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15 avr. 2013

TT Speaches: février & mars 2013

Illustration: Guillaume Dénervaud



Vingtième édition des TT Speaches, périodique critique des sorties musicales du mois écoulé et tentative de recensement le plus exhaustif possible des LPs de qualité ou d'importance. Il en va ainsi: plus les mois passent, plus la tâche paraît ardue (combien d'albums passables pour un seul influent?) et le rythme insoutenable (on l'accorde, un Speaches n'est pas forcément mensuel). Voici donc le numéro 20, étalé sur les mois de février et de mars 2013, en attendant les jours tropicaux (nous y sommes presque).

Julien : "Track ID Anyone?". C'est par ce quote so 2012 que l'on débute ce nouvel épisode des Speaches, ossature musicale de Think Tank depuis trois ans. Quel morceau donc? Oui, c'est celui qui ouvre aussi les feux de AMYGDALA, album au nom compliqué du pas plus simple à prononcer auf deutsch DJ Koze. C'est simple, j'avais presque rangé Stefan Kozalla dans les rayons des "historiques" de l'électronique allemande, sortant ici et là des EPs inégaux et d'autres albums en roue libre. Pillier du label colognois Kompakt, Koze a aussi sorti des titres chez Get Physical et Freude am Tanzen avant de fonder son propre label avec Marcus Fink en 2009, Pampa Records (Isolée, Dntel mais surtout, surtout, THORA VUKK de Robag Wruhme, disque du mois de mars 2011 dans nos colonnes). AMYGDALA démontre un Koze fasciné par ce Gabor "Robag" Schablitzki, se livrant lui aussi corps et âme dans un album aux strates multiples et surtout ambitieux, à défaut d'être son SERGEANT PEPPER LONELY HEART CLUB BAND comme l'annonce sans coup férir le communiqué de presse. S'ils voulaient faire référence au collage de la couverture, conviant autant d'invités que de raison, c'est ok: Caribou est là sur le fameux "Track ID Anyone?" (convaincant), Apparat aussi sur "Nices Wölkchen" (déjà un peu moins bon), Dirk von Lowtzow (de Tocotronic) ou encore Ada pour le très passable "Homesick". Pas hyper enthousiaste par la venue de Matthew Dear sur "Magical Boy", on se reprend sur le surprenamment disco "My Plans" du même Dear. C'est surtout les tracks solos de Koze qui emportent le LP dans les hauteurs comme "Royal Asscher Cut", royal, "La Duquesa", racé et plus deep, ou ses featurings avec des artistes moins connus du grand public à l'instar de "Ich Schreib' Der Ein Buch 2013 (ft. Hildegard Knef)" et le final "NooOoo (ft. Thomerle & Maiko)". C'est pas Liverpool, mais voici la preuve qu'un DJ sait tenir la longueur sur un album.


Pierre : Pour appeler l’été, rien de mieux que d’écouter NOSTALCHIC de Lapalux. Douze tracks plus liquides les unes que les autres. L’écume sonore se tonifie en un chill trémoussant. Ici, chaque chanson est un cocktail obtenu en mélangeant énergiquement des sample de multiples titres. Du travail frénétique ayant sorti sa chemise à fleur. "One Thing", "Guuurl", "Without You", "Walking Words" : on pourrait multiplier les exemples qui font s’ouvrir les petits parasols dans nos verres, avant qu’on les sirote avec air coquin.


Julien : Sans transition avec l'hiver, tu nous sors l'album que les antis électro-love adoreront détester, ultra-classieux, suffisamment aventureux pour brouiller les pistes mais parfaitement efficace quand il faut rendre hommage au sexe féminin ("Guuurl").  Stuart Howard a sorti son premier disque fin mars sur le label Brainfeeder (du giron Ninja Tune) après avoir débuté par quelques EPs remarqués au début des années 10. Puisque tu as décidé de dévoiler un album charnel, je relance avec un autre pas des plus impassibles: NO BEGGINING NO END de José James est sorti le 22 janvier 2013, pourtant on n'a eu que très peu de retours sur ce tout grand album de soul, signé chez Blue Note, excusez du peu (Erik Truffaz sort aussi ses disques dans cette institution jazz américaine, tout comme Wayne Shorter ou Aaron Neville). James s'ancre dans une tradition très "ancienne école", entre Roberta Flack, Gil Scott Heron, tout en rappelant cependant un croisement de J Dilla et D'Angelo – ce qui ne parlera pas nécessairement aux kids. Voir le natif de Minneapolis sur quelques scènes estivales serait totalement justifié, tant James est un bon client d'un jazz moderne rejetant le vernis que les grands festivals du genre lui ont imposé, signant par là-même des morceaux de grande envergure comme "Trouble", "It's All Over Your Body" ou "Make It Right". De quoi redonner espoir aux plus déprimés des musiques actuelles (attention Charles Bradley revient lui aussi, j'en parlerai le mois prochain).





Pierre : Deux EP électros sorti ces mois-ci donnent à voir la crème des deux côtés de l’océan et fait sentir leur différence. A ma droite, côté US, Anthony Naples œuvre au sein de la scène électro de Brooklyn en plein boom, sort EL PORTAL avec sa belle photo de lion en noir et blanc. Ici, quatre titres house pleins de classe. Même en fin de nuit, tout le monde brille avec cette musique. A ma gauche, côté britannique, ça sent beaucoup plus la poussière chez DJ Rashad et son EP ROLLIN, sorti chez Hyperdub. Le titre éponyme donne le ton avec un R’N’B’ sous amphète. Les quatres titres partent d’un décor torride pour accélérer frénétiquement le pouls.


Raphaël : Anthony Naples est l'un des protagonistes d'une scène house américaine incroyablement excitante et qui semble balayer les carcans d'une Europe électronique parfois coincée dans son héritage. Si la scène est riche à Brooklyn, où elle commence à prendre une place prédominante, Washington a aussi son lot d'artistes qui, face à un climat moins propice, tracent leur voie. Maxmillion Dunbar, moitié des Beautiful Swimmers et co-fondateur du label Future Times, est sans doute l'exemple réussi de cette exportation. Son deuxième album, HOUSE OF WOO, te donnera envie de danser comme rarement, dans tous les sens et à toutes les heures: danse d'after-party ("Loving The Drift"), porn house pour soleil couchant, ("Peeling An Orange In One Piece"), house pumpy ("Ice Room Graffiti"), etc. Pourtant, Dunbar évite la facilité: les rythmiques tordues, démontées, ralenties puis accélérées et les clins d'oeil culturels foisonnants en font un album ludique, complice, mais jamais putassier, le résultat d'une digestion ample de décennies de musiques.


