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31 déc. 2013

GOOD TIMES 2013

Illustration: Aline Paley

Good Times 2013, un top des meilleurs moments culturels dans la plus pure ligne éditoriale de Think Tank, combinant les disciplines, croisant les thématiques, alliant le fun à l'exigent et fédérant ses cinq contributeurs. Un recensement qu'on veut honnête, entre le local et les grandes audiences, autonome, malgré les récurrences – l'Italie, Pierre Huyghe, Kechiche – voire utopique. Avec de belles promesses d'avenir pour notre petite structure éditoriale qui vivra une année 2014 pleines de nouveautés.

Pierre Raboud, rubrique musicale de Think Tank

1 – Les duos de choc du R’n’B
Malgré un virage plus mainstream et moins de découverte, le style a encore dominé le paysage musical, dirigé de main de maitre par deux duos. En premier lieu, les sœurs Knowles ont réussi leur OPA pour rafler la mise : Solange assure le rafraîchissement indé avec des tubes comme "Losing You" produir par Blood Orange et surtout une compilation sortie sur son label avec toute la crème du genre (Cassie, Kelela, Jhené Alko, Sampha) ; pendant que Beyonce assure le coup de grâce avec un nouvel album presque surprise rempli de bons titres. L’autre duo est constitué du couple Future/Ciara : le premier est parvenu à sortir deux des meilleurs single de l’année en opposition totale entre la ballade romantique de "Honest" et la violence saccadée du génial "Sh!t" qui définit la façon dont il fallait rapper en cette année 2013. La seconde a écrit la chanson sexuelle de 2013, "Body Party", ma chanson de l’année.

– La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche
Malgré une comm' catastrophique et un arrière du décor des pratiques pour le moins problématiques, un film magnifique, de ceux, rares, qui nous bouleversent intimement, au point qu’on a de la peine à en parler. Malgré aussi les ratés de Kechiche dans certaines de ses partis pris (l’aspect social étant le moins finement mis en scène, surtout à travers l’opposition entre les deux familles), la vie d’Adèle sublime une histoire d’amour, dans sa passion et la tristesse de la séparation, justement par un réalisme parfaitement réalisé.

3  Le DJ set de Pictureplane à Brooklyn
Dans un voyage en bande à travers les Etats-Unis, où les grosses fêtes furent nombreuses, celle-ci reste comme un moment spécial. Dans les tréfonds de Brooklyn, une rave bien dark, des caisses de son toutes puissantes, des énormes ventilateurs et un set de transe ultra violente de Pictureplane avec même du Lana Del Rey.

4 – Spring Breakers d’Harmony Korine
Harmony Korine tente le grand bon en avant, en conviant des actrices bimbo, pour un film gorgé de culture de masse américaine avec une profession de foi que je partage entièrement : dans la violence et dans le déchainement marchand, peut advenir des moments de passion, de beauté et d’amour. Comme dans une chanson de Britney Spears.

5 – Pierre Huyghe au Centre Pompidou
Dans une optique pas si différente, Pierre Huyghe exposait à Beaubourg ses travaux explorant l’avènement du mythe et donc de la narration : une patineuse artistique, de la neige, des hommes aux têtes d’animaux, des guêpes, un chien à la patte rose qui sortent des œuvres et des vidéos pour se balader au milieu des visiteurs. Et "Wuthering Heights" de Kate Bush qui résonne.

6 – Faillir être flingué de Céline Minard
Un roman de genre comme on en trouve plus beaucoup. Le Western se revivifie dans une histoire croisant les personnages, puisant dans ce récit de la conquête et de la perte (de la nature, de la communauté, de la virilité) toute la profondeur et le plaisir.

7 – Philippe Parreno au Palais de Tokyo
Avec une grande rétrospective dans l’ensemble du Palais de Tokyo, Philippe Parreno arrive à la fois à occuper l’espace de toute sa taille et à le magnifier. On pense ici à l’expression de merveilleux, ici concentré sur l’instant : bibliothèque secrète, mur qui se déplace, salle-banquise, piano qui joue tout seul et la vidéo "Zidane, un enfant du siècle" diffusée magnifiquement sur plusieurs écrans.

8 – Faber, le destructeur de Tristan Garcia
Le roman démarre assez faiblement avec la prétention du portrait générationnel. La suite redresse la barre : fable moral sur l’adolescence, autant dans l’illusion mystique du génie que dans la violence mesquine des regrets. Le tout avec une bande son et le diable entraperçu.

9 – La classe italienne
On a pas arrêté de croiser des groupes et illustrateurs italiens cette année, au point qu’il est presque difficile de tenir la liste : le concert sauvage du doux Dracula Lewis, le concert et l’excellent album de Vaghe Stelle sorti sur Danse Noire, le double concert Lorenzo Senni/Stargate, … La toute grande classe.

10 – Concert de Wampire à Berlin
De tout un mois de juin passé à Berlin, ce concert restera comme un de ces moments de parfaite harmonie. Wampire jouent leur premier très bon album, le complétant de quelques reprises en allemand (dont "Eisbaer") ; le tout sur fond de plage avec coucher de soleil sur la Spree et un mojito dans la main. Love.



Colin Pahlisch, correspondant artistique de Think Tank

1 – Celui qui est parti
On a célébré cette année la naissance d'Albert Camus (1913). C'est par un hommage qu'on choisit ici de débuter. Penseur de l'absurde, apologue de la révolte comme corollaire à la lucidité, Camus marque, trace et n'a de cesse de délivrer, au sens existentiel. Un peu cérémonial, d'accord, mais tout ce qui est nécessaire, lorsque ça s'exprime, l'est forcément un petit peu.

2 – Celui qui se révolte
Justement, à la deuxième place (topographique, non qualitative) on trouve la sortie du Django de Tarantino. Vengeance burlesque, effluves sanguines, consécration (répétée) de l'inénarrable Waltz en germanique chasseur de primes et dialogues taillés au scalpel. Merci Quentin.

3 – Celui qu'on (re)connaît
Une exposition, à Paris, et du même coup une découverte, le musée Rodin et son "marbre et la chair". Les pièces, disposées dans l'espace sur des socles bruts en bois, comme dans l'atelier du sculpteur, les formes, tantôt douces et sensuelles tantôt rudes et rocailleuses. Alliances du cru et du cuit, du martelé et du poli. Tout au long, plutôt une sensation qu'une exposition. En plus j'y étais avec une jolie fille.

4 – Celui qu'on n'attendait pas
Innovation, et de taille, l'arrivée de l'Art Brut à la Biennale de Venise. Et la brisure des clivages, des barrières. Au-delà des dialogues de spécialistes (y a-t-il du politique là-dessous..?), la reconnaissance de créateurs réputés marginaux par les milieux officiels a quelque chose d'une revanche, ou d'un coup de pied dans la porte. Encourageant.

5 – Celle qui a attendu
L'oeuvre de Pierrette Bloch, artiste française, fait l'objet jusqu'en février d'une rétrospective au Musée Jenisch de Vevey. Peu connues, les lignes de cheveux tressés et autres compositions tachetées créent la surprise et suscitent l'engouement. À voir, encore.

6 – Celle qui fait ce qu'elle dit
"Je vais tuer Ben Laden" annonce Maya, agente de la CIA dans le dernier film de Katheryn Bigelow, Zero Dark Thirty, sorti en janvier de cette année finissante. Si le film mérite sa place au classement, c'est pour le réalisme cru et bluffant, ses plans sans concessions, sa narration haletante. On passe du coq à l'âne, peut-être, mais toute culture est rhizomique.

