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31 juil. 2012

10 trucs à faire au Festival du film de Locarno

Ancienne gare, entrée du Grand Hôtel, Locarno 1947
Cette semaine débute la 65eédition du Festival de Locarno. Durant onze jours, la petite ville du Tessin se transforme en capitale culturelle européenne attirant les stars, un public toujours plus nombreux, et proposant à celui-ci des films de qualité venus des quatre coins du monde. En avant-goût, nous vous proposons quelques conseils pour ne pas se perdre dans cet amas de geeks en short et de suisse-allemands en sandales.

Comme le directeur artistique le désire, le Festival de Locarno se veut d’offrir « tout le cinéma et rien que le cinéma » ; et il est vrai que même si cette déclaration semble manquer de folie, la programmation du festival reste le point fort de cette manifestation. Voici donc les dix « trucs » à ne pas manquer si vous vous rendez à Locarno début août :

- Faire un high five à Roger Avary, membre du jury du Concorso internazionale qui sera on da place et peut-être l’un des mecs à essayer de croiser à tout prix pour lui payer une bière et le féliciter pour son adaptation du roman d'Easton Ellis (Les lois de l'attraction, 2003) et lui demander des anecdotes de ses années folles avec Tarantino, pote de vidéo-clubs. Avary est tout de même celui qui a permis à Tarantino de croire en ses films, notamment son premier, Reservoir Dogs. Par la suite, le Canadien s'est préféré un rôle plus rattaché au métier de scénariste.

- Wrong, le nouveau film de Quentin Dupieux sera projeté en avant-première sur la Piazza Grande le 4 août. Son précédent film (Rubber), l’histoire d’un sale pneu qui dégomme des mecs dans le désert US nous avait conquis. Nous attendons de Wrong qu’il soit juste.

- Première européenne pour Motorway, de Soi Cheang, cinéaste d’Hong Kong ainsi que The Sweeney de Nick Love, While we were here de Kat Coiro et le film suisse de Michael Steiner, Das Missen Massaker à voir sur la Piazza Grande.

- Tous les films de Leos Carax seront projetés à Locarno. Le réalisateur français du récent et étrange Holy Motors se verra attribué un prix le vendredi 3 août à 21h30. A voir parmi ces films, Les Amants du Pont-Neuf ainsi et (surtout) son premier long-métrage, Boy Meets Girl.

- Le concours international des courts-métrages. A éviter le jour de votre arrivée pour ne pas vous endormir lors de votre projection dans les salles de cinémas climatisés. Un niveau élevé contenant des films de tous les genres, à la durée flexible.

- Le Premio Raimondo Rezzonico est un prix attribué chaque année à un producteur indépendant dans le but de mettre en évidence un personnage clé de l’industrie cinématographique. Cette année, c’est à l’américain Arnon Milchanque le prix revient. Sans lui, certains grandes œuvres du cinéma n’auraient jamais vu le jour telles The King of Comedy (Martin Scorsese, 1983), Brazil (Terry Gilliam, 1985) et surtout le chef d’œuvre de Segio Leone qui sera projeté au festival, Il était une fois en Amérique (1984). Olivier Père animera une rencontre avec le producteur au Spazio Cinema (Forum) le mercredi 8 août.

- La rétrospective Otto Preminger présente l’intégralité de son œuvre en invitant entre autre Harry Belafonte (Carmen Jones, 1954) ou encore le compositeur de musique de film Paul Glass (Bunny Lake a disparu, 1965). Ces intervenants seront présents pour répondre aux questions du public après les projections.

- L’acteur mexicain Gael Garcìa Bernal sera présent pour briser les cordes vocales de ses groupies. Le 8 août à 21h30 sera projeté Node Pablo Larraìn, le dernier film dans lequel l’acteur a joué et qui sort cette année. Charlotte Rampling sera elle aussi récompensée par un prix pour l’ensemble de sa carrière le soir de l’ouverture du festival le 1er août. Le thriller anglais The Sweeney sera projeté en avant-première mondiale en présence du jeune réalisateur Nick Love.

 - Niveau paillettes, Alain Delon sera présent pour recevoir un prix honorifique. Le classique Rocco et ses frères de Visconti sera projeté. Imaginer Delon dans la salle durant la projection de ce film de 1960 dans lequel l’acteur n’a pas 20 ans est quelque chose d’unique. Il s’agit d’ailleurs pour beaucoup d’un de ses meilleurs rôles. Autre hommage, à Ornella Muti, l’actrice italo-française figure notamment dans les films de Dino Risi (Primo Amore, 1978) ou de Marco Ferreri (Conte de la folie ordinaire, 1981).

- Finir la soirée à boire des coups sur les bars de la plage avec des personnalités du cinéma portant de grosses lunettes noires et des chemises en jean’s avant de se jeter dans le lac de Locarno.

Bon festival à tous et à dans 15 jours pour parler des films qui nous ont touchés !

29 juil. 2012

Palp festival: valove

Photo: Louis Bernard
Sur Think Tank, on a déjà fait le tour des festivals mastodontes et de nos petits chouchou comme la Kilbi, mais l'été doit aussi permettre les découvertes et les excursions. Gros plan sur le Palp Festival qui débute le 30 juillet et se termine le 18 août. Sous le soleil de Martigny exactement.