Julien
 : D'ailleurs Raphaël tu pourrais bientôt nous ouvrir une rubrique house américaine non? Il aura finalement fallu attendre la fin de règne de la scène indie, niveau crédibilité, pour que l'électronique finisse par se réimposer outre-Atlantique, si je schématise et invente un néologisme pour l'occasion. La grande question: aura-t-elle une âme aussi forte que celle de Detroit? THANK YOU FOR LETTING BE MYSELF pourrait être le mot d'ordre de cette nouvelle génération US aux platines. Du même nom qu'un vieux morceau de Sly And The Family Stone, c'est aussi le nouvel album de Omar S. Alex "Omar" Smith est justement un DJ de Detroit d'une autre génération que Naples de même que celle des  "fondateurs" de la scène, Derrick May, Kevin Saunderson, Juan Atkins entre autres. Aux côtés de DeepChord, Jay Denham, Omar S fait partie de la génération 2000 de Detroit, et cela se sent: "I Just Want (Mixed by Luke Hess)" ouvre l'album (le 4ème personnel, sur son propre label FXHE) et on manque de décoller entre nos murs une fois que l'intro revêche allume une house déflagrante. La force de frappe ("Hellter Shelter", "Its Money In The D"…) est subtilement entourées de tracks plus lights comme "Amalthea", l'electronica "DumpsterGraves" et le titre de fin de DJ-Set "The Shit Baby (CP-1 Played By D.Taylor)".


Pierre : Le meilleur tapoteur du moment, Araab Musik, revient avec une nouvelle Mixtape, FOR PROFESSIONAL USE ONLY. Et comme à son habitude, ça claque, ça tache et on l’aurait bien vu dans la bande originale de Spring Breakers. Cette mixtape rassemble des instrus, de qualité mais l'où on ressent le manque de chant. Le manque de rappeur. Car en effet, Araab Muzik laisse un peu côté la transe pour revenir à un son plus marqué hip hop avec des pépites comme "Getting 2 the Point", "Y.N.R.E." ou "Beauty" (c'est tellement meilleur qu'on met les liens des tracks avec les rappeurs.).


Julien : Je t'emboîte le pas: de ce très propre "Beauty", on transite par WOLF de Tyler, The Creator que l'on vient de recevoir et que l'on discutera le mois prochain pour passer au "Take a Fall For Me" de James Blake invitant RZA sur un album ressemblant lui aussi à une mixtape plus qu'à un album, l'absence de fondus enchaînés le distinguant de ce genre car OVERGROWN est un disque plus que versatile, tant stylistique que qualitatif. On devrait en reparler le mois prochain étant donné que ce LP n'est sorti que depuis une poignée de jours, relevons toutefois une certaine déception à mesure que Blake force la production et cherche à signer des chef-d'œuvres (les mêmes haters des morceaux de Lapalux devraient s'en prendre joyeusement au "Retrograde" annonçant l'album). Comme souvent avec Blake, on préfère quand le propos est soutenu par une rythmique hybride, témoignant d'une capacité à "laisser faire" ("Voyeur" ou "Digital Lion") plutôt que de "vouloir faire" ("Our Love Comes Back" ou le très R&B "Life Round Here"). Chers amis, je vous attends au tournant le mois prochain sur ce second album du britannique. Je passe aussi rapidement sur une autre déception (attendue): Atoms for Peace, super-groupe formé par Thom Yorke, Michael "Flea" Balzary, Nigel Godrich et d'autres musicos backing-band de R.E.M., Smashing Pumpkins ou David Byrne, sortait son premier LP fin février. AMOK débute avec une rythmique étonnante eu égard à l'héritage sonore iconique (maniérée?) laissé par Radiohead depuis le début des années 00 (KID A et AMNESIAC vieillissant plus que bien faut-il l'avouer). "Before Your Very Eyes..." ne tarde toutefois pas à dévier sur un lyrisme yorkien tant éprouvé et qui se déroule sur cet album qui semble dater des heures de gloire de Ninja Tune et Warp dans les années 1990. A l'instar de "Default", AMOK est un disque honorable, mais qui semble inopérant pour notre époque. Pire: les connaisseurs témoignèrent de ce LP comme d'un disque électronique fait par des rockers, ce qui, avouons-le, n'est pas le meilleur compliment qui soit. Ceci dit,  attestons de notre volonté de décloisonner les genres en avouant que Atoms for Peace ne rentre dans aucune de ces catégories, et heureusement: il atteste, au choix, de l'incapacité du "génie" de Radiohead d'aller voir réellement ailleurs, ou de son obstination que les plus grands fans sauront toujours défendre ardemment (vu leur nombre, on s'en méfierait). 




Pierre : Parfait pour les jours de brumes du printemps, comme son nom l’indique, THE FOG de Paco Sala. Après le très bon RO-ME-RO, cet album sort en version matérielle que sous format cassette à seulement 75 exemplaires. Cette volonté d’induire une rareté traduit à la fois l’aspect anecdotique du projet (il n’a été enregistré qu’en un mois et ne représente pas un album à part entière) et une quête vaine au moment du tout digital, le téléchargement étant possible sur le site du label contre une somme modique. Néanmoins, il y a bien quelque chose chez Paco Sala de l’ordre du trésor caché, ces objets musicaux qu’on chérit presque en secret, sans avoir besoin de les partager. Des merveilles d’intimité portée par une voix féminine aussi cristalline qu’étouffée, les mots ne s’entendent pas, ils se devinent. C’est tout le son qui plane dans un brouillard, la face cachée des scintillements eighties ou des synthés brillants de films de Carpenter : flutes, drones, clochettes, nappes sans noms, une merveille de romantisme.


Raphaël : Moins glam, moins romantique, à croire que je suis resté coincé en hiver: Prostitutes. Ca sonne comme un sale groupe de garage teenager en pleine rébellion, mais, en réalité, ça fout les boules. CRUSHED INTERIOR est un album d'électronique décharnée et neurotique. Jim Donadio, un type sur lequel on sait finalement très peu, délivre sous le prolifique alias Prostitutes des disques secs sur Opal Tapes ou, dans le cas présent, Digitalis, deux labels également radicaux. On est ici bien loin du clubbing -et Donadio le revendique au travers de son background noise/experimental-: post-indus dératisée et plaintes synthétiques brutes rappellent plutôt la dynamique d'un Pete Swanson moins distordu, mais certainement pas moins toxique. Si ça tabasse parfois machinalement ("Dial Tone Degradation"), si le club fantomatique n'est parfois pas si loin ("Jungle Wine"), Crushed Interior est avant tout fait de paysages sonores crissants et minimalistes jusqu'à l'os. Parfois, l'espoir semble pointer le bout de son nez (notamment sur l'explicite "Make a Hole, Look Out"), mais le disque en question recèle une dureté presque désertée de toute humanité, magnifique de brutalité figée et contenue.






