutir mais toujours remettre la pièce sur le métier en nourrissant un seul espoir, celui de rater mieux. Passé le poncif culturel on entre dans le vif du lieu, de la pièce, de l'endroit. Un dédale de parois blanches et branlantes (façon White Cube bricolé) qui commence par une programmation, un programme plutôt : des lignes de fuite sous forme de commandements ironiques, insistant tous sur la nécessité d'essayer, de ne pas se prendre au sérieux, de tenter, d'échouer, de rebondir. Le ton est donné, et relancé, mis en exergue par le dialogue entre deux postes de télévisions qui enserrent ensuite le visiteur au détour du prochain couloir : Adrien Défago et Darren Roshier y conversent, entre potes, devisent sur les phrases qui s'affichent au mur précédent. Au fur et à mesure le discours se disloque et bringuebale, c'est qu'ils se moquent, les deux comparses, de cette forme autoritaire que représente la vidéo explicative sensée transcrire une objectivité neutre, inscrire l'artiste dans le blanc d'une histoire où les références se côtoient comme des statues mortes. Le ton, c'est là le premier indice, fendard et candide sous les atours du sérieux, invitant le spectateur à en rire aussi, à se détendre, à laisser la capillarité prendre le dessus sur les expressions lourdes et pétries de réflexion qu'une exposition d'aaaart est sensée susciter. 


C'est ensuite que s'ouvre la grotte, le gros du travail des deux déglingueurs. Pelle-mêle. Des toiles, trois portraits hiératiques de Darren Roshier tout d'abord, ses "prises de positions", sosies délirants en format mondial, grotesques et salutaires. Des dessins d'Adrien Défago, soutenus par du scotch parce qu'"il y a plus de scotch que d'idée", et qu'il faut bien que ça tienne. Des vidéos, aussi, de choses que ce dernier sais presque bien faire : jongler ou se contorsionner sur le sol dans l'espoir d'accomplir des abdominaux. "Le titre de ce tableau est inscrit au dos", indique un cadre au-dessus de nos têtes, et en le retournant on pariera que le dos dit la même chose. C'est cette tautologie aussi que l'exposition raille : l'art pour l'art, l'art en soi qui s'assèche et passe son temps à se mordre le dos.


Bref, plutôt que de la création, c'est de l'artiste et de son statut que nous parle "Art moyen vs ISMISM..." de la déification dont il a fait et fait l'objet aujourd'hui, allant jusqu'à l'assimilation à ces "héros" modernes que prétendent être nos capitaines d'industrie, (pensons à Damian Hirst, qui cumule les deux casquettes). C'est sans circularité pourtant que le projet de Darren Roshier et Adrien Défago s'adresse au spectateur, mais dans une répétition inlassable de blagues potaches, de bourrades et de vannes finaudes qui toutes ont pour but de ne pas réussir, de célébrer la rature, le brouillon, largement plus producteurs dans l'entreprise créative. Et avec cette suggestion libératrice qu'on peut aussi faire de l'art en fumant des clopes et en se donnant des claques dans le dos.

Fumiste

Art moyen vs ISMISM ou presque, CAN, Neuchâtel, jusqu'au 16 septembre...

6 sept. 2012

Electrosanne 2012

Photo: Daniela Droz et Tonatiuh Ambrosetti pour Electrosanne Festival 2012
Difficile d'échapper aux dissertations et spéculations sur la rentrée ainsi qu'à la très médiatique récupération culturelle de celle-ci. On rentre partout, maintenant. Et c'est important de le faire savoir. Seulement, pour qui suit attentivement une activité toujours plus dense, on remarquera qu'au final, on ne marque plus de pause réelle entre saison et "hors-saison". Nonobstant cette évidence – aussi parce que l'activité des collaborateurs de Think Tank fut vive cet été – on marque notre reprise éditoriale régulière par une contribution au programme officiel d'Electrosanne Festival: nos coups de cœur publiés à coté d'incontournables comme Resident Advisor, Tsugi ou Sound Pellegrino, détaillés ci-dessous, à plusieurs comme de tradition ici-même.