Le canton du Valais rime pour beaucoup avec soleil et montagne. Cerise sur le Sérac, il y est organisé un festival coup de coeur de cet été: le Palp Festival, dont c'est la seconde édition. Dans une opération fructueuse, le festival occupe la ville de Martigny, assurant le service animation d'été tout en se faisant plaisir. La vérité, on a presque eu envie d'aller emménager trois semaines dans la ville des Caves du Manoir. Tout commence évidemment par la Fête nationale avec des groupes locaux et la bonne idée déconstructiviste d'une présentation de comment ça marche par un artificier. Ca fait rêver. Niveau ludique, il y aura du foot à jumelle (fun made in Japan) et le désormais inévitable vide dressing. La musique sera également abordée en partie sous l'angle du fun offrant des formes d'écoutes alternatives plus ou moins originales. On retrouve ainsi les habituelles et parfois décevantes silent disco et autre sieste musicale. Par contre, confier la disco pour enfant pour Luluxpo relève de l'excellente initiative tandis que les concerts sur les balcons s'essaient à une question centrale pour  changer la vie: faire la fête (y compris écouter des concerts) différemment. Neuf formations dont notamment Oy joueront ainsi au milieu de la ville, perchés sur des balcons ou des arrêts de bus dans une sorte de calendrier de l'avant musicale. Après, reste à savoir si la qualité du son sera au rendez-vous. 


J'ai gardé le meilleur pour la fin avec l'Electroclette qui aura lieu le samedi 4 août. Encore mieux que le barbetech, le concept fait rêver de lui-même: écouter de l'électro tout en enchaînant les raclettes. La question décisive sera de savoir si les corps arriveront à coordonner ces deux activités, d'autant plus au vu de l'heure étonnamment peu tardive à laquelle sont prévus les set. Niveau groupes en présence, c'est vraiment du lourd. A commencer par Chloé. La DJ française, fondatrice du label Kill The DJ, a dans son CV un excellent album de minimal, ONE IN OTHER. Si ce dernier brillait par sa noirceur et son côté planant, pour le Palp, on ignore si elle restera dans ce registre ou si, à son habitude, elle livrera un set beaucoup plus techno pour s'adapter aux conditions club. Dans une interview, Chloé disait qu'elle aimait, lorsqu'elle faisait danser les gens, les troubler en variant les rythmes, en ralentissant un maximum. On ne demande que ça. Pour compléter la soirée, il y aura surtout le très attendu Nathan Fake. L'anglais du label Border Community se place aussi dans une lignée club  anti-club. Fait pour le dancefloor, les sets de Nathan Fake lorgnent généralement souvent dans des directions barrées, osant autant les guitares que les synthés planant, forgeant une disco qui tape dur. Tout est bon dans le Palp festival, un projet où une ville a l'intelligence de confier son programme culturel estival à une structure inventive et originale. Cette dernière en retour réussit parfaitement à lier divertissements tout public qui ne tombent dans le rébarbatif et une soirée de grand plaisir avec des musiciens pointus. Résultat: un coup de fraicheur sur l'offre générale et la qualité se partage. Alors peut-être que la réalité décevra un peu l'engouement, que le son ne sera pas au niveau ou l'ambiance trop fête à la saucisse, il n'empêche qu'on a envie d'y croire à ce Palp festival. Valove

24 juil. 2012

The Dark Knight Rises : comment tuer Batman ?

Photo : Louis Bernard
J’avais comme première idée de parler des deux blockbusterssortis cet été, de les comparer et de les opposer dans un unique article : prendre les deux plus célèbres super-héros américains (Superman attendra 2013) et de voir la transposition qu'Hollywood en fait en 2012. A l’ébauche de mon article, un avis sur The Amazing Spider-Man, sur ses nombreuses faiblesses et sur le résultat, produit mièvre et pénible qui n’arrive pas à la cheville de la trilogie de Sam Raimi. Un compte-rendu raté d’une industrie en crise. Et vint ce jour sombre, où un étudiant américain écervelé entra dans une salle de cinéma et tua 12 personnes.


Ce n’est plus du cinéma.

Mais cette tuerie aurait-elle pu arriver lors de la projection du nouveau Pixar ou du dernier Woody Allen ? La réponse fait peur, le constat aussi, et ce drame terrorise d’autant plus lorsqu’on a vu The Dark Knight Rises, troisième et ultime volet de la trilogie de Batman labellisée Nolan – un film construit sur la douleur physique et qui, ironiquement, essaye de faire passer un message sur les armes à feu et leur inutilité. Provocation indirecte pour foutre à la poubelle cette loi qui autorise le port d’arme aux Etats-Unis ? Tragique en tout cas. Mais revenons au cinéma et à cette histoire de chauve-souris.


Redorer le cuir

Batman est devenu l’événement culturel le plus attendu de la semaine après avoir été le film le plus attendu de l’année. Et cela pour deux raisons. Primo le film marque la fin de la trilogie entamée en 2005 par Nolan avec sa fidèle chauve-souris humaine Christian Bale, et secondo parce que certains disent que la fin de la trilogie rime avec une mort prématurée de Bruce Wayne. Il est vrai que les deux premiers opus avait prédit le pire (dans le bon sens !) : Batman n’est plus un simple justicier de la nuit qui se bat contre une poignée de bandits venus semer le trouble à Gotham City. Il est un héros qui doit se battre contre lui-même, contre ses peurs, contre les habitants de la ville en qui son père a cru bon d’investir. Le Batman de Nolan n’est pas le même que celui des 90s. Alors que les deux premiers rendus de Tim Burton (1989 et 1992) avait été de véritables mines d’or pour le box-office et qu’avec le recul Batman : Le Défi est clairement un des meilleurs films du créateur d’Edward aux mains d’argent, la suite des aventures de Batman est à comparer avec les suites des Dents de la Mer : rien de bon, et, surtout, une tâche sur le CV pour certains de ces représentants, Clooney en tête.

La mission principale qu’a chargée la Warner pour Christopher Nolan était simple : redonner une seconde vie au justicier de la nuit. Après un excellent Batman Begins, Nolan peaufine son héros avec The Dark Knight : une intrigue géniale, des idées de mise en scène lumineuses, un méchant hors catégorie avec un Joker génialissime qui fait oublier la pourtant excellente prestation de Jack Nicholson de 89. Pour faire patienter ses fans (autant ceux de Batman que de Nolan), Inception est venu calmer les ardeurs. La critique fut positive et les deux années à venir encore plus douloureuse.