Julien : Je prend le virage à 180° avec toi Raphaël pour aborder un autre album neurotique, presque hérétique, en tout cas sacrément iconique d'une époque dite de ralentissement rythmique: IMAGES DU FUTUR est le titre d'une ancienne compétition internationale d’animation par ordinateur soutenue par la fondation Daniel Langlois de Montréal. Fondateur de feu la compète, Hervé Fischer témoigne de sa disparition par ces mots: "C’est la fatalité du futur : il vieillit. Et sauf catastrophe finale, il passe aux archives". Son "exploration vers l’inconnu" résonne face aux états dépouillés décrits par ses concitoyens SUUNS (signés par le bien nommé label national Secretly Canadian). "A climate of excitement, hope and frustration" entoure l'élaboration de ce second album selon le chanteur Ben Shemie, gardant une présence nonchalante et quasi-stellaire derrière le micro du quatuor. Malgré quelques kitscheries psychés sur "Mirror Mirror" et de l'auto-suffisance sur le presque emo "Holocene City" ou l'ouverture noise "Powers Of Ten", IMAGES DU FUTUR est en tout point excellent, et c'est un euphémisme. Prenons ainsi pour exemple le titre succédant à ce dernier, "2020", reprenant le morceau-clé du premier album ZEROES QC, "Up Past The Nursery"pour l'articulant dans des spectres déments; "Edie's Dream" jouant sur les terrains de jeux - dangereux - abandonnés d'un Bowie, ou d'autres morceaux évoquant autant Suicide que Spiritualized. Et puis, Suuns fait du Suuns, sorte de rock hanté à l'instar du final "Music Won't Save You" dont on ne sait plus de quel métal il est fait - ces voix samplées! Le groupe passe le 8 mai à la Rote Fabrik zurichoise (plus quelques festivals?). Dans tous les cas, un joli jouet de remplacement au MBV de My Bloody Valentine, et actuel qui plus est.


Raphaël : En disque-miroir des Prostitutes, SOM SAKRIFIS du trio expérimental grec (violoncelle-contrebasse-oscillateurs) Mohammad. Composition quasi-monolithique divisée en trois actes, celui-ci se plonge encore un peu plus loin dans l'abysse. Drones grinçants entrecoupés de ruptures épileptiques et cordes tordues dessinent un univers lent et décadent à la Béla Tarr, suffisamment dissonant pour ne pas réveiller les fantômes tire-larmes du post-rock. 


Pierre : Tout le monde finit par se faire vieux : le chanteur de Wavves a désormais 27 ans. Lui le vilain petit con, qui qui sortait l’improbable WAVVES, enfumé et bruitiste, bien branleur, puis donnait un coup de barre pop très réussi sur KING OF THE BEACH. Trois ans après ce dernier, c’est donc au tour de AFRAID OF HEIGHTS. Et en 2013, à 27 ans, on est déjà un vieux punk. L’album délivre toujours ce style californien, mi glande mi prétention, des guitares et pas grand chose d’autre. Bien sûr il y a dans "Dog" ou "Demon to Lean On" quelque chose qui réveille en nous cet instinct adolescent, cette envie de tendre son doigt en souriant envers le monde entier. Mais AFRAID OF HEIGTS n’a plus la même énergie ou la même insouciance que ses prédécesseurs et on se lasse vite. A choisir, on préférait le petit con.






Julien
 : Ah oui, et j'oserai pas en dire autant pour David Bowie. THE NEXT DAY mérite son achat pour un titre: "Where Are We Now?". Après mon éloge du dernier - très love - Nick Cave and the Bad Seeds, vous allez m'accuser d'être devenu pantouflard. Ceci dit, même si ce titre est très proche d'un "Perfect Day" de Lou Reed lui-même proche d'une grande tradition de morceaux crève-cœurs anglo-saxons, il a participé de cet élan d'enthousiasme autour de la sortie de cet album bon mais assez inégal. L'histoire bowienne est revisitée en 57 minutes, pas forcément de la meilleure des manières ("(You Will) Set The World On Fire", "Valentine's Day", "If You Can See Me"), la voix faiblit par moment, compensée par la production maousse de Visconti et les longueurs inavouables. Pastiche? Du coup, on préfère quand Bowie rappelle ses successeurs, comme Arcade Fire ("Dancing Out In Space"), Foxygen ("How Does The Grass Grow"), Spencer Krug ("The Next Day") ou encore Richard Hawley. THE NEXT DAY a cette géniale idée que de s'en foutre du mythe David Bowie, alignant les titres "valant ce qu'ils valent", sans véritables trouvailles sonores mais sincères et au souffle vital presque surprenant.


Pierre : Nouvel essai, pas plus de résultat. Décidément, je n’arrive pas à comprendre l’intérêt des albums folks. Pourtant, WALKING ON A PRETTY DAZE de Kurt Vile avait tout l’air d’un album bien ouvragé. Mais toujours, cette impression d’une musique de feu de bois et de vielles pantoufles. On connaît l’album avant de l’avoir écouté. Tout est si tranquille, aucun souffle si ce n’est un vieux ronflement.