Julien: Electrosanne a évité l'effet de séduction pour mieux se positionner et ainsi mériter son nom de festival international des cultures électroniques dans une ville proposant tout et n'importe quoi – quoi qu'on en dise, la véritable culture électronique n'a pas vraiment pris racine dans le canton de Vaud. En huit ans, ce dernier a su décloisonner les genres et s'imposer à même la place publique locale, avec du qualitatif, convaincant au passage certains clubs jugés soit peu fréquentables (le Mad), trop rock (le Romandie) ou réservés à une faune locale typique (la Ruche) de se joindre à lui. Electrosanne grandit bien et s'aligne dans un champ électronique de pointe et pourtant suffisamment varié pour contenter le clubber. Sans bluff ni grosse communication; à ce propos, l'affiche de la nouvelle édition, signée comme depuis quelques années par le duo Daniela Droz et Tonatiuh Ambrosetti joue de sophistication à coups de stroboscopes photographiés et non simplement maîtrisés sur ordinateur. C'est limpide, étonnant et paraphant parfaitement l'identité d'Electrosanne – qui s'ouvre toujours plus aux disciplines parallèles (à lire en fin d'article).


Pierre: Chaque année, Electrosanne, c’est un pari : celui de faire jouer des formations et des djs électro de qualité dans un espace public compliqué que ce soit en terme de qualité de son ou de l’attention de la foule. Néanmoins, la volonté d’ouverture et la gratuité ainsi que la programmation alléchant font que chaque année on a envie d’y croire. Malgré une réputation de musique pointue, la vérité c’est qu’on a presque eu de la peine à trancher pour donner nos 7 coups de cœur au sein de Think Tank.


Nguzunguzu / samedi 8, 22h (Place de l'Europe)
Pierre: Leur set lors du dernier Kilbi fut un des moments forts du festival. Une de leur mixtape tourne en boucle dans ma tête. Impossible donc de rater leur set samedi soir. Le top d’une électro gangster, très US, mais presque introuvable en Europe. C’est méchant, les basses claquent et au fond de la ruelle, c’est tous les genres qui se retrouvent entrechoqués dans un grinder bien bien kiffant.

Raphaël: Alors qu'on entend encore relativement peu parler d'eux ici malgré un excellent nouvel EP intitulé "Warm Pulse", il semblerait (je n'en ai pas été témoin moi-même) que la réputation de leur dj sets ravageurs se répande à toute vitesse. A priori, un des highlights du festival, avec enfin de l'électronique qui va claquer sans même frôler la beaufitude.


Jam City / samedi 8, 20h30 (Place de l'Europe)
Pierre : Avec CLASSICAL CURVES, Jam City a sorti un des albums les plus bizarres de cette année : à la fois bordélique, utilisant plein de sons divers et plus ou moins appropriés, et extrêmement entrainant. Une musique qui porte le fun dans sa dimension la plus exquise. Notre curiosité en est d’autant plus titillée et Electrosanne permettra de voir si ces deux dimensions cohabitent réellement en live où si du bidouillage et de la danse un seul peut sortir vainqueur.

Larytta / jeudi 6, 19h (Place Centrale)
Pierre : Electrosanne n’oublie jamais de programmer les meilleurs produits locaux. Le concert de Larytta au For Noise, il y a déjà quelques années, puis leur album de 2008, DIFFICULT FUN, constituent des preuves indubitables : Larytta fait partie des formations les plus inventives, mêlant intelligence et plaisir. En live, c’est encore plus coquin, leur maitrise musicale parvenant à se donner les traits du relâchement le plus complet.

Julien: Inventifs, mais aussi frustrants pour de nombreux suiveurs, avec une présence très mesurée. Ces mecs auraient pu devenir des stars indés, ils préfèrent s’activer dans le champ artistique contemporain et l’apprendre aux plus jeunes, faisant de Larytta un parfait projet parallèle. Au fond, ils ont bien raison.


Om Unit / jeudi 6, 19h30 (Place de l'Europe)
Raphaël: Renforçant un line-up clairement orienté bass music à Electrosanne, Jim Coles alias Om Unit tombe à pic. Il vient de sortir un (très bon) album, AEOLIAN, au profil sombre et lourd, catapulté par des beats assez lourds qui témoignent d'accointances encore bien vivaces avec le hip hop. Sci-fi pour amateurs de basses tordues et des pulsions déstructurées sur la place de l'Europe.