Cicatrices et aviation

Résumer le film est inutile pour deux raisons : les spoilersseraient difficile à éviter et, surtout, ce n’est pas vraiment le scénario qui compte mais plutôt la manière dont celui-ci est mis à exécution. Attention ! Je ne dis pas que le scénario est secondaire dans cet opus final, mais l’exhiber par écrit dans une chronique me semble dérisoire. Finalement que racontent les histoires de Batman ? Un méchant contre un gentil, des symboles qui s’opposent, un Homme chargé de combattre la criminalité dans une mégapole de douze millions d’habitants devenue ingérable ? Plus que ça depuis Nolan. La majeure partie du film repose sur comment faire éclater la vérité à la surface, et comment Batman réussira-t-il à regagner le cœur des habitants de Gotham City alors qu’il a pris sur lui les crimes commis par celui qui devait montrer le chemin, Harvey Dent. Si le film prolonge cette intrigue (à la base, Nolan voulait jouer sur le procés du Joker… imaginez le truc !), The Dark Knight Rises ressemble à bien des égards au premier volet de la trilogie : hésitation sur le retour, les choix à prendre, l’attente insoutenable. Le film est donc bel et bien basé sur l’attente : attente du héros, attente d’une explosion, attente d’une reconversion et d’une cicatrice à soigner pendant qu’une terrible catastrophe se prépare à l’autre bout du monde. Cette attente a ses défauts – qui pour d’autres sont des qualités. Batman, en cuir et en os, ne se montrera pas autant que dans le précédent film. Et par moment, on se demande pourquoi on reste figé sur l’histoire d’un jeune flic qui cherche à protéger 15 gamins alors qu’on vient de payer 16 balles pour une seule raison : voir Batman.

Mais coupons net. Cette légère faiblesse a de grandes conséquences. Et quand surgit Batman, l’électricité s’éteint, les voitures de copss’emboutissent, Gotham n’a plus le même visage. Construit sur de nombreuses métaphores, The Dark Knight Risesemploie le plus possible les signes et les symboles. Gotham City c’est New York, mais c’est aussi Londres, Chicago, Hong Kong et Shangai. C’est la ville de maintenant. La cité où tout le monde meurt et vit, où la modernité et l’importance du monde financier ne fait qu’une bouchée de pain des petites gens comme le démontre par exemple la séquence à la Bourse ou celle colossale dans le stade de football américain. Plus fort encore, la séquence inaugurale est l’une des plus impressionnantes jamais vues au cinéma. Elle propose un combat situé dans les airs entre deux avions, en campagne montagneuse alors que l’environnement privilégié du film est urbain et métallique – préfiguration du chaos à venir sur la ville.


Un film physique

Nolan, réalisateur du premier degrés et du concret n’aime pas la 3D ni les effets numériques. Il filme la réalité pure (le plus souvent avec une seule caméra par scène), le contact physique brut, la puissance des corps sans artifice ni obstacle. Comme évoqué en prémices, l'arme à feu n'est pas une solution pour Batman et les combats sont uniquement mano a mano, dégageant la dominante physique du long-métrage. C’est là que la patte Nolan fait tout son effet (non pas dans ces séquences exorbitantes d’immeubles qui s’écroulent comme dans Inception). Nolan fait vivre son méchant, un masque à oxygène fixé au visage. Bane, qui à côté du Joker pouvait paraître insipide, impose par sa masse musculaire et la déformation vocale du masque rend chacune de ses phrases plus tranchantes : chaque syllabe sonne comme un rugissement de colère hérissant les poils de sa victime – et du spectateur – jusqu’au pubis. Le rythme du film est infatigable, impossible, emmené à tambours battants par une bande originale plus noire que les cheveux de Cotillard et plus sombre que le cœur de Wayne. C’est 2h40 de pulsations extrêmes qui touche droit à la cage thoracique ; non le cœur, mais les os, la chair et la tête. Un film physique, le plus physique jamais vu.

Un point de comparaison avec les autres opus permettrait de discerner la qualité de The Dark Knight Rises : plus fort que Batman Begins mais moins percutant et intelligent que The Dark Knight. La troupe d'acteurs fait son job, et Tom Hardy en Bane est très fort ; mais peut-on faire mieux que Heath Ledger ? Le film regorge de faits inattendus, de personnages ambivalents et de surprises. La nouvelle Catwoman confirme qu’il est possible de faire du nouveau avec du remake en élaborant un rôle frais et réjouissant même si elle n'est pas aussi sensuelle et ténébreuse que Michelle Pfeiffer. Mais Nolan réussit parfaitement son coup, bouclant un triptyque moderne, puissant, énigmatique et lumineux dans sa noirceur sans jamais se trahir et jamais nous déplaire. Comme pour se redonner justice, la fin de la trilogie dessine l’exil dans le lointain. Une image finale extrême qui marque une césure géographique dans l’Océan, synonyme d’un retrait vers l’Europe. Nolan mérite ainsi ses vacances. Le petit malin ne nous laisse cependant pas orphelin en nous offrant la bande-annonce du prochain monument de super-héros, Man of Steel, film dont il est le producteur et qui verra le jour en 2013. Le trailer confirme déjà l'impact qu'aura eu la trilogie de Nolan sur les prochaines générations de super-héros au cinéma.

The Dark Knight Rises de Christopher Nolan (USA, 2012)
*****


21 juil. 2012

Summertime: 3X3 albums pour l'été

Photo: Vincent Tille
C'est l'été, on relâche la pression. Plutôt que le Speaches mensuel, nos chroniqueurs vous proposent une sélection de 3x3 albums. Pour rouler vers le sud. Pour chiller sur un linge. Pour danser toute la nuit. Pour s'enjailler sensuellement. A vous de choisir.