Julien : Je termine comme j'ai débuté ce 20ème Speaches, avec zèle et optimisme: OY est sans doute l'une des meilleures représentantes de la musique helvétique à l'International. La chanteuse d'origine ghanéenne gère comme personne les références multiples et a priori contradictoires - comment assembler new-wave et percussions? - pour signer l'un des meilleurs albums de l'année, car singulier et à de nombreux égards novateurs. Joy Frempong se profile comme la figure de proue de Creaked Records qui semble gagner en pertinence et en cohérence à mesure que les printemps passent (déjà huit pour le joli label lausannois et l'attente impatience du nouveau Larytta, entre autres disques des Dam Mantle, Julien Aubert, Consor ou encore Buvette). KOKOKYINAKA n'est pas l'album d'une métisse, exotique et amusant à jouer en soirée pour, à choix, passer pour érudit ou entamer une danse chamanique. KOKOKYINAKA consacre OY comme l'une des artistes helvétiques les plus justes musicalement, totalement libre, généreuse mais aussi conceptuelle – il faut écouter "Doondari" pour s'en convaincre, tout un programme, un mini-opéra contemporain faisant se "collisionner" psychédélisme, grime et pop music. Le grime est proche de nombreuses interprétations proto-baroques de OY, comme sur le très syncopé "Tortoise And Hunter". Joy Frempong se rapproche d'artistes comme Four Tet dans de nombreuses productions tout en évitant l'écueil d'une électronica intellectuelle et vaguement rythmique ("Si Tu Veux.."). Les tubes indés (le terme n'est ici pas usurpé) sont foison dans cet LP produit sur ses terres d'accueil berlinoises par son compagnon Lleluja-Ha. Variant les registres, OY termine ce brillant album avec deux morceaux entre le R&B classe de "Carry Me Home" et une comptine terminant les multiples incursions quasi-psalmodiées sinon récitées de OY - "Outro - 1st Class Bus" - rappelant irrésistiblement les tant influents Lost Poets, ultime preuve des strates infinies composant la musique de la dame (elle se produira le 9 mai au Rocking Chair de Vevey). Et j'y pense: eh les gars, on n'a pas parlé du nouveau Justin Timberlake?


Album du mois :
Pierre:       Paco Sala : THE FOG
Raphaël:   Prostitutes, CRUSHED INTERIOR
Julien:       Suuns, IMAGES DU FUTUR


Titres du mois :
Pierre:      Ciara, "Body Party"
                Dj Rashad, "Rollin" 
Raphaël:  Maxmillion Dunbar, "Loving The Drift"
                Pete Swanson, "Punk Authority"
Julien:      Mogadishu - Shades and Rays
                Tyler, The Creator, "Partyisntover / Campfire / Bimmer" ft. Lætitia Sadier & Frank Ocean


11 avr. 2013

The Place Beyond The Pines : Gosling et Cooper sous les sapins

Think Tank
Illustration: "The Place Beyond The Pines" (stills) / Julien Gremaud


Le réalisateur du drame romantico-pop Blue Valentine – injustement non distribué dans notre beau pays – n’a pas eu trop de problème cette fois pour que son film se retrouve un peu partout dans les salles. Il le doit à Ryan Gosling bien sûr. Mais fort heureusement, les deux hommes avaient déjà contribué ensemble et se connaissaient depuis belle lurette. Et ça se voit.

The Place Beyond the Pines est un film inégal. Il est formé comme toute bonne dissertation, avec ses trois parties désirées par le professeur : thèse, anti-thèse, synthèse. Sur la forme, Cianfrance confirme son talent, déjà aperçu dans son précédent opus ainsi que ses ambitions de réalisateur souhaitant jouer des coudes avec les Paul Thomas Anderson et James Gray, cette nouvelle vague de cinéastes qui s’affichent comme une relève plutôt classe. Cianfrance reprend donc Gosling et joue ironiquement sur l’horizon d’attente du spectateur : vas-y que j’te montre du Gosling tatoué et torse nu dompter sa bécane. Car on pourrait facilement faire le raccourci : Gosling passe, tel un ange, des cylindrées de Drive aux motocross de Pines, prolongement à benzine de l'icône made in US des années 10s... Des années deux mille dix.

Mais Cianfrance sait brouiller les pistes, et de façon plutôt réussie. Entre braquages et course-poursuite ultra réaliste (vue subjective à bord d’une voiture de flics), l’histoire connaît un point pivot bluffant et inattendu. Très fort. Ce type de changement qu'on avait aperçu avec l'excellent Looper, mais en plus fin, car il s'agit ici de focalisation et de réponse miroir de deux destins différents, de classe opposée. Cianfrance filme en très gros plans les visages de ses acteurs, comme pour montrer la moindre expression enfouie sous le quatorzième cil de l’œil gauche de Bradley Cooper afin d’y découvrir un détail qui pourrait faire changer le cours de choses. Ce qui, il est vrai, agace parfois (un conseil : évitez les premiers rangs).


Duel de pères
Le thème sous-jacent de Beyond the Pines est celui de la relation père-fils. Mais plus loin encore : de comment devenir plus fort sans un père et dans la difficulté d’aborder la vie sans cette figure masculine, si intense, si américaine. Car le film est bien un duel de pères qui tissent son chemin de bataille grâce à leur descendance respective. Là-dessus, le film s’encouble un peu et c’est là que le bât blesse. A vouloir trop bien s’appliquer à écrire la moindre trame narrative, le film perd de sa virtuosité entrevue lors de la première heure, où le réalisateur semble être en apesanteur. 

Film inégal donc, car très impressionnant lors de sa première heure et en decrescendo ensuite. Deux séquences sont à relever, celles qui se répondent en échos lorsque Luke (Ryan Gosling) prend le bébé dans ses bras et que Avery Cross (Bradley Cooper) fait de même plus tard : les deux hommes ne savent comment (se) tenir (avec) ce trésor du monde puisque chacun provoquera à jamais une marque indélébile dans la vie de cet enfant. Plus loin, lorsque Cianfrance désire montrer que le monde des cops est aussi malfaisant que celui des gangsters, il invoque en filigrane Scorsese avec l’arrivée de Ray Liotta et de toute une affaire de gangs qu’il vaut mieux cacher en surface. La scène du repas est délicieuse. Finalement, ce que réussit bien Cianfrance dans son film, c’est faire revivre ses idoles (Scorsese, le Eastwood de Mystic River) sans les imiter, mais pour pouvoir s’identifier à eux. Et mention à la bande originale qui vaut le détour !


4 avr. 2013

TT Books: TET A TET 2, transmediale 2013 & Schauspielhaus Zürich

Reproductions: Julien Gremaud

Septième épisode des TT Books et retour à la normal après le retour en long et en large sur Heute und Danach, ouvrage-bible sur la musique alternative dans les années 1980 en Suisse succédant au déjà génial Hot Love. Loin de toute posture nostalgique et d'un quelconque anachronisme avec nos activités web, cette rubrique entend témoigner de l'excellente vitalité des ouvrages imprimés dans notre paysage. On reste en effet en Suisse avec trois publications institutionnelles, programmes de théâtre ou de festival, ou catalogue d'exposition/aventure, sachant manier l'utile à l'agréable, de quoi en inspirer plus d'uns.