Axel Boman / jeudi 6, 01h (Mad)
Julien: Le Suédois Axel Boman signe les tracks d'entrée de set ("Cinquenta"), de rigueur techno ("Arcimboldo") et de réjouissances deep-house ("Purple Drank") sur un plateau, la house venue du nord comme avis à moitié trompeur: Boman ne joue de toute évidence pas dans le registre de ses compatriotes et supergroupe europop Swedish House Mafia. Posté hier sur son Souncloud, ce mix devrait présager du meilleur et faire honneur au label allemand Pampa l'ayant signé en 2010, musique de fête finaude, co-propriété de DJ Koze.


Todd Terje / vendredi 7, 23h30 (Place de l'Europe)
Raphaël: Auteur de "Ragysh", l'avant-dernier tube des clubs cools (et parfois moins cools..), Todd Terje déploie, question labels, un joli bagage: de Soul Jazz Records à Smalltown Supersound en passant pas Permanent Vacation, rien à dire. Voilà pour la crédibilité. Maintenant, on se dit qu'il faudrait aller guigner là-bas, du côté de la Place de l'Europe pour savoir ce que le norvégien (qui partage d'ailleurs la scène avec son collègue Prins Thomas)a à offrir. La question reste ouverte, tant patte disco ultra cheesy et joyeusement pupute peut mener du pire au meilleur et inversément, assez rapidement. Suspense.


Moomin / vendredi 7, 01h (Ruche)
Julien: la présence de Moomin à Electrosanne n'est pas une surprise. Sebastian Genz fait un peu tout juste dans le registre minimale "accessible", signant chez Smallville un LP remarqué (THE STORY ABOUT YOU), évitant la production à tout-va ou les remixes-parce qu'il faut en faire, et alignant les clubs les plus cohérents du circuit allemand (Robert Johnson à Offenbach, Conne Island à Leipzig, ://about blank à Berlin), prêt à s'exporter. Il suffira juste de prendre son temps et que les habitués de la Ruche parlent plus doucement pendant le set.

Shazam Bell / samedi 8, 17h (Place de l'Europe)
Julien: Shazam Bell fut un peu la bonne surprise helvétique en 2011, à son échelle, inspiré et prometteur pour une première approche dans le champ électronique. Le concours national Demotape Clinic ne s’est pas trompé en sacrant le Lausannois dans la catégorie électronique lors de sa dernière campagne. La scène Red Bull Music Academy lui offre l'ouverture du dernier soir de cette belle édition d'Electrosanne.

16 août 2012

Dean Blunt et Inga Copeland à Lucerne: illuminati de la pop

Photo: Lapiaz
Dans un monde musical où le mystère ne sert plus que de voile à un plan marketing, Hype Williams représente peut-être la dernière zone véritablement enfumée. Leur concert sous forme de conférence à la Jazzkantine n'aura en tout cas pas levé la moindre zone d'ombre. Au contraire, on voit désormais des illuminati et des conspirations partout dans la pop. Gros trip.

Derrière le projet Hype Williams, homonyme d'un réalisateur de clip pour TLC, Nicky Minaj ou Kanye West, on ne sait pas très bien ce qui se cache. Avec différentes eps plus ou moins identifiés et surtout plein de vidéo youtube bien trippées, ou encore une collaboration avec Shangaan Electro, la seule chose dont on était sûr, c'était de la qualité du projet. Depuis, un album, BLACK IS BEAUTIFUL, confirmait tout le bien qu'on en pensait (relire la review: ici) et donnait des noms: Dean Blunt et Inga Copeland. Surtout, avec BLACK IS BEAUTIFUL, tout en restant bizarre et expérimental, la musique se faisait accessible, notamment grâce à certains titres accrocheurs comme "2". Alors l'annonce d'un concert à Lucerne, organisé par Südpol mais se tenant à la Jazzkantine semblait représenter l'occasion rêvée pour en savoir un peu plus. Après avoir traversé les champs et longé les lacs de la suisse centrale, nous voilà arrivés dans la jolie ville de Lucerne, avec son pont fleuri, sa bourgeoisie cossue et ses châteaux. L'accueil est chaleureux, même l'enfant qui vomissait son poulet nous a souri tendrement, comme un emballage Kinder. Arrivé à la Jazzkantine, la jeunesse locale s'envoie des shots à la myrtille en attendant que la salle située sous le mignon bistrot ouvre. Quand l'heure sonne, tout le monde descend dans un silence discipliné dans une pièce sombre dont la scène ne comporte presque rien d'autre qu'un pupitre de discours. C'est à ce moment-là qu'on s'est dit que quelque chose clochait.