Pierre: Ce dont on rêve souvent en été, c'est de pouvoir écouter du R'N'B de qualité, rêve souvent illusoire. Mais cette année, un album fraichement sorti viens directement se glisser dans notre discothèque idéal de la saison: PLAYIN' ME de Cooly G. Le label hyperdub semble ainsi très bien réagir à la concurrence de Tri Angle. Du nom de la chanteuse à la couverture de la pochette, cet album ressemble presque à ce qu'on appelait une oeuvre de commande tant elle répond parfaitement à nos désirs: du R'N'B hanté, porté par la voix suave de Cooly G, rendue hybride par les synthés distordus et animée par des rythmes cadencées, véritable signature stylistique du label, réalisés à coup de basses syncopées et de voix ralenties. Ce n'est pas véritablement dansant mais terriblement prenant. Ca sent les caves de Londres à plein nez. Comme l'été, cette musique plait par un plaisir presque kitsch rehaussé par les vertiges de sensualité et les montées psychotiques. Spicy and spacy summer. PLAYIN' ME place la barre très haut avec des vrais tubes de saison comme le titre d'ouverture "He said I said", trémolant tant dans la voix que dans le sample, où l'hypersuavité de "Come Into My Room". Mais Cooly G maintient le même niveau dans les titres qui transpirent plus le dub et la musique hantée comme dans le génial "Good Times" ou "Playin Me", ce dernier lorgnant presque du côté de Salem. L'album contient même une curiosité avec une reprise hyperdub de "Trouble" de Coldplay. Sur le papier, l'idée a l'air horrible mais le résultat réjouit presque par la rencontre improbable de ces paroles qu'on croyait avoir oubliées et cette production barrée.




Pierre: L'été, ça scintille. Les ondées, les lumières le long de la route, le sucre glacé le bord des verres et la nuit qui tombe sur les villes et les plaines. Dans A COLLECTION OF RARITIES AND PREVIOUSLY UNRELEASED MATERIAL, John Maus enchaîne les pépites scintillantes avec une facilité déconcertante. L'ancien clavier de Panda Bear et Ariel Pink jouit désormais d'une renommée acquise à raison depuis WE MUST BECOME THE PITILESS JUDGE OF OURSELVES. Au point donc de sortir déjà une compilation de raretés produites par cet ancien étudiant de philosophie politique à l'université de Saas Fee (en Suisse sisi). Au menu 16 titres s'étalant entre 1999 et 2010. Si le titre de l'album fait très "on a ressorti les vieux bidules qui trainaient dans le grenier", il ne faut pas s'arrêter à cette fausse impression. En effet, même ceux et celles qui ne connaissent pas déjà John Maus pourraient bien être enfin convaincus par cette compilation d'inédits. En effet, John Maus s'y permet beaucoup de chose et cela le mène plus souvent sur des sentiers pop que vers des expérimentations soporifiques qu'on aurait pu redouter. Ainsi le premier titre, "North Star" représente presque une version lo-fi de "It's my life" version No Doubt. "The Law" met encore plus de bravoure dans ce laisser-aller pop aux sons de synthé pétillants. Rares sont les titres parmi ces inédits à ne pas jouir du talent mélodique de John Maus et de sa voix, perchée quelque part entre Koudlam et Elvis. En fait, on se demande souvent comment des titres aussi superbes que "Bennington" ou "I Don't Eat Human Beings" ont pu rester cacher aussi longtemps. Une compilation parfaite pour cet été, où les moments magnifiques côtoient une légèreté qui prend parfois même des airs de délire.




Pierre: La vérité fondamentale de notre été, c'est qu'au fond on aimerait pouvoir aller à des raves chaque semaine dans la forêt en écoutant de la House toute la nuit. Malheureusement, on attend encore le vrai retour des free party et les raves se font toujours aussi rares. Pour nous consoler musicalement, le label Strut a eu l'excellente idée de sortir une compilation au doux titre THIS AIN'T CHICAGO: THE UNDERGROUND SOUND OF UK HOUSE & ACID 1987-1991, mis en place par le DJ Richard Sen. On reste admiratif devant 24 titres faits pour danser, tout en restant très agréables à l'écoute à froid. Tous les titres représentent leur genre musical au tout au niveau et un néophyte comme moi ne va pas pouvoir rentrer les détails sonores. Néanmoins, le ressenti est qu'on a l'impression de trouver entre nos mains ou dans notre liste de lecture les 24 titres qu'on a entendu lors des meilleures fêtes de notre vie, dont on a jamais su le nom faute d'avoir pu atteindre le DJ ou enclencher Shazam. Une house plus ou moins acid qui malgré son aspect répétitif se révèle immédiatement jouissive et épique. La formule magique consiste à mêler un appel à la communion dansante à une production sans strass qui fait briller la notion fourvoyée d'underground et les facettes au milieu d'entrepôts déserts. Vous l'aurez compris, cette compilation est juste indispensable si vous voulez mener à bien votre été.




Raphaël: L'été lascif et un peu salace avec Gel Set : agréablement crade, le nouvel EP de la discrète entité originaire de Chicago, intitulé 'CELL JETS ' est au moins aussi laconique qu'on aurait pu l'espérer. Les morceaux sont bons et suintent le sexe, coincés quelque part entre synthwave désolée et électronique indifférente. De vagues rengaines pop émergent parfois de la nébuleuse dont l'étrange informité est pourtant porteuse d'une identité entière et puissante. Percussions fantomatiques et nappes brouillardeuses constituent l'essentiel d'un disque assez difficile à saisir et qui appelle sans conteste à la transpiration. Les textes, eux aussi, contribuent à l'ambivalence de Gel Set : de '' Can't Stop Hating You'' à ''Paradise for the Wicked'', le le registre reste désabusé mais évite les lourdeurs. L'étrange énergie de CELL JETS, figée, possède dans le minimaliste formel ultime une capacité à entamer des mutations assez fascinantes vers le dub, relâchant ainsi la sensualité d'un disque à la tension contenue. Pour rester froid dans l'âme tout l'été.