7 – Ceux qui (se) font plaisir
En coup de coeur, on propose le dernier (?) concert du groupe rivieran The Awkwards au Montreux Jazz de cette année. De la joie à l'état pur, du déchaînement festif et libertaire comme on en connaît qu'ado. Preuve qu'au sein d'une manifestation gargantuesque et mercantile, on dégotte aussi des pépites. 

8 – Celui qui vieillit
Des pépites, c'est peut-être ce qu'a cherché à nous présenter, à Rome, le photographe Salgado, et son "GENESIS", actuellement à l'Elysée. Retour aux origines. Grandes images gothiques de lieux du bout du monde. Portraits de populations et d'individus prétendument intouchés par la civilisation... mais c'est moins pour le sens (un peu lourdingue sans doute) que pour la forme qu'on retiendra l'exposition du brésilien. Car à la septantaine bien sonnante, le photographe se lance encore, ose quelques expérimentations, des jeux de formes, d'ombre et de touches... annonciatrices d'une renaissance ?

9 – Celui qui rit
Théâtre, tout de même, avec une pièce de l'Italien Eduardo de Filippo, passé à Kléber-Méleau en avril. Ambiance napolitaine bon enfant et entourloupages bienveillants sont au rendez-vous d'une pièce truculente et jouissive. Une trouvaille. Il paraît d'ailleurs que Filippo s'occupait aussi de politique. À l'heure ou chacun est pollué par de puants brulots xénophobes à même les boîtes aux lettres, un peu de distance et d'humour, ça sauve.  

10 – Celui qui prolonge et annonce la couleur
À l'inverse de cette tendance nihiliste, on trouve des espoirs. De quoi rameuter vers un cerveau trop enclin à s'enrhumer du pétillement et de la matière, la thèse d'un jeune chercheur, Vincent Capt, sort en format livresque. Intitulée "Poétique des écrits bruts", le volumineux travail (tout aussi digeste que nourrissant) se penche sur certains écrits de ces auteurs rassemblés par Dubuffet et présentés par Michel Thévoz, l'ancien directeur de l'Art Brut. De quoi débuter en fanfare l'année qui vient, de quoi s'affûter l'oeil, et se réenfricher la tête.





Raphaël Rodriguez, curating musical de Think Tank 

1 – La classe italienne
Pierre a tout dit. Artistes, festivals, clubs, galeries... Non seulement l'Italie s'exporte avec brio, mais elle se révèle en tant que destination et vivier culturel exceptionnel, en contrepoids d'une crise économique qui nous fait oublier que la vie continue, malgré l'austérité.

2 – Opal Tapes
Ca faisait un moment qu'on attendait ça: un label à l'identité forte mais sans contrainte de genre, sans concessions. Mix et mastering minimaux, PR quasi inexistant, des objets bruts et étranges. De la techno abrasive et abyssale de Shapednoise à la post rave d'IVVVO en passant par la house grinçante de Lumigraph, la qualité ne fléchit pas. Focus total sur la musique.

3 – Berlin
Après l'overdose, des indices de renaissance? Berlin prouve, avec l'émergence de lieux récents (Chesters, Urban Spree, Mindpirates, etc.) et d'artistes intéressants, qu'il s'agit de plus qu'une plateforme éphémère du fun. Si la techno n'est plus nécessairement au centre du jeu, d'autres formes d'art et de musique prennent le dessus et légitiment l'engouement général. On a eu peur, à vrai dire, qu'Easy Jet clubbers et gentrification aient raison de l'essence même de la ville, mais preuve en est, Berlin à encore beaucoup à offrir.

4 – Radio vs Boiler Room
Si le phénomène est probablement un peu antérieur à 2013, c'est l'occasion d'en parler. Boiler Room, média de notre temps s'il en est, est à la source même d'une culture propre à son médium: on regarde la musique, les artistes, le public. On interagit presque, derrière un écran, et le phénomène prend une telle ampleur, avec ses recherches de track ID, qu'on se prend à regretter tout l'apparat. Des web radios comme NTS ou Berlin Community Radio ont permis, par leur curation exceptionnelle, leurs guests en DJ set ou en live en font une source de musique précieuse et fondamentalement pertinente. Plus de distractions, plus de course à la coolness. Focus total sur la musique #2.





Julien Gremaud, coordinateur de Think Tank 

1– Julia Holter, Loud City Song
L'album tient à bras le corps un format qu'on dit désuet en 2013, les morceaux doivent former un tout alors qu'aucun ne se ressemble, la compositrice aligne les références à mesure que les notes défilent. Un sacré programme, et pourtant, LOUD CITY SONG, troisième album de la Californienne, est une pure merveille, à l'heure où la plupart des contemporains de Julia Holter gambergent dans leurs prétentions. Hors de sa chambre, dans la grande ville, au-dessus de la cohue. 

2 – Jean Otth, 1940 – 2013
Grand huit émotionnel autour de ce grand monsieur de l'art: exposition de grande envergure au Mamco cet été (Rêverie Zénonienne, 1972-2013), présence de "Limite E" à Making Space, 40 ans d'art vidéo au Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, aux côtés de travaux de mythes tels que Dara Birnbaum, Nam June Paik ou Pipilotti Rist, et départ les étoiles au début de l'hiver, sans crier gare. Otth nous quitte avec un héritage revu cette année à la hausse et une descendance prête à reprendre le flambeaux.

3 – Pierre Huyghe, à Pompidou, partout
"Je ne suis pas Jeff Koons" prévenait le Parisien au magazine Technikart cet automne. Sa rétrospective à Pompidou ne fera pas de lui une célébrité mais l'aura consacré comme l'un de touts grands du monde de l'art contemporain. La caisse de résonance "Untilled", l'une des oeuvres les plus énigmatiques de notre époque (présentée à la Documenta 2012) s'est propagée cette année, avec le lévrier blanc comme figure marquante. En plaçant la barre si haute, Huyghe hante les esprits, libère les carcans tout en tétanisant: que faire après cela?

4 – Le lancement du label Danse Noire
Tabula rasa pour notre compatriote Aïsha Devi qui plaque un label britannique faisant du surplace pour lancer sa propre structure; la hype l'a très vite compris, Danse Noire a fait le tour des magazines et a suscité la curiosité très loin à la ronde. Un label subversif au pays de Sophie Hunger? Derrière Danse Noire et sa petite faction, c'est une énergie inspirante qui a essaimé jusqu'à Think Tank, via un membre commun.

5 – Le chevalier Edward Snowden
La promesse d'un monde meilleur VS le plus grand théâtre médiatique 2013: personnalité IT de l'année, Snowden a payé de sa personne et risque gros. Avec cette question: est-ce que cela en vaut-il vraiment la peine? Pendant ce temps-là, on continue en effet de chatter, googler, liker et partager sur le www. Pour le meilleur et surtout pour le pire (à venir). Va falloir se mobiliser.

6 – L'imbroglio Maurizio Cattelan
Maurizio n'aime pas les chevaux. Il leur préfère les ânes. En attendant, son exposition estivale à la Fondation Beyeler de Riehen, à trois arrêts de tram de Bâle, visse cinq juments contre les cimaises. L'homme n'est pas présent lors de l'ouverture, on s'énerve, on invective le commissaire de l'exposition et Sam Keller, directeur de l'institution. Cattelan préfère-t-il manger des glaces à Art Basel? Il reviendra quatre jours plus tard discuter Massimiliano Gioni, sans faire taire les grincheux.

7 – Alain Huck et Céline Burnand à Vevey
Le Grand Café des Mouettes revit depuis l'an passé, ponctuellement, grâce au Collectif RATS. Un Centre d'Art Estival dans un espace jadis flamboyant, de belles expositions collectives qui replacent le joli patelin sur une autre carte que celle des multinationales qui comptent. Le CAE a surtout vu la rencontre de circonstance de deux générations sous l'étendard "Totem Twin": une scénographie sobre, un dialogue soufflant, plus qu'une transmission de témoin: la concrétisation d'une petite scène artistique.