Ceux qui auraient pu penser que la sortie de BLACK IS BEAUTIFUL était le signe de concessions faites par Dean Blunt et Inga Copeland se sont bien trompés. Cela fait bien longtemps qu'un "concert" ne nous a pas autant pris à rebrousse poil. Pour situer d'emblée, Dean Blunt et Inga Copeland n'ont joué aucune chanson. Le "concert" a commencé par quelques minutes d'expérimentation sonore de Dean Blunt, avec des bruits stridents et des aboiements qui nous ont fait redouté deux heures de bruits insupportables. Que nenni! Deux minutes plus tard, il est rejoint par Inga Copeland habillée tout en noir et une casquette d'inspecteur du gaz vissée sur la tête. On se réjouissait de l'entendre chanter. Tant pis pour nous, sa voix ne ferra que prononcer une conférence de 45 minutes, agrémentée de quelques effets sonores de Dean Blunt. Cette conférence tentait de démontrer que les plus grandes stars de la pop faisaient parties des illuminati. Pour ceux qui ignorent ce dont il s'agit, les illuminati désignent une société secrète qui dirigerait le monde. Ainsi à force d'arrêt sur images, sur clips ou sur textes, Inga Copeland cherchait à prouver, mi sérieusement mi ironiquement, que Jay-Z, Rihanna, Kanye West et Beyonce appartenaient aux illuminati, la certitude étant donner par la présence d'images représentant le diable, un oeil unique ou des pyramides dans de nombreux de leurs clips. Il y a bien sûr un aspect dérangeant de faire payer des gens pour un concert et leur donner à voir quelque chose de tout à fait différent. Et on aurait rêvé entendre Hype Williams en live. Mais en même temps, est-ce qu'un groupe qui recrache sans vie son album sur scène ne commet pas une arnaque encore plus grave? Dans le monde du live, où la monotonie et la rigueur dominent, être une fois surpris cela finit par faire presque du bien. Et la vérité est que l'on ne s'est pas trop ennuyé lors de cette conférence, plutôt drôle et bien faite (avec notamment le traditionnel coup de la chanson jouée à l'envers). De plus, le thème de la conspiration reste un élément central de la mythologie pop, que ce soit l'île où vivraient encore Elvis et 2pac, la présence de Michael Jackson à son propre enterrement... Dean Blunt et Inga Copeland sont de vrais salauds: non seulement ils n'ont joué aucun de leurs titres, mais depuis on arrête pas d'apercevoir de figures diaboliques dans les clips. Les illuminati sont partout.

13 août 2012

Le réveil (lent) du cobra, Asger Jorn à l'Hermitage

Illustration: Asger Jorn, "Didaska", 1945 (99,4 x 76,2 cm)
C'est l'autre grosse expo de l'été. Celle qui célèbre la liberté, la création, l'expérimental, l'amitié, l'amour, bref tous les poncifs vivifiants de la jeunesse et de la création. D'après les textes, du moins. 

Cracheur de feu
Asger Jorn (1914-1973) est l'un des fondateurs du mouvement CoBrA (comprendre CO-penhague BR-uxelles- A-msterdam), un de ces danois de la trempe d'Hamlet, près à tuer l'oncle académique, meurtrier du père véritable de l'art (expérience, naïveté, imaginaire...). Né à la veille de la grande guerre, c'est à travers la peinture et vis-à-vis de celle-ci que Jorn fera résonner son propre "plus jamais ça". Sous l'influence des surréalistes, des abstractistes, des formalistes, des néoréalistes ensuite, Jorn quitte son Silkeborg natal pour sillonner l'Europe. Il s'y fait des potes bien sûr, aux Pays-Bas, en France, en Belgique, et c'est au coin d'un bar à Paris un soir que va naître, entre deux bières et deux phrases de Bachelard, l'idée du mouvement "CoBrA". Nous sommes en 1948, sont présents entre autres Christian Dotremont (peintre belge aux toiles bruissantes de runes et d'arabesques) et Joseph Noiret, poète. Trois ans plus tard, en pleine effervescence, Jorn doit pourtant stopper son pèlerinage artistique pour cause de tuberculose. Le glas du cobra sonne. Il rentre au Danemark, passe de nombreuses années de convalescence, peint des toiles glauques. Puis il voyage en Italie, en France, peint des toiles gaies. Puis s'éteint, en son Danemark natal, en 1973 des suites de la maladie. Il aura eu le temps, le père Jorn tout de même, de développer un travail protéiforme, se déployant sur les versants de la peinture comme de la sculpture. Il nous abandonne une oeuvre dispersée, explosive, mue par la recherche obstinée d'un art universel, art pour tous, rompant avec les critères officiels jugulés par le réseau des académies. Un avant-gardiste, quoi.