Raphaël: Ton été kraut avec CAN et l'ultime compilation d'inédits ''The Lost Tapes'', si touffue (3 disques) qu'on croirait presque au coup marketing. 30 morceaux, donc, plusieurs dizaines d'années plus tard, réapparaissent par miracle. Et c'est bien d'un miracle qu'il s'agit : loin de la manie fouineuse qui mène souvent à des sorties d'esquisses, de jams sans vraie cohérence, il s'agit ici de pièces d'une rare consistance qui auraient sans aucun doute pu former des albums à part entière et apportent un regard essentiel sur l'oeuvre de CAN. On découvre alors quelques-uns des meilleurs titres du groupe dont les ahurissants ''Abra Cada Braxas'', ''Millionspiel'', ''Bubble Rap'' ou encore ''Messer Scissors Fork & Light'', tous décidément caractéristiques d'un laboratoire d'expérimentations magiques autour duquel ont gravité des Bowie, Eno et autres monstres dont la sacralisation a, pour le coup, été plus immédiate et plus large que celle des teutons grinçants. Trente, voire quarante ans après les enregistrements, mais peut-être est-ce finalement le bon moment, peut-être sommes-nous prêts : l'évolution que la musique undergound a suivie n'a fait que confirmer les ramifications infinies qu'un groupe comme CAN a développé et les approches fondamentales qui en sont nées. Au-delà, c'est que du fun.



Raphaël: Les synthés dégoulinants de Com Truise pour les (éventuelles) soirées torrides, ça peut le faire aussi. Un nouveau disque tout aussi 80's qu'à son habitude, un peu porn sur les bords, des plages explosées et béates, pleines de modulations fun et tordues, intitulé ''IN DECAY'', qui se risque même à quelques titres un peu club (''84' Dreamin''' ou ''Klymaxx '') au milieu des élucubrations analogiques. Plus kitsch tu crèves, pourtant ça marche, les boîtes à rythme new-wave, les guitares discrètes, les volutes quasi chillwave et les basses granuleuses. Ce deuxième album de Com Truise entr'ouvre parfois la porte à des univers vaguement plus sombres, frôlant l'épique, et se révèle à l'écoute prolongée, si indigeste qu'il soit, assez immersif. De la disco-cul de ''Controlpop'' à l'agressivité plus palpable de ''Yxes'', c'est enveloppant et ça donne envie de danser gentiment, un petit sourire en coin, parce qu'on a l'impression que Com Truise, lui aussi se marre un peu tout de même. 



Julien: L'été est fun pour certains, exigeant pour d'autres; le radar mis en berne, on s'accroche à quelques sorties "essentielles", vues et entendues entre deux courses. Apprécier le nouvel album de Dirty Projectors relève ainsi du défi estival, à mesure que le disque flambant neuf – SWING LO MAGELLAN – file. Haters will hate hein, premièrement: l'archétypique groupe de Brooklin, guitares aigrelettes et références bien emballées, voilà, tout y est, Dirty Projectors n'enflammera pas les beaux jours d'un hédonisme des plus sidérants, d'un positionnement des plus originaux, et de titres sensationnels. C'est soft, plaisant, suffisamment arty pour se donner bonne confiance. Sinon, la formation s'est toutefois imposée comme une étape majeure pour sillonner le paysage indé du nouveau millénaire, en montrant l'exemple: tout bien compté, ce sont 11 disques tous confondus qui furent publié depuis 2003, pour deux fois plus de membres ayant côtoyé le projet de David Longstreth. Quelques titres du nouveau LP se détachent immédiatement – "Maybe That Was It" ou "Gun Has no Trigger". On attend sagement que tout se calme pour se plonger dans ce disque d'érudits, trop souvent simplement comparés à David Byrne, à la carrière impeccablement sobre. 




Julien: BEAK> noircira les bords de ton magazine d'été et mettra une chape de plombs sur des tendances comportementales quelque peu irréfléchies. Sorti le 29 juin, >> confirme l'aptitude du super groupe et son choix plus que radical (les pistes sont mixées telles quelles) – sorti chez Invada Records, label maison, ayant aussi publié la BO de Drive, que nous avions commentée ici. Cette direction sans lustre ni rayons de soleil ne va pas arranger le bilan séduction de ma sélection, d'autant plus que BEAK> se plaît à plonger bravement dans la radicalité, entre kraut et drone. Un disque de reclus sorti en pleine chaleur, difficile d'imaginer meilleure carte postale pour un cramé du travail. Patron de Portishead, Geoff Barrow ne rompt pas avec les préceptes d'une formation plus qu'admirée, et elle aussi trop souvent simplement assimilée à un style musical, bâtard qui plus est (le Trip-Hop). De fait, ce second LP du trio Londonien n'est pas à considérer vite fait, les pieds en éventails. Cela dit, il s'intègre parfaitement dans cet article Summertime, entre CAN, John Maus et Com Truise. On chopera pas forcément, mais on ressortira moins bête que d'autres de cet été.

Julien: Enfermé, fatigué et désorienté, on s'imagine un été comme le décrit si bien Pierre. On aimerait s'enjailler, mais on préfère finir nos tâches. Alors, au fond, CHANNEL ORANGE de Frank Ocean nous fait prendre conscience qu'on est en train de rater quelque chose, et que la jeunesse n'est là qu'une fois. Membre des Odd Future Wolf Gang Kill Them All, Ocean est la nouvelle preuve de la crédibilité artistique du collectif californien, avec une bonne dizaine de membres pour autant de directions musicales différentes. La pochette n'attirera pas une attention directe, mais Frank Ocean pourrait bien s'imposer comme un nouveau pion de la catégorie Sensuelle Séduction (et thématique à part entière de Think Tank) et en vendre des tonnes. "Thinking About You"pourrait bien compenser quelques mois d'austérité en une liaison assurée. "Sweet Life" nous fera tomber le peignoir pour bien s'habiller cette fois-ci, quitte à penser nous aussi à un nouveau nom. On a envie de se faire réconforter et de se synchroniser à "Super Rich Kids", puis reprendre son souffle quand intervient son compère Earl Sweatshirt. D'autres invités sont présents – Andre 3000 d'Outkast, John Mayer aussi, pour un LP massif mais pourtant si lascif qu'on se demande comment "The Orange Album" ne se retrouvera pas dans les classements de fin d'année. En attendant, on profite. Avec Frank Ocean, on est bien, et on compte bien le faire savoir.