8 – Natural Fair
L'idée est partie d'une sollicitation du directeur des Urbaines, festival co-organisateur du symposium professionnel "Post Digital Cultures" (et l'hébergeant). Une médiation d'un sujet versatile, à la croisée  de l'activisme politique et de la production artistique contemporaine, spoilé par les institutions, remis en question dans les murs de l'Aula du Palais de Rumine. Une belle réunion d'une quinzaine de contributeurs, proches ou partenaires réunis sur un Tumblr encore actif, premier véritable projet éditorial parallèle de Think Tank, pour refléter un état d'esprit associatif et collaboratif. 



Maxime Morisod, rubrique cinéma de Think Tank

1 – La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino
Le retour de Paolo Sorrentino après l'oubliable This Must Be Place. De retour en Europe, il se concentre sur son chez-soi, sa ville : Rome. La cité de César devient alors un acteur à part entière du film, comme si la caméra était jetée dans la ville, se lovant dans les rues de la capitale italienne pour y déceler les 1000 histoires qui s’y passent chaque jour, chaque matin et chaque nuit. Sorrentino livre un film qui pleure ses idoles (Visconti, Rossellini, De Sica) avec la délicatesse et l’humour qui gît pas loin, jamais absent. Un Spring Breakers à l’européenne, avec le regard d'une génération en train d'être oubliée, celles des anciens, des bâtisseurs, des croyants. Chef d'oeuvre.

2 – Le Carnaval des Animaux de Camille Saint-Saëns, Victoria Hall
Irruption merveilleuse lorsque l’orchestre de Yuri Bashmet, après avoir interprété le plus sérieusement du monde La jeune fille et la mort de Franz Schubert, s'engage dans la conclusion de son concert avec Le Carnaval des animaux, pièce naïve et singulière de Camille Saint-Saëns. Nostalgie, larmes et rires dans la salle – et dans ma tête, avec une infinité de souvenirs d’enfance qui resurgissent alors. Le genre d'événement que l'on coche dans sa petite liste mentale personnelle, sans oser le dire.

3 – Inside Llewyn Davis de Ethan et Joel Coen
Dans la veine de A Serious Man, les frères Coen prouvent en moins de deux heures qu’il est possible d’allier entertainment et film d’auteur. Une leçon de mise en scène, de dialogues et d’images dans un faux-biopic néo-mystique, qui joue avec la relativité du temps sans pour autant être de la science-fiction.

4 – La Vie d’Adele d'Abdellatif Kechiche
Difficile de se concentrer sur le film sans prendre en compte tout ce qui s'est dit autour. Mais Kechiche réussit un pari fou, rendre intense et merveilleux une histoire d'amour somme toute banale, voire même inintéressante. La marque des plus grands.

5 – Chris Cohen (Overgrown Path, 2012)
Batteur, chanteur, compositeur, Chris Cohen se produisait lors de La Semaine Américaine au Romandie de Lausanne. Choc en douceur lors de son concert ; émotion durant ma discussion avec le bonhomme et bonheur à répétition le restant de l’année, en réécoutant son album et des chansons comme Monad ou Rollercoaster Rider qui mélangent divinement du grand Pavement avec du Walkmen période You And Me.

6 – France Ha de Noah Baumbach
Après l’excellent Greenberg, le réalisateur de The Squid and the Whale (Les Berkman se séparent) pouvait confirmer son talent avec Frances Ha. Même si ce n’est pas le meilleur film de sa filmographie, Noah Baumbach continue son œuvre autour des questions existentialistes de l'humain du XXIe siècle, le tout avec une BO qui marie Georges Delerue de la Nouvelle Vague et T-Rex. Après le divorce et les problème familiaux, il s'attaque à la jolie new-yorkaise perdue, flirtant avec la seule chose qui puisse la comprendre : sa ville.

7 – Sur les traces (urbaines) du Caravage : Rome et Naples
Découvrir deux grandes villes italiennes. La capitale, avec son imposante richesse culturelle, ses peintures et l’impressionnant trio de toiles du Caravage au fond de l’église Saint-Louis-des-Français. Naples, pendant authentique de la capitale, avec l’or en moins et une fierté démesurée. Une ville qui mélange amas d’ordure et vue en contre-plongée sur le Vésuve. Et au Pio Monte della Misericordia, on y contemple l’une des plus belles œuvre de Michelangelo Merisi, Les Sept Œuvres de la Miséricorde – un tableau que le peintre à réalisé lors de son exil... de Rome.

8 – Rencontre avec Carlos Reygadas
En janvier, lors du Black Movie Festival, j’ai eu la chance de passer 45 minutes avec le réalisateur Carlos Reygadas (Post Tenebras Lux, Batalla en el cielo). Une interview qui s’est transformé en discussion d’apprentissage sur le cinéma et sur son parcours atypique, sur comment filmer un champ-contre-champ et pourquoi il a choisi le cinéma alors qu’il exerçait la profession d’avocat à l’âge de 29 ans.

9. Quartier lointain, Jirô Taniguchi
Bande dessinée qui se lit comme on regarde un film, avec un travail élaboré et profond sur le temps perdu, l'enfance et les parents. Sorti en 1999, la découverte de ce livre (plus de 400 pages) est une confirmation aveugle et influente de la fonction de la bande dessinée dans l'art de raconter et d'émerveiller sans détour.

10. Swim and Sleep (like the shark) de Unknown Mortal Orchestra
La chanson pop de l’année, avec sa déscente d’harmonie mineur-majeur, entraînée par une batterie jouant tous les temps sans fioriture, au rythme direct et puissant. Ajoutez-y le doigté inarrêtable de Ruban Nielson et le tour est joué. Bémol pour son clip provocateur et sans rapport aucun avec la grandiose mélodie.


Photographe du Good Times 2013: Aline Paley
Illustrant ce classement des meilleures moments culturels 2013, Aline Paley est une photographe suisse vivant entre les Etats Unis d'Amériques et la Riviera vaudoise. Elle se consacre essentiellement aux portraits et reportages. Elle aime aussi les pays hispanophones et photographier les animaux.
Site web / Blogspot

 

23 déc. 2013

NATURAL FAIR: UNE FEMINITE POST-DIGITALE

Illustration: Enrico Boccioletti (spcnvdr.org)
Le digitalism aurait du décorporaliser les individus, laissant rêver à une émancipation féminine vis-à-vis de l'objectification qu'elle subisse. Or le temps des espoirs candides semble révolu et l’actualité tangue d’avantage du côté de la culture du viol que du cyborg d’Haraway.
  
Internet et l’ère digitale ont d’emblée été lus comme des armes d’émancipation par différents mouvements féministes. Que l’on pense à l’usage des blogs par les Riot Grrrl pour collectiviser les expériences personnelle d'empowerment et d'oppression, et surtout au Manifeste Cyborg de Donna Haraway dont l’usage de la métaphore du cyborg servait à remettre en cause à la fois la binarité du genre et son caractère naturel. Le digital et son impact sur l’identité semblait potentiellement donner les moyens de réaliser cette métaphore dans les pratiques sociales : les corps digitalisés devenant difficilement réductibles à une nature humaine et le virtuel permettant de brouiller les identités. 