 "Libre"…?
 Ce sont la ferveur, la flamme et la fougue qui, ostensiblement, tiennent lieu d'axes de discours dans l'exposition. Discours, c'est un peu de ça qu'il s'agit et seulement, d'où le problème. On y apprend tout d'abord (rez-de-chaussée) les principes directifs de l'entreprise CoBrA, retrouver pour renouveler, à partir de l'inconscient, des arts "naïfs", des dessins d'enfants, des légendes populaires, les critères de la création. Déboucher l’artère décrépie du contact direct avec la joie de créer. Il y a de la revendication, du décret même dans ce mouvement collectif qui embrigade les jeunes artistes d'alors. La peinture de Jorn trouve son mouvement et son aspiration dans le jeu des formes, pas tout à fait abstraites, évocatrices plutôt. Figures molles, silhouettes enfantines réduites à l'essentiel : bras-jambes-têtes-bouche. L'ensemble paraît toujours entrelacé, fuyant, masse mouvante qui tantôt s'effile en museau, laisse percer un cri, tantôt dévoile quelques dents ou l'ombre d'un visage. De plus petits formats présentent des parties d’animaux, curieux ou inquiets, tendus dans une interrogation muette qui  soit reste en huis-clos dans la peinture, soit s'adresse directement au spectateur. Il y a de l'amusement chez Jorn, de la candeur, celle sans doute de l'enfant tout entier à la tâche et qui se moque qu'on reconnaisse, qu'on décrypte. L'imaginaire prime dans tout ce qu'il peut présenter de remous, d'aléas, d'à-peu-près. On a beaucoup dit  d'Asger Jorn, qu'en digne héritier de Munch, il en prolongeait les perspectives expressionnistes. À raison : l'émotion est en effet ce qui compte et en assure le passage de sens. Il est intéressant surtout de relever la fraîcheur et le jeu que le peintre danois (et CoBrA en général) s'était donné pour quête. Comme une fonction inhérente à la pratique de l'art, et qui transparaît tout de même dans la mine rieuse ou narquoise de gueules bestiales occupées à converser sur certaines toiles, ou allongeant leurs mâchoires pastelles par-dessus la grille d'un enclos fantomatique sur d'autres. Oui.

 Pourtant on peine, on rame, on s'échine à chercher dans les premières salles les élans sensuels, la fièvre et l'extase pourtant prétendues. Beaucoup d'éléments plaident en leurs défaveur : la lumière violente entre autres qui habite les pièces de l'ancienne maison bourgeoise écrase la vivacité qui pourrait rayonner de certaines toiles ou au contraire en radie la tristesse, en lime l'épaisseur tragique. L'accrochage ensuite, alors qu'on nous annonce la verve irrépressible d'un génie en naissance, on se trouve confronté à quatre minces toiles sans punch, sensées symboliser à elles seules la "révolution CoBrA". C'est une constante de l’exposition : quand le texte embrase, la salle étouffe, éteint. Et là où il faut du commentaire pour expliquer en quoi les oeuvres doivent toucher...


Moins et mieux
On se réfugie alors du côté du petit, du peu. Entendons vers les dessins, aquarelles et eaux-fortes réalisés tandis que Jorn végétait à Silkeborg dans les années 50. Là, certains croquis tiennent du chef-d’œuvre à eux seuls, petits trésors d’humour et de pertinence, on retiendra surtout « La Garde Suisse », en hommage au belge James Ensor et à son sarcasme solaire faits de tracés simples et de grattements qui composent des figures de soldats grotesques, ou encore « Le japonais ironique » sourcil relevé et visage figé par les blancs restants de la feuille. C’est lorsque la lumière descend, et de même le spectateur dans les entrailles du musée que le cobra se réveille. L’ultime allée au sous-sol de l’exposition laisse enfin exploser toute la jeunesse d’un peintre déjà vieux pourtant. Comme une charge de dynamite enfouie qu’on déterre enfin et dont la mèche s’allume. Tout y est, même à ce point tardif : les élans rageurs qui lacèrent la toile et en augmente les dimensions visuels, les sculptures comme autant de bouts de lave façonnés à la hâte par la main d’un titan tombé de l’Olympe. Et au bout du hall la grande « Kyotosumorama », dans laquelle, à force de regarder, on finit par déceler une silhouette malingre et pédante, hurlant à l’oreille d’une bête assoupie qui ronchonne en se levant.