5 juil. 2012

Sensuelle séduction: soul affair

Illustration: burn
Pour ce nouveau volet de sensuelle séduction, le registre se fera moins porno pour plonger dans des musiques toujours aussi érotiques, mais dans cette fois romantique au possible. Une affaire d’âme avec les magnifiques albums de Paco Sala, Dean Blunt & Inga Copeland et la très belle compilation Soul Space. It’s time for perfect love. 

Au delà du coït, règne en toi un penchant fleur bleue, des mains qui se frôlent, une goutte qui glisse le long d’une vitre, de la sueur le long d’une cuisse. Un amour parfait autant charnel que spirituel où ton âme pénètre la mienne. Cet amour sur la plage qui hante le cinéma, presque défini par Bergman dans Monika avant d’être repris par Godard dans Pierrot le Fou et plus récemment dans Moonrise Kingdom de Wes Anderson. Le temps de la cuillère. Cuisses contre cuisses, souffle contre nuque et cheveux contre bouche. Quoi de mieux qu’un duo pour célébrer ce genre d’émotion. Dean Blunt et Inga Copeland, derniers noms sous lesquels apparaît le projet Hype Williams, signent avec BLACK IS BEAUTIFUL ou EBONY, on ne sait plus très bien, un album magnifique, d’un amour plein de résine et de sueur. La bande originale d’un couple enfermé dans un appartement en pleine canicule, les stores sont baissés et la fumée trainasse sur les abat-jours. Une ambiance de bordel féérique et romancé. Il n’y plus aucune perception du temps qui passe. Ainsi sur BLACK IS BEAUTIFUL, seul le premier titre a un nom puis c’est parti pour une rêverie de 15 titres dont seuls trois font plus de trois minutes, mais parmi lesquels un de plus de neuf. Cette musique de dub hanté fait se rencontrer par magie la soul la plus droguée, les synthétiseurs les plus crasseux, dans une alchimie et une diversité qui ne peut être l’œuvre que d’un producteur de talent. Et la voix d’Inga Copeland varie parfaitement avec les différents registres, leur donnant une touche spectrale. BLACK IS BEAUTIFUL réussit tout ce qu’il entreprend, aussi bien la grande ballade pop avec "2", les délires vocales ("9") que les trente secondes incisives avec sample andin ("6"). On ne sait plus où donner de la tête, on trouve aussi une chanson en langue mystérieuse et la fin est tout simplement magnifique. Un album dont on ne cesse de découvrir les milles recoins. 


Après tant de splendeur, il est temps de redevenir un peu lubrique. Tu entrouvres ta chemise, tu secoues tes cheveux et œil contre œil tu es prêt à déclarer ta flemme et ouvrir ton lit, un martini à la main avec un petit parasol dedans. Ou alors au bord d’un lac qui scintille, des cerises sur les oreilles. Ou encore, dans une ruelle nocturne, titubant-e mais énamouré-e. Tu commences à le sentir, on va parler de soul. L’art de la compilation regorge de mille complexités et pièges, mais quand c’est réussi, qu’est-ce que c’est bon ! Un plaisir que nous donne PERSONAL SPACE, sorti sur Chocolates Industries. Le titre de l’album joue sur un double sens. Concrètement, les enregistrements datent de 1974 à 1984, période à laquelle les studio DIY deviennent financièrement accessibles, plus de gens ayant donc accès à un espace personnel pour inventer leurs propres sons. Ensuite, la couverture pleine d’étoiles l’indique, il s’agit de la conséquence de cette donnée concrète : l’expression de galaxies musicales entre soul et électro, entre bizarres et originaux. PERSONAL SPACE contient en quelques sortes 17 façons de déclarer sa flamme, toute plus singulières les unes que les autres. Aucune célébrité pour faire vendre la compilation, que des trésors injustement enfouis. On y trouve aussi bien des comptines facétieuses instrumentales avec Jeff Phelps, que des tubes aux muscles saillants (Jerry Green) en passant par de la disco lubrique (Cotillon), comme le nom l’indique c’est hyper gay. PERSONAL SPACE vient remplir une place vacante dans notre discothèque idéale avec ces 17 titres sexy, hyper love et en même temps expérimentaux avec des productions bricolées et des synthés qui éclaboussent comme des bulles de savon, à un point qu’ils en sonnent souvent très actuels comme "Master Ship" de Starship Commander Woo Woo. Impossible de se lasser tant le contenu varie, on retrouve ainsi (déjà !) des tentations orientales chez The New Year et The Makers. Le titre final donne juste envie de pleurer, alors quand un peu plus tôt Steve Elliot chante "Let’s make love one more time", tu as très envie de crier oui oui oui ! Quel pied. Un disque indispensable. 