Publication TET A TET # 2

































Le principe de TET A TET repose sur un échange artistique international: en 2009 naissait la première édition de ce ”trait d’union par dessus les frontières” avec un workshop de plusieurs jours à Bishkek, capitale du Kirghizistan, en collaboration avec le Bishkek Art Center. Cinq natifs collaborent sur le thème de la montagne avec quatre Suisses; les artistes visuels Adrienne Scherrer et Simon Deppierraz, le photographe Yann Gross ainsi que le graphiste Régis Tosetti. Président de l'association Focus et à la base du projet, Shakyla Hussain avait forcément en tête une réponse helvétique à l'invitation. Elle prit des formes épiques en septembre 2011 à Vevey, sur les bords du Léman, avec les mêmes artistes kirghizes (Bermet Borubaeva, Nikolai Cherkasov, Anatoliy Kolesnikov et Dimitry Petrovskiy), reçus par un effectif helvète doublé. Le récit de l'aventure et de la création de l'exposition est splendidement documenté dans cet ouvrage qui ouvre cet article.Tiré à 150 exemplaires, le livre est l'oeuvre de Régis Tosetti qui répond ainsi à sa manière à l'invitation kirghize. Assisté pour l'occasion de Simon Palmieri, il fait de cet ouvrage une pierre supplémentaire à l'édifice de cet échange artistique: 80 pages imprimées sur du papier blueback transforment ce petit format (17cm x 22.5 cm) en un véritable poids lourd (par la grâce de ce papier publicitaire indestructible), permettant un dialogue idéal entre pièces reproduites, textes, témoignages de récits et biographies. Le catalogue est disponible aux librairies du musée de l'Elysée, du MUDAC à Lausanne et au Centre culturel suisse à Paris, en attendant par ailleurs une troisième édition qui devrait prendre des traits encore plus inattendus, décloisonnant brillamment grammaire et habitus en vigueur dans l'art contemporain.






























TET A TET#2, édité par Focus, Vevey (2012)
Graphisme: Régis Tosetti, Londres & Simon Palmieri, Berlin 
Impression: Lecturis, Eindhoven 
Tirage: 150 exemplaires
Commande: info@focus-art.ch

Programme Schauspielhaus Zürich Saison 2012 - 2013




























On passe de 150 exemplaires à 30'000, sans transition: édité chaque année par ses soins, le programme du Schauspielhaus de Zürich est la pièce maîtresse de la direction artistique d'un des théâtres les plus cotés de Suisse et le fruit du bureau Velvet.ch, qui a confié la conception actuelle du catalogue à Cornel Windlin. La Rolls du graphisme, en collaboration avec Gregor Huber, pas des plus maladroits non plus, pour une réalisation radicale et immédiatement reconnaissable, avec comme pièce centrale un rond récurrent. Le jury des bourses fédérales ne s'y était pas trompé, honorant le duo d'un prix en 2011 pour un travail débuté en 2009 déjà: "outre la typographie minimaliste – une seule police, déclinée en quelques tailles seulement – et les couleurs très réduites des affiches et programmes, c'est surtout l'emploi bien pensé des images en partie trouvées, en partie manipulées, de différentes origines qui ont une importance déterminante" relève ce même jury. C'est clairement ce qui est frappant pour le programme 2012 - 2013, pour une merveille de série photographique réalisée par Florian Kalotay dans la première partie de ladite publication traditionnellement réservée à une contribution visuelle. Du nom d'”Actors”, la série inaugurale lorgne clairement sur un double registre Philip-Lorca diCorcia et fresques contemporaines, rendant à Zurich ce qui lui appartient (urbanisme, classe certaine, grands airs), sans trop en faire pour une fois quand il s'agit de l'"unique ville suisse", si ce n'est cette recherche permanente du soleil (couchant), ce qui, pour les observateurs aguerris, pourrait ressembler à une imposture totale. "Le concept d'image des vues d'ensemble des années qui se révèlent être quasiment des 'scènes de la vie' impressionne par ses rapports toujours subtiles au théâtre et à ses thèmes" complète le jury des Swiss Design Awards
































Schauspielhaus Zürich Saison 2012-2013, édité par le Schauspielhaus, Zürich (2012)
Graphisme: velvet.ch / Daniel Peter 
Impression: Speck Print AG, Baar
Tirage: 30'000 exemplaires
Commande: http://www.schauspielhaus.ch


Catalogue transmediale 2013, BWPWAP Berlin





























On termine - déjà! - avec un autre graphiste établi, Manuel Bürger et son laboratoire composé de Timm Hänecke et de Daiva Tubutyté pour la conception de l'excellent ouvrage de l'édition 2013 du festival sur les cultures digitales Transmediales - nous y étions, et ce livre en était le "cadeau" d'accréditation. Le festival Transmediale 2013 de Berlin, intitulé cette année BWPWAP (”Back When Pluto Was A Planet”) fit interagir début février quatre fils thématiques avec le support papier parmi d’autres préoccupations comme les réseaux ou les utilisateurs; il présenta de même une exposition basée sur les outils créatifs de distorsion (”Tools of Distorted Creativity”) offrant une large place à une artiste avant-gardiste, Sonia Landy Sheridan (née en 1925) et son ”Generative Art” obtenu via une imagerie par des processus de machines. Dans la foulée, cette artiste ouvrira une classe sur les ”Generative Systems” à la School of the Art Institute of Chicago, plate-forme dynamique 89 pour les étudiants pouvant ainsi explorer et expérimenter à l’époque des technologies toutes nouvelles, ce tout en « contestant les structures éducatives afin de les réinventer ». Le livre présent est de cette trempe, totalement étonnant, foutraque tout en étant passionnant à consulter (ce qui est rare pour un catalogue/programme de festival), regroupant présentations des multiples fils thématique du BWPWAP, essais, biographies, reproductions mais aussi explications - bienvenues dans un festival ne brillant pas par sa lisibilité, ce qui est dommage au vu des conférences, débats et concepts présentés chaque année au Haus der Kulturen der Welt au mois de février. Jeune graphiste berlinois, Manuel Bürger livre un exemple probant d'une publication expérimentale pour un festival institutionnel, s'affranchissant des codes graphiques en vigueur dans de telles manifestations ayant trait aux cultures numériques tirant plus souvent vers le convenu voire le franchement ringard, pour signer un pavé (presque 400 pages) aussi léger que l'air.









transmediale 2013 BWPWAP, édité par transmediale Berlin (2013)
Graphisme: The Laboratory of Manuel Bürger
Impression: medialis, Berlin
Tirage: 1500 exemplaires
Commande: http://www.transmediale.de

29 mars 2013

sisi tv: Think Tank ENTOURAGE # 1 Bring Your Own Beamer



Médium vidéo d'un blog à forte identité textuelle, TT TV s'est éclipsé quelques semestres pour renaître aujourd'hui, par l'intermédiaire d'un changement d'identité: TT TV devient sisi tv, moins formel, plus libre, permettant ici de témoigner de la première édition de notre résidence  interdisciplinaire au Romandie de Lausanne, Think Tank Entourage, le 8 mars dernier. Ce soir-là, Mathias Forbach (Fichtre), Maya Rochat, Sebastian Vargas, Saïnath Bovay et Thibault Brevet revisitaient le concept du Bring Your Own Beamer mis sur pied par l'artiste Rafaël Rozendaal dans l'antre voutée du Romandie.