Moralité, Asger Jorn tient tardivement ses promesses. On se demande alors si les choix curatoriaux n’ont pas joués volontairement sur la lenteur, mais on regrettera  à ce stade la dislocation frustrante entre le commentaire et l’accrochage. Même s’il est peut-être là, le secret de l’oeuvre du danois fou qui s’enivre de ses propres légendes. Dans la maîtrise de cette attente qui précède la jouissance et la sanctifie.

Asger Jorn, artiste libre, Fondation de l'Hermitage, Lausanne, juqu'au 21 octobre

Fondation l'Hermitage

8 août 2012

Holy Motors est-il incompréhensible ?

Illustration : Charlotte Stuby
Réalisateur hors pair dans le paysage français, Leos Carax s’amuse, s’auto-cite, joue et s’engage dans un film sur les questions de l’acteur, du cinéma et de la vie. Mystérieux, le film en embarrasse plus d’un sur les questions qu’il pose indirectement. Un chef d’œuvre pourtant simple.

« Je n’ai pas compris la fin ? Pourquoi les voitures parlent ? C’est qui le mec au début ? C’est quoi ce titre ? Pourquoi un gros chien noir traverse-t-il la salle de cinéma ? Qui est Oscar ? ». De nombreuses questions s’entrechoquent à la sortie de la salle sur le dernier film de Leos Carax alors que pourtant, le long-métrage suit une narration simple et linéaire, partant du lever du jour au dernier coup de minuit : une journée dans la vie d’Oscar. Je ne cherche pas à évoquer des interprétations diverses et inutiles, mais plutôt à rendre compte de la qualité universelle du film.

Le premier plan du film présente une salle de cinéma pleine. Un miroir. Un miroir pour le public, qui se voit projeté contre l’écran avant que des lettres vertes apparaissent en sur-impression : Holy Motors. C’est clairement au jeu de la mise en abyme que souhaite faire participer Leos Carax à son public. Une sorte de dualité entre nous spectateur, et le moi réalisateur, ou plutôt le il acteur. Le long-métrage va exploiter cette idée où les apparences ne sont qu’illusions, qu’elles ne valent rien alors qu’elles persistent à être le centre du monde dans lequel nous vivons.

A en lire ce préambule, Holy Motors semble ennuyant et pédant. Ce serait mal comprendre le film. Car Leos Carax est quelqu’un qui a le sens de l’humour, même pas un humour noir, de l’humour simple, délicat, du détournement et même surtout de l’autodérision, comme la scène finale (les voitures qui parlent) ou le retour de Monsieur Merde dans une séquence encore plus dévastatrice que dans Tokyo! (2008) le démontrent. Le film présente donc plusieurs rôles que doit jouer Oscar durant une journée. On peut en dénombrer 9, 11 ou 12 - à choix, car il est difficile de savoir quand Oscar est vraiment lui-même et ce que signifie la scène au Fouquet’s ou la rencontre avec le sosie de Jean Sedberg. En puisant dans l’art cinématographique à tout va (les bonobos seraient-ils une évocation de King Kong ?), Carax invoque Franju (les yeux sans visage), Kubrick (la chambre d’hôtel a des liens avec la scène finale de 2001), Cronenberg (les corps, le dédoublement) mais aussi la littérature, l’absurde de Beckett, les jeux de mots de Max Jacobs.