Or aujourd’hui, les lendemains ne chantent pas vraiment. Rien d’étonnant dans un internet dont la dimension pornographique phallocentrique constitue un des éléments les plus présents et surtout les plus rentables. La révolution digitale a une sale gueule de bois. Les forums de discussion sont parsemés d’insultes sexistes, de menace de viols dans ce que l’on dénomme en utilisant l’expression de culture du viol. Ce, y compris dans les milieux se gorgeant de bonne-conscience comme la musique indé avec les attaques qu’ont subies Grimes ou la chanteuse de Churches. Loin d’une émancipation, le web a renforcé l’objectification des femmes. Leur digitalisation a formulé une perfection de l’apparence encore plus inaccessible et pourtant toujours aussi impactant sur le réel. Les normes comme l’écart entre les cuisses fonctionnent comme des injonctions d’un corps photoshopé auquel chacun doit se conformer. De plus, la sexualisation des corps féminins s’affirme partout: la moindre vision d’une série en streaming est l’objet d’un matraquage de jeunes filles du coin à la recherche d’une bonne baise et de leurs photos dénudées. La misogynie présente sur l’internet représente un problème dont la violence nécessite de trouver urgemment des moyens de la combattre. A ce titre une orientation post-digitale doit impliquer la tentative de dépasser ces limites de la révolution digitale, via des expériences repensant la féminité. 


Dans une année 2013, où l'album de Beyonce est parsemé de propos autour du féminisme et un twerk de Miley Cyrus a provoqué un large débat sur les notions de genre et de race, ce qui est rassurant, c'est de constater que ces débats sont traités avec sérieux et passion comme des éléments forts de la situation que nous vivons actuellement. Une démarche remettant en cause l'objectification de la femme en l'inscrivant dans son tournant digital se retrouve chez FKA Twigs. Sur sa pochette et dans le clip de "Water Me", on retrouve ce corps féminin poussé dans une barbification à l'oeuvre d'une beauté virtuelle: peau lisse, traits dénaturalisés, etc. La tête se balance de gauche à droite comme un de ces petits animaux à l'arrière des voitures. FKA Twigs surjoue ainsi visuellement l'objectification du corps féminin, et en particulier celui des chanteuses, poussée ici à une virtualisation déshumanisante et rendant le processus absurde et violent. Mais au sein de ce visage de cyborg, s'impose dans les yeux et la bouche toute la puissance émotive, jusqu'à la larme qui subira elle aussi une transformation en ectoplasme cristallin dans une chanson qui dit le cloisonnement dans la solitude: "I guess I'm stuck with me". C'est toute la démarche sonore de FKA Twigs qui s'oppose à une réalité étouffée, neutralisée sous le cellophane de la normalisation. Une voix magnifique mais toujours portée sur la face lugubre et solitaire des sentiments amoureux, renforcée par un son trip hop mais en bien, un R'N'B splendidement sombre, avec un des spécialistes en la matière, Arca. Là où FKW Twigs fait figure d’avant-garde pour l'élaboration d'une féminité post-digitale, c'est dans le clip, un des plus beaux de cette année 2014, "Papi Pacify". On y voit la chanteuse et un homme tout deux dénudés. Le clip commence avec violence par les images saccadées de l'homme introduisant sa main dans la bouche de FKA Twigs, l'encerclant de toutes parts. Les deux corps sont ainsi objectivés, la femme subissant l'intrusion de l'homme. Pourtant, au moment où le chant commence, FKW Twigs, à travers un regard caméra, impose toute sa force et prend littéralement tout le pouvoir, renversant la situation de domination. Alors que les débats se perdent trop souvent dans l'antagonisme entre puritanisme et l'utilisation du corps pour s'émanciper mais surtout vendre des disques, FKA Twigs donne à voir et entendre des critiques complexes en prise avec l'époque, donnant à repenser les relations entre digital et concret et la place de la féminité en son sein. Le tout sur une très belle musique.




5 déc. 2013

NATURAL FAIR: LA NOUVELLE CONCRETUDE, LES MAINS DANS LE MP3

Illustration: Enrico Boccioletti (http://www.spcnvdr.org/)
Une culture post-digitale s’interprète parfois comme un basculement entre digital et matériel, une hybridation commune. Ainsi, les données et les codes finissent par s’incarner dans des marchandises en route pour le marché.

La matérialisation du digitale s’incarne dans des formats dont le caractère imparfait, rude, donne une impression de concrétude à l’inverse de la pureté de l’abstraction digitale. A l’instar de ce qui se passe pour Néo à la fin du premier Matrix, c’est soudain le corps du code qui nous apparaît par la grossièreté de sa confection. La face html d’internet se dévoile à nos yeux dans son aspect le plus nu, sans le moindre écrin. Il est la marchandise sans le merchandising. 


Ce format grossier se déploie en musique dans le mp3. Décrié comme vulgaire, compressé, le mp3 est pourtant omniprésent. Produit de mauvaise qualité, il inonde le marché de sa matière première, boueuse et populaire. C’est cet aspect qui lui permet de retrouver une forme concrète. Libéré de ses atours sacrés, dépourvu du besoin de faire vendre, il se passe de main en main, traine au fond des poches. Il s'échange au marché. Ce processus se réalise clairement dans les pays non-occidentaux, à la pointe de matérialisation du digital. La pauvreté des hardware implique une appropriation des software à travers leur désacralisation collective. Le label Sahel Sounds a rassemblé ces marchandises à travers deux compilations intitulée: MUSIC FROM SAHARAN CELLPHONES. Ici, la musique se partage, s'échange, s'écoute à l'aide de téléphone portable. Les cartes mémoires de tous deviennent la trace de musiques hors des centres de production, partagées collectivement: le nomadisme du bluetooth. Les titres recensés proviennent des différents espaces du Sahara: Abidjan, Alger ou Bamako. Les chansons de groupes hors radar dessinent ici une pop improbable dans un mélange irrespectueux tant des traditions régionales que des standards internationaux. Plus que les beaux titre de guitare berbère, de rap, ou de pop enfantine, ce qui fascine dans ces compilations, c'est la déréalisation du vocoder concrétisé grâce à son usage cheap: "Tahoultine", "Anar", "Hwa Heda" et "Waihidjo" sont toutes des merveilles d'un auto-tune sorti des studios pour venir sur terre pour prendre possession de corps. Une pop enfin sortie de l'écrin commerciale pour reprendre ses habits de marcheurs. Le post-digital prend ici la forme d'une vitalisation du digital dans les zones restées en périphérie de sa révolution.


4 déc. 2013

MIX TTAPE: CO LA (US)

Illustration: Co La
Après presque une année de pause, les mixtapes font leur retour sur Think Tank. La première d'une nouvelle série qui promet d'explorer les zones troubles de la musique. Le premier, ce n'est qu'à moitié un hasard, est programmé aux urbaines (le 7 décembre). Co La, de son nom Matthew Papich, est un trublion de la scène américaine que l'on est plutôt fiers d'ajouter à la liste des contributeurs de nos mixes. Issu d'un milieu orienté rock -notamment de la formation Ecstatic Sunshine, avec Dustin Wong-, il est à l'origine de certaines des productions les plus intrigantes du moment. Samples reggae aliénés et loops tordus sont pitchés, dévoyés, pour reconstruire une musique étrangement distancée et moderne, un testament à la colle en bâton de tout un spectre de la culture pop. Interview et mixtape.


TT: De quel milieu musical viens-tu?
Co La: Je n'ai pas de formation. J'ai grandi comme guitariste dans la tradition punk/hardcore, puis j'ai passé quelques années à déconstruire la musique à guitares, tout en m'intéressant de plus en plus à un son plus spacieux; ambient, dub, techno.

Que peux-tu nous dire du morceau "3 Women" et ses samples? Qui sont ces trois femmes?
"3 Women" est un sample du morceau "Feel Up" de Grace Jones. Il est très reconnaissable. "3 Women", c'est le nom d'un film de Robert Altman des années 70. Il n'y a pas de "trois femmes".