25 mars 2013

Brusspup: Amazing Water & Sound Experiment # 2 (US)


Parfait exemple viral de la vidéo "bonne idée" pour célébrer le rafraîchissement graphique de Think Tank: Brusspup, apprenti sorcier américain filmant ses petits exploits scientifiques comme il en existe tant, crée sa channel Illusion Science en 2010 à coup de cats, amazing, cool sound, incredible, infinity, illusion ou impossible dans son champ lexical. Le reste suit son cours: des millions de vues sur You Tube et des rebloggings multiples en quelques mois, son hobby proto-bricoleur faisant de lui un mec plus que cool (il suffit de voir cette image pour s'en convaincre). Ici, un amplificateur, de l'eau et une caméra filmant à 24 images/secondes. Le détail a son importance: l'effet visuel ne marche qu'une fois filmé et non pas à l'oeil nu. Le dude donne tout son tuto ici-même

18 mars 2013

GIFTT: m4music, Les Docks Lausanne

Illustration: Club Superette

m4music, entité nationale pour les musiques contemporaines conçue et réalisée par le Pour-cent Culturel Migros, propose depuis 16 ans un festival, des concours de démos ainsi qu'un cycle de conférence. Pour la première fois cette année, il remettra des récompenses pour le concours du meilleur clip helvétique de l'année, aux Docks de Lausanne; cette soirée sera composée des projections des courts-métrages sonores et, dans un deuxième temps, de concerts avec notamment les danois WhoMadeWho. Think Tank vous offre 4 billets pour cette soirée d'ouverture du festival - jeudi 21 mars.

Les fameuses Journées de Soleure proposent déjà depuis quelques années la catégorie ”Music Clips” dans le cadre de la «Upcoming Award Night». Cette fois-ci les cinq nominés se disputeront le prix principal qui sera attribué à l’occasion de l’ouverture du festival m4music le 21 mars 2013 à Lausanne. Cette décision, logique, permettra de mieux cibler son public cible - on a de la peine à imaginer les spectateurs des nombreux et excellents longs métrages présents à Soleure se lever pour aller visionner du clip musical. C'est aussi l'occasion pour le festival basé à Zurich de tenir une soirée romande avec un vrai intérêt et un enjeu dépassant le simple cadre du showcase pour Welsches. Aussi parce que les clips sélectionnés sont eux de très bonne facture, avec des centaines des milliers de vues sur Internet cumulés, ainsi que des artistes clippés plus que renommés, entre les Berlinois de Modeselektor ou les nationaux de Rusconi et Kadebostany.

On attend aussi pas mal du concert des Danois de WhoMadeWho en gâteries electro-rock post-cérémonielles, mais aussi du britannique Totally Enormous Extinct Dinosaurs, à voir ce soir-là aux Docks avant sans doute de nombreuses dates lors des festivals de l'été. Pour l'occasion, Think Tank vous offre 4 billets pour cette soirée. Il suffit de nous envoyer un e-mail!


m4music aux Docks de Lausanne, jeudi 21 mars
Projections à 18h, remise des prix à 19h
Concerts de Domi Chansorn, WhoMadeWho et Totally Enormous Extinct Dinosaurs dès 20h
Plus d'informations ici:


Les clips sélectionnés (à voir ci-dessous):
”Berlin” de Modeselektor, réalisé par: François Chalet
”Alice in the Sky” de Rusconi, réalisé par: Jonas Meier, Mike Raths
”Radioactivity” de Kyasma, réalisé par: Jean-Paul Frenay
”Mojo” de Big Zis, réalisé par: August Blum
”Walking With a Ghost” de Kadebostany, réalisé par: David Houncheringer, Steven Blatter, Mirko Eremita












14 mars 2013

Spring Breakers: Splendides Bikinis

Illustration: Douglas Mandry
Où en est la culture contemporaine ? Les frontières entre underground et productions commerciales s'étant effacées, la contre-culture n’aurait comme seule posture que la fétichisation pas forcément ironique des produits culturels de masse. Entre bikini et vomi, entre trash et amour, sacré et ridicule, le nouveau film d’Harmony Korine s’y jette corps et âmes, déployant le YOLO jusqu'à ses conséquences les plus radicales.

On n’a pas fini de débattre de la situation de la culture à l’époque actuelle de la mise en réseau mondiale et de l'internet. Globalement, on assiste depuis plusieurs années à un brouillage généralisé des différentes frontières : l’underground valorise de plus en plus la pop et tente de se l’approprier, tandis que la culture à large public s’abreuve constamment à la source alternative et tente de se parer des mêmes attributs : cool, décalé. Néanmoins, ce brouillage des frontières n’implique pas que ces dernières aient totalement disparu. Ecouter Beyonce ou Paco Sala, voir un Spielberg ou un Gaspard Noé, ce n’est toujours pas la même chose. Ces frontières survivent à l’état de fétiches, rendus à la fois inopérantes car anachroniques pour comprendre le monde contemporain et obsolètes car incapables de construire des camps démarqués. Cet état de fait se traduit par un dédain pour tout ce qui sort de la norme, associé à une complaisance pour un bon goût commun. On se retrouve finalement face à l’équivalent culturel de la fin de l’histoire. Les dernières révolutions auraient eu lieu avec la contre-culture des années 60, puis le punk comme dernier moment de rébellion authentique. La subversion ne serait ainsi plus possible à une époque où la marchandisation adviendrait dès l’éclosion.