Les caméras disparaissent

Cinéma, littérature, danse (la séquence en motion capture) et bien sûr musique. Leos Carax allie les arts de façon brutale, sauvage et simple : l’entracte est peut-être l’une des meilleures séquences du film (ces joueurs d’accordéons qui filent dans les couloirs de l’église en un difficile plan-séquence filmé serré). Puis le père qui va chercher sa fille à une fête : une bonne minute d’une excellente compo de Sparks lancée dans la voiture où l’on ne regarde que le nouveau rôle joué par Denis Lavant. Fidèle au poste, Lavant a joué dans tous les films de Carax (sauf Pola X, remplacé par Guillaume Depardieu). Lavant se réinvente mais perpétue en jouant le rôle de l’acteur, le rôle du comédien qui ne voit plus la caméra : « Les caméras me manquent. Avant, elles étaient plus hautes que nous, puis elles sont devenues plus petites que notre tête. » comme le démontre la séquence de motion capture du film où Lavant et un corps féminin simule un accouplement de deux créatures en images de synthèses. Plus tard, les discussions pourtant hermétiques avec sa chauffeuse de limousine s'intensifie et Oscar espère pouvoir rire une fois avant la fin de sa journée. Lorsque les voitures blanches disparaissent dans la porte d'un grand garage avec l'enseigne Holy Motors où le deuxième O de Motors s'éteind, nous pouvons lire Holy Morts en inversant le t e le s remarque Jean-Jacques Lalanne des Inrocks. Serait-ce là la demeure de ces morts saints et de tous ces acteurs qui jouent différents rôles dans une vie ?

« La beauté est dans l’œil de celui qui regarde. Qu’en restera-t-il s’il n’y a plus personne pour regarder » rassure Michel Piccoli à Denis Lavant. Le seul dialogue du film qui interroge explicitement la problématique centrale est simple ; le dialogue n’assomme pas, il vient rassurer le spectateur devant ces nombreux plans gigantesques et sans accrochage. Carax filme comme les grands films en Scope du début des années 60, des mouvements lents, précis et qui englobe dans le champ un élément principale en le suivant le plus longtemps possible. Même Paris, pourtant si cliché au cinéma, devient monstrueux et nouveau, comme la limousine qui contourne l’Arc de Triomphe. Ne serait-ce d’ailleurs pas ça l’œuvre toute entière de Leos Carax, contourner le triomphe pour mieux le filmer ?

Holy Motors, Leos Carax (France, 2012)
*****

1 août 2012

MIX TTAPE: Prince Rama (US)

Illustration: Charlotte Stuby
Alors que la date du 6 novembre vient juste d'être annoncée pour la sortie du prochain album de Prince Rama, ''Top Ten Hits Of The End Of The World'', Think Tank est ultra-fier de présenter un mix celles-ci. En prime, un interview des deux soeurs Taraka et Nimai Larson, souveraines d'Ayodhya adoubées par Animal Collective, signées sur leur label et en tournée avec eux en Europe au mois de novembre. Ca ne pouvait pas mieux tomber.
Prince Rama: C'est tout le monde et personne.  

Vous êtes deux sœurs et faites de la musique ensemble depuis longtemps. D'après vous, comment est-ce que ça influence votre approche et votre rôle à chacune ? Qu'apporte cette intimité ?
Ca nous rend extrêmement proches. Faire de la musique avec sa sœur c'est comme avoir une conversation télépathique que personne d'autre ne comprend. Nous sommes deux esprits, qui deviennent une voix. On est très reconnaissantes l'une pour l'autre.  

Comment vous placez vous en tant que femmes (et même en tant que sœurs) dans votre vie en tant que musicien(ne)s ?On se place en tant qu'être humains.

Vous avez été élevées dans une communauté Hare Krishna. Est-ce que c'est quelque chose qui joue un rôle dans ce que vous faites aujourd'hui ? Est-ce que c'est plutôt un statement dans votre manière de vous présenter au monde ? 
Tout ce qui vient du passé joue un rôle dans ce que tu es dans le présent, mais si qui tu es est aussi juste un rôle, alors qui joue qui ? Si le passé est le présent et le présent est le passé, alors à quel monde nous présentons-nous ?

Vous avez parlé à plusieurs reprises dans la presse d''EVP''. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s'agit et en quoi vous pouvez vous sentir concernées par ça ? 
 Un EVP ou « electronic voice phenomenon » (phénomène de voix électrique en français, ndlr.), c'est lorsqu'un une interférence sonique d'une autre dimension est accidentellement enregistrée dans cette dimension. Ca arrive souvent, en fait. On aime penser chaque démarche d'enregistrement comme un effort pour canaliser des interférences soniques venues d'autres réalités.

Quelle est votre relation avec les fantômes ? 
On a une bonne relation avec eux. On est des fantômes. Ils ont écrit notre album à venir.