Les samples et loops semblent jouer un rôle essentiel dans ton travail. Est-ce que c'est, dans l'état actuel de la musique, une forme de statement?
Les samples et loops se trouvent dans tous les genres de musique et de plus en plus de gens le réalisent. C'est une partie intégrante de la tradition de la musique enregistrée. C'est difficile de concevoir ça comme un statement, puisque c'est vraiment une manière unique d'exploiter ces outils.

Plus précisément, tu utilises beaucoup de samples vocaux. Est-ce que leur provenance revêt une importance quelconque, en tant que référence ou esthétique, ou les considères-tu purement comme un matériau créatif?
Ca ne m'intéresse pas de préserver l'identité des vocalistes que je sample ou avec lesquels je travaille. Sur mon dernier album, Angel Deradoorian était la seule vocaliste, mais il ne s'agit pas d'elle en tant que chanteuse ou diva. La voix est une texture, je l'utilise de la même manière qu'un enregistrement de feux d'artifice ou d'une porte de voiture qui claque.

Tu joues bientôt à Lausanne. Le fait que ton live corresponde au contexte du club fait-il partie de tes préoccupations?
Mes lives sont toujours préparés de manière à correspondre au contexte du club.



CO LA
Les Urbaines

3 déc. 2013

NATURAL FAIR: LE WEB COMME ANTIQUITE

Illustration: Enrico Boccioletti (http://www.spcnvdr.org/)
La notion de post-digitalism renvoie autant à un monde recouvert de toute part de digital, qu’à la fin de cette expansion, entrainant de nombreuses réarticulations. Il désigne ainsi une révolution arrivée à son terme, une révolution révolue, faisant naître un culte de ruines vieilles de 20 ans. 

La notion même de post indique cette relation temporelle et qualitative ambigüe. "Être post" implique de se positionner dans un après. Mais le post n’est pas un rejet, il constitue plutôt un renouvellement, un dépassement ; il suffit de penser à des notions comme celles de post-marxisme ou de post-punk. Dans le cas du digital, il s’agit de partir du constat que la révolution digitale a été accomplie. L’internet, la multi-connexion du monde et sa virtualisation constituent autant de processus achevés. Mais aujourd’hui, cette situation se transforme : nous sommes peut-être sortis de la naïveté de la période révolutionnaire pour enfin changer notre rapport au monde digital et sa perception. On peut ainsi parler d’un impact ontologique du digitalisme par sa transfiguration de mythes, d’arcanes et d’idoles. 


Le web devient ainsi objet de mélancolie. La révolution digitale a provoqué une accélération des transformations des modes, des normes et des codes. Techniquement comme esthétiquement, le présent file dans le dépassé. Tenir entre ses mains un CD, l’ancien Mac (peut importe lequel) donne l’impression de faire une rencontre avec notre préhistoire primitive. Visuellement, explorer des sites d’époque, ou se construisant à partir d’iconographie et de software antiques, permet un voyage dans un temps mythique : celui d’un virtuel cru, dont la rudesse procure un sentiment de matérialité, portée au rang de fétiche du fait même de son aspect trash, rebus des temps passés. La merde sacrée recrachée par les temps primitifs. Face à ces ruines, nombreux sont les disciples, transis du désir de construire des pyramides en l’honneur de cette antiquité mystérieuse par sa matérialité même, d’amasser les restes : cloaque.org. Certains sites finissent par représenter des îles secrètes, restées inviolées par le déchainement modernisateur du web 2.0, lieu d’une innocence préservée : heaven.internetarchaeology.org/heaven.html#bottom 


On peut retrouver des dynamiques semblables dans différents processus musicaux. Ainsi, le mouvement que l’on nomme vaporwave se base sur une construction de la musique sur une masse sonore de débris digitaux : sample de publicités, de bande-originale pour films pornographiques, pour la plupart issus des années proches de la création du web, entre la fin des années 80 et le début des années 90. Ce magma vaporeux sonne à la fois comme le bruissement mystérieux d’une antiquité désormais intraduisible car fruit d’un langage non encore construit, et comme les ruines effacées d’une époque où pop, porno et publicité paraissaient s’exprimer avec une naïveté, qui laissent à penser que nos ancêtres y croyaient encore. Les sons corporate sont érigés en fétiches qu’il s’agit de ne modifier qu’à peine. Les meilleurs exemples se trouvent dans certains enregistrements de James Ferraro et le travail de CLUB INTERNET. A une échelle plus accessible, Oneohtrix Point Never a fait de cette archéologie des sons un vrai exercice de style. Comme un collectionneur, il expose ces bestiaires. Ainsi, REPLICA exposait une mise en scène de publicités télévisuelles. Dans son récent R PLUS SEVEN, sorti chez Warp, il continue ce travail de réarticulation des ruines. "Problem Areas", dont le clip traite de cette présence d’objets-ruines hors du temps, conduit la réappropriation, tant par l’usage du synthétiseur korg que par celle de sample de films soft porn, avec une maitrise qui déréalise et détemporalise les ruines. Hors du temps, l’histoire se mue en boucle à l’aspect post-digital aussi fascinant que terrifiant, dont une autre vidéo, réalisée par Jon Rafman, vient dévoiler le visage effrayant : pixels, mangas, déchets, corps, digital et matériel sont fondus dans une sexualité morbide, reflet d’une révolution autant sublimée que perdue. 



Still Life (Betamale), Jon Rafman + Oneohtrix Point Never, 2013 from jonrafman on Vimeo.

26 nov. 2013

TANKINO : Black Movie 2014

Illustration : Black Movie 2014 poster
"Bandes déchirées, films qui déchirent". Tel est le sous-titre de la 15e édition du Festival Black Movie qui aura lieu du 17 au 26 janvier 2014 à Genève. Cette accroche en décasyllabe vient souligner ce que le visuel de l'affiche dévoile. Une femme, cadrée en plan poitrine (enfin presque), s'exhibe devant le caméraman. Mais son visage est brisé, déchiré par le titre du festival pour laquelle elle pose. L'affiche de l'événement, créée par les graphistes genevois Neo Neo, promet à nouveau une programmation libre et sans limites, où le cinéma indépendant mondiale est au coeur des objectifs fixés par une ligne artistique forte. Cette 15e édition sera marquée non seulement par 15 des plus beaux films que le festival a montrés (souvent en avant-première suisse ou européenne) à son public depuis 1999, et par la réception de 5 réalisateurs fidèles venus pour programmer les premiers pas de jeunes cinéastes auxquels ils croient. Pendant 10 jours, Black Movie arrache une centaine de films du brouillard, qui seront projetés au Grütli et à l'Usine, dans le si parfait cinéma du Spoutnik. Programmation complète dévoilée début janvier sur le site Internet du festival.

24 nov. 2013

Die Kleinen und die Bösen : dimensions des scènes musicales

Illustration: Red Flag Rave Party, 31 dicembre 1991




Pierre Raboud, collaborateur de Think Tank, organise dans le cadre de sa thèse académique une journée de recherche sur la notion de "scène". "Die Kleinen und die Bösen" : dimensions des scènes musicales mettra en perspective cette notion capitale dans la construction identitaire d'un genre ou d'un mouvement musical (intrin– et extrinsèque). Se succéderont de nombreux chercheurs avec comme sujets les scènes slam, le hip hop britannique, la scène techno undeground des années 1990, entre autres. Ca se passe mardi 26 novembre dès 13h15 au bâtiment Géopolis, salle n° 4799 (Université de Lausanne). L'entrée est évidemment libre que vous soyez étudiant ou non.