Spring Breakers, le nouveau film d’Harmony Korine, représente un exemple parfait de ce brouillage des frontières, les niant autant qu’il les affirme. En effet, ce réalisateur, comme on le sait, vient de la scène alternative américaine. D’abord scénariste de Larry Clark, puis réalisateur, notamment de Gummo, Harmony Korine s’est jusqu’à maintenant plutôt intéressé à l'Amérique profonde white trash entre violences et pauvreté, mais aussi beautés urbaines et nature cachée. Avec Spring Breakers, il opère un mélange des genres, gardant son esthétique, faite de plans et d’effets plus ou moins expérimentaux (on retiendra surtout le très beau morphing trouble et coloré pour la scène de fête), de récits empreints de violence physique et de culture jetable, tout en conviant des actrices dont certaines viennent de l’école Disney. Le film avec son casting et son sujet se présente comme un film classique de divertissement pour adolescents alors qu’il décortique ce monde contemporain et adolescent pour en décerner les parts obscures : armes, étalage des corps, drogues. Le principal mérite d'Harmony Korine est qu'il parvient à ne jamais juger ces aspects. Selena Gomez et ses copines évoluent dans un climat différent de celui auquel elles sont habituées, néanmoins elles ne sont pas montrées de haut ni tournée en ridicules. Au contraire, le film délivre une trame sans véritable scénario où seules les actrices se hissent au niveau nécessaire. Assumant leur corps comme armes, elles dégagent une vraie puissance, mystérieuse mais déterminante quant au déroulement des événements. 


En ce qui concerne le champ culturel contemporain, il ne s’agit pas ici de nier le poids du phénomène de marchandisation ou d’une hégémonie qui permet de renier jusqu’à la possibilité même de la contestation. Néanmoins, une critique figée prend le risque du conservatisme culturel, du déni du monde contemporain et reste sourd aux différentes dynamiques qui secouent la culture actuelle. Ce qu'il faut au contraire, c'est prendre au sérieux le contemporain. C’est ce que fait Spring Breakers. Si on est sorti de l’Amérique profonde, on reste dans une ambiance toujours trash, faite de culture junk avec les fêtes orgiaques des étudiants américains, calquée sur le modèle des porno de type "Girls Gone Wild", venus expurger l’ennui d’universités froides et de vies sans perspective par une consommation extrême de drogue, de sexes et d’alcool. Le début du film se construit sur cette dichotomie avec d'un côté des seins arrosés de red bull sur du Skrillex sous la lumière éblouissante du soleil, et de l'autre des campus mornes sans vie faiblement éclairé par la lumière de lampadaires ou de laptop. Le départ pour le springbreak, ses fêtes et ses plages, comme vacances qu'on aimerait voir durer toujours, inscrit le film dans une perspective YOLO. Cette "philosophie" YOLO, Harmony Korine la prend, elle aussi, au sérieux pour observer jusqu’où les gens sont prêts à aller pour vivre tel qu’ils le souhaitent, pour profiter de l'instant présent et s'émanciper des conventions et des obligations. Se déploie une trame de choix d’actions : voler pour avoir l’argent nécessaire, partir ou rester quand la situation devient dangereuse, la vie de gangster comme seule possibilité de réalisation de la liberté, etc.


Cette prise au sérieux de la culture commerciale américaine au point d’en faire le lieu d’une possible émancipation se déploie dans une incertitude constante. Ainsi, Spring Breakers donne autant à voir le sordide du déchainement que sa face merveilleuse, la beauté et l’intensité des moments vécus côtoyant la violence crasse et les décors glauques. Le point d’orgue de ce schéma se retrouve dans la reprise d’une chanson de Britney Spears, qui pousse l’accumulation de références jusqu’à un kitsch qui évoque autant le ridicule que la pamoison. Le personnage du gangster joue avec le contre emploi de James Franco pour renforcer ce sentiment. C'est également la figure de Britney qui incarne cette ambivalence de la star à paillette qui pète les plombs, ce fonds obscure de la pop. La chanson interprétée, "Everytime", dévie de son côté ballade commercial pour laisser paraître une candeur certaine, illustrée par un clip d'abord frénétique de colère pour finir par la mise en scène du suicide de Britney. Certains reprocheront à Harmony Korine la facilité d’un sujet qui profite d’une esthétisation des biens culturels commerciaux. Néanmoins, il reste que Spring Breakers, malgré ses défauts, parvient à toucher un aspect de la culture pop et jeune contemporaine (qui renferme malgré tout une dimension populaire du fait de son public), en évitant la dichotomie entre dénigrement et reprise. Ici, un regard sans jugement balaie cette culture, laissant entrevoir comment ses excès de violence et d’ennui peuvent abriter à travers leur appropriation une beauté dont la naïveté n’exclut ni la valeur romantique ni l'élan rebelle.


 


8 mars 2013

Think Tank ENTOURAGE # 1 - vendredi 8 mars

Illustration: Pierre Girardin

Think Tank Entourage: ce printemps 2013 nous investissons le Romandie de Lausanne pour une série de résidences musicales et artistiques, tout en assurant ponctuellement des Afters de concerts. Ici, les clés de la salle de concert nous sont données, et l'on en fait ce que l'on veut. Pour la première édition, c'est un Bring Your Own Beamer qui illuminera les arches.

Transcrire l'énergie et l'interdisciplinarité du blog en une soirée physique: il s'agira de rassembler différents genres, musicaux et artistiques, pour les fondre dans une fête pour la tête et le fun. En optant dès le début pour des articles concrets et thématiques, Think Tank a pris le pari de proposer un blog "à l'ancienne", avec du contenu entièrement généré par la petite structure rédactionnelle. Visuellement de même, il s'agissait d'opérer une synergie entre rédacteurs et illustrateurs, un système bilatéral entre textes et images, l'un répondant à l'autre, et vice-versa, avec des illustrations le plus souvent produites exclusivement pour l'article. Profitant de la richesse artistique lémanique, nous avons collaboré, en moins de trois ans d'existence, avec une vingtaine d'artistes de toutes disciplines (peinture, dessin, photographie le plus souvent), certains faisant partie de la relève artistique nationale.


Les résidences ENTOURAGE au Romandie nous permettrons de donner plus de visibilité à la partie artistique du blog, avec des soirées thématiques, co-dirigées par les illustrateurs. Pour la première édition, ce vendredi 8 mars, nous débutons avec des projections vidéos: créés en 2010 par l'artiste Rafaël Rozendaal, les Bring Your Own Beamer (BYOB) sont un happening d'une soirée accueillant des artistes et leurs projections. Avec comme simple indication: "It’s very simple:  - find a space - invite many artists - ask them to bring their projectors", explorant les capacités du médium de la projection ainsi que les multiples facettes du VJing.  Débuter nos résidences avec une BYOB est aussi parlante: "Today the internet is confined to screens. Tomorrow information will surround us, composing our surfaces, defining our spaces, enmeshing itself with the ether. A moving image is never an object, and when it is coupled with the increased flexibility of portable projection, the realm of experience quickly expands" explique Rozendaal sur le site officiel du BYOB.