Une chanson dont tu as oublié l’auteur affirmait "Après l’amour comme c’est triste, les mots d’amour et les habits trainent par terre". Au delà de cette métaphore quelque peu prosaïque, brille en effet ce sentiment où se mêlent tristesse et beauté tant dans le souvenir de l’amour que dans la conscience de la mort comme destinée de tout amour. Tu passes donc dans un registre beaucoup moins lubrique où les caresses persistent mais sous forme de réminiscences sensuelles. Comme dans un film romantique des années 80 ou un roman du XVIIIème siècle où les être aimés et désirés sont des fantômes frôlés dans la brume ou auprès d’un lac en pleine forêt. Réussir à exprimer musicalement ces émotions sans tomber dans un kitsch pompeux relève de l’exploit. C’est pourtant ce à quoi parvient Paco Sala avec RO-ME-RO, un album magnifique et bouleversant. Une pop rêvée bien au delà de la Dream Pop, une forme de R&B en beaucoup plus intime, où la sensualité n’est pas démonstrative mais intériorisée, cachée comme un secret. La production construit à partir de sons lo-fi une ambiance cristalline, romantique dans le sens artistique du terme. RO-ME-RO mérite véritablement un qualificatif employé souvent à la légère. Il est beau. Les dix titres qui le composent coagulent dans un espace onirique, enivrant d’érotisme. La langueur splendide prend encore plus quand le souffle spectral de la chanteuse Leyli habite les chansons. Avec un chant mélancolique au possible, les paroles ne se font que difficilement comprendre passant de l’anglais au français. Résonnent alors des mots épars dont tu te demande s’ils ne sont pas plutôt le fait de ton imagination : "cœur nocturne, embrasse", "la folie". RO-ME-RO donne presque envie de relire Mme de Stael et donne à la tristesse toute sa magnificence musicale. Si tu souhaites pleurer à nouveau en pensant à tes amours passés, "Spiral" ouvrira même les peines les mieux cicatrisées.



1 juil. 2012

Programmer un festival

Photo: Baker Wardlaw
Difficile d'échapper aux festivals de l'été avec leurs marées d'artistes, de stands bouffes et de cocktails exotiques. Plutôt que de rentrer dans une critique facile ou dans une simple sélection des must, Think Tank s'efforce de réfléchir à ce que représentent les différents gros festivals suisses, à qui ils s'adressent et ce qu'ils ont à nous dire sur le business du concert actuellement.

Julien: Lu ici et là, alors que nous préparions cet article: « les festivals sont-ils en péril? », ou, mieux:  « Victime de leur succès, les festivals jouent leur avenir ». Que nous apprend-on? Que, toujours plus nombreux et plus chers, les rassemblements musicaux pourraient voir le ciel s'"assombrir" sur leur avenir en Suisse. En prenant soin de relever des cas de faillites anglaises pour bien marquer les esprits. Outre le ton racoleur de ces quelques articles helvétiques semblant découvrir qu'on n'est plus à l'heure des fleurs et du LSD dans les champs, on note quelques pistes non négligeables, en dehors des traditionnelles théories pas toujours exactes sur les surenchères budgétaires, ou sur la concurrence, permettant de faire avancer le débat: multiplication des intermédiaires, tare attaquant tous les domaines culturels, infiltration des 4 Majors du disque dans la production. Et l'on ne parlera pas du cas exceptionnel de Glastonbury, exemple de festival bordélique n'arrivant pas à se redéployer chaque été, pour de nombreuses causes diverses et souvent indépendantes du marché musical (la lecture de l'historique du festival est assez cocasse). 


Pierre: Programmer un festival en Suisse, c'est faire face à autant d'avantages que de difficultés. Pour ces dernières, il y a bien évidemment la concurrence et les cachets exorbitants d'artistes qui ne vendent plus de disques. Il n'y a qu'à regarder les têtes d'affiches des différents festivals pour voir qu'on y trouve presque aucun groupe ayant sortir un album digne de ce nom récemment.


Julien: Propos que le toujours très pertinent Sébastien Vuiginer, indépendant avec TAKK Production, pourra en partie contredire: « Il est faux de donner la chute des ventes de CDs comme argument essentiel à l'explosion des cachets (…) Je n'ai jamais entendu un artiste demander 20% de cachet en plus parce que son dernier disque a vendu 20% de moins » (24Heures, 22 juin). Toutefois, on observe avec pas mal d'étonnement ce réveil soudain, révélant ce manque de repères dans un marché pourtant ronronnant depuis des lustres. Pas besoin de faire HEC pour constater que multiplication+chèrté+petit pays égal problèmes en perspective (nonobstant le pouvoir d'achat suisse). En filigrane s'est développé de drôles de stratégies de part et d'autres: évolution des prétentions des musiciens, détérioration artistique de certains festivals, appropriations de scènes par des marques (clairement visible comme à la Primavera, de façon déguisée en Suisse), décloisonnement de la musique appelée jusque dans les années 90 underground, ou arrivée de (vrais) professionels de la communication dans la bataille.


Raphael: En effet, les stratégies quasi-palliatives prennent un essor hallucinant au travers de démarches de sponsoring nettement plus criardes qu'auparavant, les marques s'invitant non seulement sur les scènes en tant que sponsors de plus en plus visibles mais aussi en s'approchant de plus en plus de la programmation. Le meilleur exemple actuel est sans doute Red Bull et sa Music Academy: bien au-delà du simple partenariat, la marque a développé une véritable méga-plateforme proposant mixes, interviews, séminaires, enregistrements live et même soirées. Dans le cas du Montreux Jazz, la RBMA a pignon sur rue les jeudis au Café avec notamment Four Tet et le Brandt Brauer Frick Ensemble ou Pantha du Prince l'année passée et soutient, dans toute l'Europe des évènements à la crédibilité incontestable comme les nuits sonores de Lyon. Ainsi, la marque a su s'imposer dans le monde de la musique électronique. Du côté de la direction des festivals, on rechigne et tente bien souvent de limiter autant que possible les enseignes lumineuses et autres manifestations envahissantes du taureau sur les scènes tout en acceptant les soutiens considérables qui en proviennent. Ou fixer une limite? Quel regard porter sur cette ominprésence? Ces endorsements sont-ils générateurs d'une plus grande diversité musicale ou représentent-ils un danger (à part visuellement) pour les festivals? Difficile de se positionner sans passer pour le râleur.