En tant qu’unité de description et d’analyse, la « scène » se retrouve de manière récurrente dans les recherches sur les mouvements musicaux. Ce terme renferme de nombreuses questions et pose différents problèmes. Parfois imposé médiatiquement, il suppose une identité commune à un rassemblement autour d’un mouvement musical, impliquant autant des producteurs qu’un public. Le terme de scène peut également pointer l’ancrage local d’un tel mouvement, cristallisé autour d’une paroisse. Ces notions d’identité et de localisation nécessitent une réflexion historique à même de comprendre non seulement les spécificités d’une scène particulière mais également son ancrage au sein d’une situation locale et transnationale spécifique. La scène apparaît bien comme une forme de bricolage entre ces deux dimensions. Est-elle l’expression d’une appropriation ? Comment la scène se reproduit-elle tant au niveau économique que social ? Si la scène peut créer son propre agenda et une idéologie spécifique, quels sont alors les enjeux touchés (genre, racisme, précarité) et quelles sont les limites de telles formes d’émancipation ? 


Le but de cette journée de colloque est d’explorer ces différentes facettes des scènes musicales à travers différents cas concrets. Le titre, choisi pour cette journée, reprend le titre d’un album du groupe allemand D.A.F. (Deutsche Amerikanische Freundschaft). L’opposition entre « petits » et « méchants » nous paraît désigner ironiquement les dynamiques des scènes, souvent marginales, dans leur construction en rupture avec la société dominante. L’iconographie de cet album montre de plus des insignes soviétiques. En pleine période de guerre froide, elle inscrit ainsi le disque dans la situation historique internationale. Le groupe étant également connu pour ses positions ambigües envers le fascisme, on peut également y lire la tendance de ces scènes à développer des orientations politiques à la fois explicites et incohérentes.


Mardi 26 novembre 2013 – Géopolis, salle n° 4799

Programme:
13h15-13h30 Accueil et mot de bienvenue: Stéfanie Prezioso, université de Lausanne, IHES

13h30-14h00 «Les scènes slam : entre jeu et joute», Camille Vorger, université de Lausanne

14h00-14h30 «Les scènes musicales locales : enjeux économiques, enjeux culturels», Gérôme Guibert, université Sorbonne Nouvelle, cofondateur de la revue Volume !

14h30-15h00 «Clashes of Emotions: Punk Music, Youth Subculture, and Authority in the GDR - an History of Emotions », Juliane Brauer, Freie Universität Berlin

15h00-15h30 Pause

15h30-16h00 « Let's All Go on an Urban Safari: East London and the Rise of Socially-Aware Indigenous UK Hip Hop », Nicole Ives-Allison, University of St. Andrews, Centre for Study of Terrorism and Political Violence

16h00-16h30 «Force et faiblesse de l'underground techno dans les années 90-2000», Jean-Christophe Sevin, EHESS Marseille.

16h30-17h30 Discussion conclusive.
Discutant : Pierre Raboud, université de Lausanne, IHES


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23 nov. 2013

Kino Klub: Pierrette Bloch – Musée Jenisch Vevey



En plus d'être l'une des expositions les plus intéressants de cet automne, "L'intervalle" de Pierrette Bloch permet au Musée Jenisch d'inaugurer son premier reportage vidéo, sorte d'inside l'institution veveysanne, splendidement réalisé avec beaucoup de sobriété – à l'image de l'oeuvre présentée. Cette première rétrospective en Suisse de Pierrette Bloch (*1928) permet de valoriser un travail subtil et humble, jouant sur le vide et au plus près du papier: une centaine de pièces notamment prêtées par le Centre Georges Pompidou ou le Musée d’art contemporain de Grenoble qui sont à voir jusqu'au 28 février 2014 à Vevey. L’exposition s’accompagne de ce film tourné dans l’atelier de l’artiste, réalisé par Lila Ribi ainsi que d'un ouvrage monographique paru chez JRP|Ringier conçu par le bureau genevois Gavillet & Rust. 

11 nov. 2013

Musikunterstadl: Fri-Son 1983 - 2013

Photo: Sly & Robbie, 11.05.12, Backstage, "Fri Son 1983 – 2013", reproduction Julien Gremaud


Soudain, Fribourg semble redevenir une figure de proue: arrivée de Balthazar Lovay à la direction artistique de Fri Art, ouverture de l'espace d'art WallRiss et célébrations des 30 ans de Fri-Son, assorties d'une programmation automnale de premier ordre et de la parution d'un ouvrage retraçant une histoire "à facettes multiples" d'excellente facture, richement documentée, où les acteurs fribourgeois sont en première ligne et "où la petite histoire côtoie régulièrement la grande". Nouveau croisement de notre rubrique TT Books avec le Musikunterstadl (dit la musique helvétique).

Sobrement intitulé "Fri-Son, 1983–2013", cet ouvrage paru chez JRP|Ringier est la bonne surprise éditoriale de l'automne avec ses 312 pages contenant plus de 600 images d'archives, complétés de textes, d'anecdotes retranscrites de conversations entre les acteurs de l'institution fribourgeoise, le tout édité par Matthieu Chavaz et Daniel Prelaz (et al.). 1983-2013: en plus d'être contemporains de Fri-Son, c'est par la Route de la Fonderie qu'est passé notre apprentissage de la musique actuelle à la fin des années 90 (débuts 2000). Une période joliment dite "post-post-punk" ou "neo-neo-garage", trouvaille parmi d'autres termes utilisés tout au long du livre pour ordrer trois décennies qui ont surtout vu la répétition comme modus operandi musical. L'approche nuancée mettant en perspective les genres musicaux est l'un des points forts de ce livre qui tend toujours à croiser la petite histoire (Fri-Son) avec la grande. Des inconnus A Fire Day to Exit à 3 Colours Sound, le livre ouvre sur une nomenclature exhaustive des groupes s'étant produits. Il se termine avec le même système de classement, effectué cette fois-ci de façon chronologique. Un choix éditorial certes attendu mais toujours efficace: graphiquement bien traité dans un double 16-pages dense mettant en exergue les grands noms dont le comité éditorial parlera au fil des 300 pages suivantes. Relevons encore la pertinence d'avoir évité le listing quantitatif du style "(…) en chiffres", susucre journalistique davantage que réellement signifiant.




"On y va!" 14 février 1983: Débile Menthol et Flash Cadiac inaugurent le premier espace Fri-Son. Les noms de groupe sont incroyables, le cadre aussi – scène en bois bricolée à la hâte, charges de courant menaçant de "déclencher un incendie à chaque instant". La naissance même de ce lieu est elle aussi assez hallucinante et mérite à elle seule la lecture de ce livre alors qu'aujourd'hui on a tendance à créer une salle de concert avant tout pour des raisons de politique culturelle. "Pour son mémoire de licence, Jean-François Richard veut mesurer le pouvoir de la rumeur comme stratégie de communication visant à imposer un projet politiquement invendable de prime abord. En s'appuyant sur un exemple concret: l'ouverture d'un centre culturel alternatif en ville de Fribourg" (la diffusion de l'idée suivant l'étincelle), apprend-on en ouverture d'un premier chapitre qui prend pignon sur la Rue de l'Hôpital. Pas de rock dans ce No mans' land et pourtant, Fribourg sera l'un des épicentres de cette mouvance culturelle incontournable de la seconde moitié du XXème Siècle. Où s'y succéderont artistes de jazz aux premiers pas de la salle à Massive Attack, en passant par Beck, Gilles Peterson, Laurel Aitken, Throwing Muses, Gun Club, Marc Almond, And Also The Trees ou Eicher (en 1985 déjà). Des conditions d'émergences qui valent à elles-seules un livre, témoignant par l'exemple de cette "culture jeune" (Benoît Sabatier).