Pour cette première incursion de ce type de happening à Lausanne, nous avons invités plusieurs artistes de la région lausannoise, répartis dans tout l'espace du Romandie (et aux côté des membres de Think Tank aux platines):

- notre ancien contributeur Saïnath Bovay
- le designer, graphiste et ingénieur Thibault Brevet
- l'artiste et designer Mathias Forbach (Fichtre)
- la photographe et performeuse Maya Rochat
- l'interactive designer Sebastian Vargas (& friends)
- DJS: Think Tank’s crew & Yan


Plus d'informations:
Le Romandie Lausanne
Vendredi 8 mars 2013, 22h-04h, 5CHF
Le site du Romandie
BYOB official

Bring your own beamer - ASCII VJ SET by Kairos (Sebastian Vargas) and Friends:



6 mars 2013

Plattform 13 à Zurich

Illustration: affiche officielle de Plattform 13 (©Studio Sport)
Dès ce soir, et ce jusqu'au 16 mars 2013, treize artistes fraîchement diplômés exposeront une sélection de leurs travaux à l'ewz-Unterwerk Selnau à Zurich dans le cadre de la 13ème édition de Plattform. Certains noms ne sont pas étrangers de la rédaction de Think Tank: Adrien Chevalley et Thomas Koenig, diplômés Master de la Haute Ecole d'art et de design de Genève (HEAD), sont des illustrateurs réguliers de ces colonnes. D'autres Romands sont de la partie, avec notamment Tarik Hayward et Guy Meldem, duo de Körner Union pas des plus maladroits non plus dans leurs travaux personnels - on pu récemment voir l'installation massive béton-verre de Meldem à Accrochages 2013 au Musée des Beaux-Arts Lausanne. L'occasion de noter que la plupart de ces artistes ont su mener de pair études et premières expositions solos ou collectives: à l'instar de Michael Meier & Christoph Franz par exemple, qui faisaient partie de Art and the City l'été passé à Zurich et de Unter 30 VIII, Junge Schweizer Kunst 2012, au Kunsthaus de Glarus (et bien entendu les susnommés déjà fort reconnus). Plus d'informations sur le site de Kunstwollen. On en profite pour poster ci-dessous le trailer de la manifestation, signée par le duo Kairos, de même que quelques reproductions (non in situ) des oeuvres présentées par les artistes sélectionnés.




Bleta Jahaj, Isadora
Adrien Chevalley, Echelle

Marco Baltisberger, Diverse Klangerzeuger






Jan Kiefer

Guy Meldem, Mille-feuilles, Free composition, Totalitarianist Architects Top Ten : Albert Peer, Dégradé, Haenner Tell Halaf
Michael Meier & Christophe Franz, Tankstelle
Tarik Hayward, Tension résiduelle
Thomas Koenig





4 mars 2013

A l’arrière: produits dans l’ombre

Illustration: Julien Fischer
Portés disparus de la musique à instrument, ayant pris la première place dans l’électronique, et si le hip hop était la dernière musique où les producteurs peuvent trouver leur place ? Bien posés à l’arrière, tapis dans l’ombre. Presque inaperçu, totalement indispensables. 

Fatima Al Qadiri consacrait son top de l’année 2012 uniquement à des producteurs de track hip hop pour casser l’anonymat dans lequel presque tous, à part les quelques stars, sont confinés. La relation rappeur/producteur peut être comparée avec celle qui existe entre un acteur et un réalisateur au cinéma. D’abord, l’attention est subjuguée par la performance de l’acteur, il occupe toute la scène. Mais ensuite, on se rend compte que sa prestation n’est possible que grâce à la cohérence que lui donne la trame et le montage de la réalisation. Ainsi, pour reprendre un exemple cité dans le top de Fatima Al Qadiri, à la première écoute de "My type of party", on est happé par le flow de Dom Kennedy, hyper régulier et lancinant. Mais il suffit de prendre un léger recul pour se rendre compte que si cette chanson nous plait autant, c’est surtout grâce à la production de Dj Dahi, qui parasite ce tube bitch’n booze avec des sonorités sensuellement embrumées et une rythmique tendue. De même, le côté explosif et tournoyant de "Kingpinning" doit bien sûr beaucoup à la performance de Mikky Blanco mais repose sur la production de DJ Brenmar, issu de la nouvelle scène électro américaine. 


Cette présence de production inventive voire expérimentale sur des titres hip hop n’est pas nouvelle. On pense notamment à la reconnaissance que connaît Clams Casino, qui de Lil B et Soulja Boy, est devenu l’indispensable featuring de toute mixtape qui se respecte et voit ses versions instrumentales recevoir l’honneur d’une sortie à part entière. Ce regain d’attention actuel, sûrement la conséquence de l’intérêt grandissant que porte un public venu des scènes électros ou alternatives à la musique hip hop mainstream ou non, a le grand mérite de mettre en lumière le travail d’anciens groupes. Ainsi, le label No Hats No Hood a sorti une compilation des instrus du collectif Ruff Sqwad : WHITE LABEL CLASSICS. Avant de faire un titre moyen sur un joueur de foot incroyable, la Dream Team de Russ Sqwad produisait parmi les meilleurs titres des débuts d’un genre aujourd’hui en tête des références : le Grime. Enchainer la vingtaine de titres en mode instru relève évidemment du sacerdoce. Néanmoins, il vaut la peine d’écouter attentivement ces tracks nues, dépourvues d’artifice, laissant voir les contours de leur construction. On retrouve ainsi des beats acérés, des rythmiques instables et tendues propre au style. Néanmoins, ces atours très tough abritent des envolées lyriques, qui en mode instru finissent par prendre la première place, incarnant des chansons psyché, en mode bien chill avec "Lethal Injection", "Function on the low" ou encore "No Bass". On retrouve aussi sur cette compilation la preuve de la qualité des producteurs hip hop capables de mettre en place des très bons titres dance, 2-step, alors même que leur travail ne doit servir que comme arrière-fond musical, avec les bombes "Together" et "Good old days"



Aujourd’hui, difficile d’échapper à la vague Ryan Hemsworth et ses productions porno R’n’B’, parfois écoeurante. A ce dernier, on préfèrera la posture de Clams Casino et DJ Dahi, beaucoup plus proche de notre idéal du producteur. Tapis dans l’ombre, il hante les tubes avec ses sonorités fantomatiques et ses samples autant nerveux que bizarres. Parasitant des titres efficaces, il parvient ainsi à distiller son sérum anti banalités. Pas des producteurs stars à la recette efficace. Des producteurs à l’arrière, artisans d’une musique aussi tubesque dans l’émotion ressentie que fine dans la construction.