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Incontournables, les affiches grossissent l'ultime partie du livre, regroupées par palettes de couleurs – souvent unies, en applat, par nécessité jadis (techniques et financières), par esthétisme (et références) aujourd'hui. C'est un peu cela "Fri-Son 1983 - 2013", une histoire d'un lieu avec de multiples tiroirs, du regard factuel sur les musiques pop et leur glissement de l'Underground à l'Overground, via notamment l'explosion Nirvana, aux observations pertinentes sur l'état économique d'une scène musicale devenue paradoxalement outil politique; c'est la constatation d'une précarité alternative se transformant en une précarité bien plus pernicieuse (et silencieuse) en 2013, plaçant des artistes désarmés face à un modèle économique caduc. Il y a encore ces multiples insertions sociologiques sur la jeunesse d'aujourd'hui et d'alors, se rassemblant davantage sur la forme. Une "culture jeune" à la fraîche, des jeunes gens dont copie désormais un style vestimentaire (pantalon carotte, pull US trop large et avant-garde capillaire) qu'on croyait définitivement mort. De la Rue de l'Hôpial à celle de l'Industrie pour terminer à la Route de la Fonderie, le Fri-Son a marqué trois générations et présenté bien plus de tendances musicales. 







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"We will have a real cool time tonight": on a cherché l'auteur de cette formule-accroche de couverture  aux allures définitives dans le foisonnement d'anecdotes retranscrites, où se côtoyent autant des figures régionales actuelles (Manuel Oberholzer alias Feldermelder, Daniel Fontana, incontournable du Bad Bonn voisin, ou encore l'artiste Adrien Laubscher) qu'historiques (presque tous les anciens programmateurs, Franz Treichler, si important, la photographe Catherine Cérésole actuellement à l'honneur au Centre Culturel Suisse de Paris). On attend donc avec impatience un éclaircissement sur ce Statement on ne peut plus métaphorique de l'ouvrage, sans aucune once de nostalgie, avec pas mal de légèreté – il faut lire la fermeture du récit, enjoué: "qui succédera au néo-folk? Le post-post-rock? Le death metal sur tablette?". Et d'ajouter pertinemment: (…) "Une chose est sûre: Fri-Son risque d'être de la partie. Et vous aussi". Il faut quand même pas mal de cran pour constater dans un livre anniversaire la dégradation certaine de la musique actuelle; il a aussi fallu pas mal de jugeotte pour trier parmi les insipides produits sur le marché ces 10 dernières années. Fri-Son n'est pas tout blanc (Lilly Wood & The Prick, aie, Mando Diao, ouie) mais a su tirer le meilleur d'une scène qui ne restera pas dans les annales – qui fut toutefois la bande-son de nos années 2000. 











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Frissons en pays fribourgeois: "Fri-Son 1983 - 2013" raconte ainsi l'Histoire moderne de la musique, dans un canton alors préservé dans la modernité et devenu "base arrière" de la musique indépendante. A multiples facettes, comme annoncé en préface, imageant à la perfection le totem crânien aux miroirs de la salle. Le témoignage d'un exemple d'authenticité. Ce n'est que justice rendue. Cette publication est d'ailleurs synchrone avec une autre consécration fribourgeoise, que dis-je, singinoise, celle du Bad Bonn de Düdingen et son festival Kilbi ayant comme par enchantement tout écrasé sur son passage. Il fallait un peu de chance et en même temps pas grand chose: le fruit de labeur acharné de tous ces jeunes gens vivants (et ayant vécu) exclusivement pour cela. Un dévouement qui ferait  presque flipper aujourd'hui… "Gothic-tronic? Artificially Intelligent Dance Music (AIDM)? Hindou Indie? On y retourne". Certes. Mais on profitera du retour des mois frisquets pour s'attarder sur cet ouvrage – coup de fouet, aux archives ressuscitées et à la valeur substantielle, malgré une photo-lithographie qui frustre par moment. Un livre spécifique en parfait complément du duo Hot Love – Heute und Danach. Mieux: il remplit notre souhait de voir naître des contradicteurs à l'histoire racontée par les éditeurs Lurker Grand et André P. Tschan, passant sous silence tout autres styles musicaux que le rock. Ici, tout y passe – de Madchester à Shabazz Palaces. Un bouillonnement musical qu'on vous dit, une "partouze", suggérée par les auteurs de "Fri-Son 1983 - 2013". Un véritable petit miracle. Et le mieux c'est que ça dure encore!







Fri-Son, 1983-2013
Authors: Matthieu Chavaz, Julia Crottet, Diego Latelin, Daniel Prélaz, Catherine Rouvenaz (et al.)
Conception graphique: Anna Haas et Billy Ben
French / German 
October 2013
Softcover, 230 x 320 mm
312 pages 
Images 190 color / 436 b/w

CHF 44 / EUR 34 / £ 27 / US 45 
JRP/Ringier Zurich
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5 nov. 2013

Les vies d'Adèle et de Liberace

Illustration: Burn



En octobre, deux long-métrages sont sortis au même moment sur le thème de l’homosexualité. L’un sur un couple féminin, l’autre sur un couple d’hommes. Ma Vie avec Liberace de Steven Soderbergh est un biopic sur le pianiste extravagant de Las Vegas tombant amoureux d’un jeunot, et La Vie d’Adèle, chapitre 1 et 2 de Abdellatif Kechiche évoque la rencontre d’une jeune lycéenne avec une étudiante des beaux-arts plus âgée qu’elle. Analyse libre et transversale de deux films qui ne semblent avoir en commun que leur sujet lesbien. Et pourtant.

Michael Douglas joue Liberace, pianiste virtuose de l’ouest américain de la fin des années 70, et dont la vie personnel ne devait – sur l’ordre de son manager – ne jamais sortir du cercle privé et restreint pour ne pas choquer les nombreuses groupies qui se trouvaient pour la plupart déjà à un âge avancé. Liberace devait être le gendre parfait mais derrière ce rideau de paillettes, il se découvre être quelqu’un d’autre, homosexuel sans retenue, avec une soif constante pour le corps masculin. Lorsqu’il rencontre le jeune Scott (Matt Damon), ses yeux ne le quittent plus d’un fil et par un fin stratège réussit à le rendre en même temps amant, fils, ami et conducteur de limousine. Soderbergh filme ici avec intelligence une relation sur un mode qui paraît léger, mais jamais à l’aveugle. Comprendre avec une fine couche d’humour mais en travaillant la progression d'une relation puissante et maladive entre deux êtres. Car cet amour de l’autre, va devenir amour de soi, amour nostalgique du passé et de sa propre image. Et si le mode comique domine durant la première heure, le film se renverse ensuite pour laisser place à la décomposition physique et psychique des corps : opérations chirurgicales, régimes drastiques, médicaments, alcools, clubs homo hardcore, rupture. De son côté, la ligne narrative de La Vie d’Adèle est assez similaire. Une rencontre, un coup de foudre (deux scènes que l’on retrouve dans chacun des films), l’amour profond, la soif d’un côté (Liberace), l’appétit de l’autre (Adèle), la destruction physique du couple chez Soderbergh, l’abandon violent chez Kechiche, la défaite de l’amour.


Lieux de rencontres
Soderbergh oppose deux êtres et les fait se rencontrer : ils agissent délicatement et naturellement l’un vers l’autre comme le réussit le réalisateur dans raccord tout simple : il filme la proposition que fait Liberace à Scott, où il lui promet qu’il sera reparti de Las Vegas juste après son concert. En deux secondes, nous retrouvons les deux tourtereaux dans un jacuzzi sirotant du champagne. Cela montre toute la simplicité de la rencontre de ces deux hommes. Une rencontre en backstage, lieu qui préfigure le mode sur lequel va être basée leur relation : cachée mais dans le luxe. Chez Kechiche, nous avons droit à deux pré-rencontres avant la finale dans le bar. La première, visuelle, se passe sur un passage pour piétons – lieu éphémère de sécurité, comme le sera leur relation. La seconde relève du fantasme (Adèle rêve dans son lit). Ces deux confrontations prédéfinissent comme dans Liberace le rapport qui s’ensuivra entre les deux femmes : beau, physique, rassurant et où l’appétit sexuel comprend une place importante. A peine Adèle a-t-elle vu Emma, qu’elle devient affamée, décontenancée, bouillonnante : c’est ce que les scènes de sexe démontreront jusqu’à l’épuisement. Le rapport des deux hommes dans Liberace deviendra lui aussi tendu et impossible car Liberace en veut toujours plus sexuellement (sa greffe le lui permet), et son désir pour Scott va peu à peu s’assoupir, bien que l’amour qu’il porte pour lui ne s’éteindra pas. Lors de la séquence chez les avocats (du pur Scorsese), Liberace demande tous ses biens de luxe en retour (appartement, voitures, habits, bijoux) mais n’arrive pas à regarder Scott dans les yeux. Il veut surtout l’oublier pour pouvoir d’avantage se concentrer sur son art. La séquence est filmée en mouvements panoramiques autour des personnages avec une musique en fond sonore qui amplifie l’écart entre les deux hommes, sur un mode pourtant très contrasté : c’est la très belle ballade au piano Love is Blue qui est jouée.


Bouffer l'artiste
Emma est l’artiste : elle étudie dans une école d’art, elle peint, dessine et ne cache pas son homosexualité. Ce portrait peut fâcher et il a été d’ailleurs reproché à Kechiche de catégoriser un peu trop vulgairement les classes sociales : on mange des pâtes devant la télé chez les pauvres (qui ne comprennent au passage rien à l’art et ne pourrait même pas soupçonner que la copine que ramène leur fille est en fait sa petite amie. Cette séquence a pourtant été tournée mais n’apparaît pas dans le film), et les riches bourgeois parlent art et dégustent des huitres. Cette vision très restreinte du peuple français fait sourire, alors que chez Soderbergh, elle fait rire. Il y a cette distinction forte entre la vie de Scott et celle du luxe, personnifiée par Liberace. Sauf qu’elle est authentique et que la famille de Scott se soucie à distance de lui et sont tout de même un peu étonnés lorsque leur fils est emmené par un moustachu en décapotable (!) devant chez eux. Mais on sent, à travers leurs yeux, qu’ils ont compris. La vie de Liberace est quant à elle poussée à l’extrême entre sa maison, son backstage, son entourage, ses habits et ses véhicules.

Dans les deux films donc, l’art combat l’amour : Liberace tente d’oublier Scott pour son show aux Oscars et Emma oublie Adèle qui ne la correspond pas et qui l’empêche paradoxalement d’avancer. Après la fête chez Emma, Adèle retrouve son amie dans le lit. Emma lit un journal et Adèle, toujours debout, termine de sécher les casseroles avant de la rejoindre. Emma reproche à Adèle de ne rien faire de sa vie, elle veut la pousser à écrire mais Adèle lui répond qu’elle est heureuse ainsi : « je suis heureuse avec toi ». Emma ne répond pas. Pour elle, il faut vivre avec une personne qui croit à l’art, qui veut avancer et qui ne peut se suffire à ce qu’il y a de plus simple. Emma préfère s’unir à une personne de son milieu et au final, c’est Emma qui ne brise pas les barrières alors qu’Adèle, elle, transgresse, dépasse les limites, s’exécute, va plus loin qu’Emma et donc de l’art. Si Emma créé, Adèle transmet. Elle va devenir institutrice car elle trouve important de bien apprendre. Kechiche, au-delà de quelques portraits un peu trop vulagrisés, dessine ainsi avec panache deux perceptions de la vie et démontre que ce n’est pas celle qui a choisi la voie non-artistique qui est forcément celle qui ne prend aucun risque (sujet phare du repas avec les parents d’Adèle).


La voix de Douglas, la bouche d’Adèle
Dans les deux films, le spectateur est témoin de prestations d’acteurs très accomplies. Le regard, mais surtout la voix de Michael Douglas, font de lui une icône charismatique et invulnérable. Le moindre mot qui sort de sa bouche est un bijou, un rire, une idée. Ses yeux surveillent ensuite l’effet que procure ses syllabes avec délectation. Il y a un phrasé unique dans toutes ses répliques, entre l’observation pure et la tirade légère qui se mêle à la profonde conscience du phénomène que représente son personnage. Il observe tellement que la nuit, il ne peut même plus fermer les yeux. Sur scène aussi, le piano cède sa place à la voix. Dans La Vie d’Adèle, c’est la bouche qui fascine Kechiche, filmée en très gros-plan lorsqu’elle dort, lorsqu’elle mange et même lorsqu’elle ne fait rien. Même quand elle observe, c’est sa bouche qui prend tout le champ cinématographique. On s’y trouve si rapproché que tout ce qui va lui arriver (à sa bouche) va nous toucher doublement. Cette bouche va avaler et rejeter : elle mange, embrasse, lèche. Puis le rejet puissant : cri, pleurs, larmes, morves. Un aller-retour provoquant de l’être. La scène d’amour entre les deux filles est moins percutante lorsqu’elle est filmée en gros-plan (là où elle est intéressante) que quand Kechiche recule sa caméra. C’est d’ailleurs un choc lorsque nous quittons les deux filles sur l’herbe après le premier baiser et le raccord direct où nous les retrouvons debout, nues, et filmées de pieds (notons qu’avant de se retrouver dans le parc, les deux filles découvrent impressionnées des sculptures antiques de nus, sur un mode uniquement contemplatif). En une seconde, on perd une proximité installée magistralement depuis la première seconde du film. Pour montrer l’appétit d’Adèle, il faut repenser au kebab qu’elle mange au début avec son copain ou les pâtes avec sa famille. Lorsqu’elle fait l’amour, ce n’est plus la bouche, mais le corps qui intéresse le cinéaste. Un déplacement regrettable que Soderbergh prend garde de ne pas faire : la voix de Michael Douglas est toujours présente et survole le film, s’adressant au-delà de Scott, à nous, spectateurs (comme ces scènes sur scène à Las Vegas où il s’adresse au public de la salle de concert/spectateurs du cinéma). 


Concept humain
Il est difficile de parler d’un film comme La Vie d’Adèle car la où est la grande réussite de Kéchiche, c’est celle de raconter une histoire très banale (une fille qui tombe amoureuse d’une autre fille à Lille) et d’en faire un monument de par sa façon d’utiliser les artifices filmiques : gros-plans, temporalité, découpage, jeu d’actrices, montage. Il réussit à s’emparer du temps de l’histoire pour le rendre plus important que le temps réel (la vie du spectateur) et démontre que les trois heures qu’il utilise pour nous narrer une partie de la vraie vie d’Adèle passe à une vitesse supersonique. Regret peut-être sur cette fin, un brin sentimentale, un brin laisser-aller. Mais en même temps, comment faire plus fort que ces 175 minutes précédentes ?

Nous pouvons donc voir que chaque réalisateur préfère mettre en avant une spécificité particulière de l'amour de ses protagonistes. Kéchiche vulgarise certaines grandes conceptions humaines : l’art, avec les pensées de Sartre qui sont résumées en quelque phrases, ou la définition des Beaux-Arts, l’éducation, la littérature, la cour d’école, les vrais amis, les faux amis, le saphisme. C’est dans ces parties là que le film est un ovni. Une partie qui n’intéresse pas Soderbergh, concentré à exploiter la défaillance du corps, la magie narcissique de la célébrité et l'angoisse de vieillir. Un chapitre 3 et 4 de la Vie d'Adèle en somme.