Pierre: Les avantages sont que les gros festivals ont réussi à devenir des moments incontournables, certains étant presque sûrs d'afficher complet après seulement quelques jours, ceci s'expliquant en partie par la faiblesse de l'offre en concerts en Suisse le reste de l'année. Face à ces pressions positives et ces courants contraires, programmer un festival, c'est avant tout un choix. Décider de donner telle part de son budget à telle catégorie de festival revient à définir l'identité d'un festival. Une identité extrêmement ancrée par un être incontournable: le festivalier. En effet, à l'inverse des milieux de l'art contemporain ou du festival de cinéma, le festival s'avère avant tout être le lieu du divertissement et non plus la sacralisation d'une création artistique. Regardons donc quelles sont ces identités proposées par différents festivals. Le Paléo constitue la véritable incarnation du festival suisse romand. Avec son offre dithyrambique en stand nourriture et boissons, la diversité de son public, le Paléo devient incontournable chaque été, ceux qui ne s'y rendent pas se sentant obliger de le dire, comme pour expier une faute ou oser un sacrilège. Quand on se penche sur la programmation, difficile de se faire un avis. Dans cette vision quasi-totalitaire, personne ne doit être oublié. Les amateurs avisés de musique orientale pourront danser sur le génial Omar Souleyman, les rockeurs se tâteront pour savoir s'ils iront voir M83, Kurt Vile, Bon Iver ou Warpaint. Ici on accorde même une place à ceux qui écoutent du hip-hop en leur accordant une soirée avec 1995, Orelsan et Theophilius London. Les deux publics cibles sont bien sûr eux aussi gâtés, les familles mangeront leurs plats chinois en écoutant Stephan EIcher (au mieux) ou Manu Chao (au pire). Et pour les ado, le Paléo sait y faire en programmant des groupes que je connais pas (Chinese Man) ou certains dont j'ignorais qu'ils étaient encore écoutés et encore moins par des jeunes (Kooks, Franz Ferdinand). Avec pour finir et pour accompagner le feu d'artifice, David Guetta en symbole d'un festival souvent mérpisé par certains mais avant tout suivi par presque tous.


Julien: La place des artistes suisses étant marginale mais pas du tout dérisoire: entre les très cotés Boy, La Gale, Honey for Petzi, possédant depuis un moment un format international, on note d'autres invités réjouissants comme Monoski, mmmh! ou Peter Kernel. Sur ce point-là, le festival nyonnais est exempt de tout reproche (presque tous les groupes de moyenne importance nationale, c'est-à-dire sachant écrire des morceaux qui tiennent, répétant deux fois par semaine et ayant déjà joué au moins dix fois dans leur propre ville auront déjà foulé une scène du Paléo). Chose que l'on ne peut pas dire pour le Montreux Jazz Festival, malgré un bataillon de communicateurs hors pairs (seuls Buvette et Kadebostan - en formation - jouent au Jazz Café, tous deux qui plus est sans attaches fortes au pays). Sinon, c'est le gouffre sidéral: Bastian Baker, Philipp Fankhauser (plus Nord-Américain que réellement Suisse lui aussi), et qui d'autre? dans une une programmation plus qu'inégale.


Pierre: Montreux possède deux visages. Le premier se repose sur une gloire passée et un prestige associé sans complexe aux milieux financiers (UBS ou Harrods où un café labellisé MJF va s'ouvrir). De ce coté, tout est cher, les vieilles gloires se croisent. Le hip-hop, qui jouissait avec le festival d'un rare lieu de concert à qualité sonore, a bien failli se faire virer du cercle pour cause de mauvaise conduite, le style musical se voyant associé aux préjugés les plus stupides du genre rap=voyou. Sans parler de l'électro qui ne serait pas de la "vraie" musique. A côté de vieux messieurs tout-à-fait recommandables (Bob Dylan; Gilberto Gil), on tombe sur un panthéon du ringard (Alanis Morisette, Nada Surf, Ting Tings) et des trucs incompréhensibles (Pitbull, Anastacia). Pour sauver la mise, il reste M.I.A. et le gros coup Lana Del Rey. L'autre visage du festival se donne des airs fringuants, jeunes et un peu bordeliques. Tout y est offert et cela part de tous les côtés. Chaque année, la line up du off nous excite plus que celle du in. Sur le papier sûrement un des meilleurs festivals gratuits au monde. Malheureusement, les qualités du in font défaut ici, la qualité du son étant rarement au rendez-vous. Malgré ceci, nombreuses sont les soirées alléchantes: Sebastien Tellier, Django Django, La Femme, Breton, Buvette, Active Child, Four Tet, la bande son de Drive (College, Kavinski) et d'autres encore. Impressionnant.


Julien: First Aid Kit avec leur excellent second album, disque du mois dans nos collones Speaches cet hiver, Matias Aguayo ou XXXY sont aussi à relever dans le très industriel (d'apparence) Café. De même, je rajouterai le très influent Robag Wruhme, Soul Clap, Wolf+Lamb ou encore Gesaffelstein parmi les offres séductrices du Studio. Sinon, au Park, on y joue à plusieurs sur scène, pendant très longtemps, sous le soleil avec vue sur un monde en soi. Tout ceci sauve un peu une programmation payante plus que douteuse. Reste cette impression d'incohérence artistique, démontrant bien que Montreux joue la carte du mythe quand bon lui semble et profite de son offre gratuite pour se donner une image de festival généreux (peut-on réellement critiquer ce qui est "offert"? - même si l'on sait que rien n'est gratuit). Pour éviter que le  ciel ne  s'assombrisse aussi chez lui, Montreux s'est radicalement  positionné dans un offre musicale totale, boutique, multimédia, café, TV, blog. Une identité réaffirmée dans un paysage toujours plus exigeant: voici beaucoup d'énergie déployée, mais est-ce que cela sera suffisant? Et est-ce que l'on parle encore sérieusement de musique? 


Raphael: Difficile de savoir si cela sera suffisant: Montreux semble, cette année aussi, hésiter dangereusement. D'un côté, la programmation exceptionnellement mauvaise du payant, de l'autre celle du gratuit qui, à mon avis, même si elle se veut plus "jeune", peine à susciter un véritable intérêt, ceci pour diverses raisons. Le gratuit, type de fonctionnement que je soutiens fondamentalement, semble à Montreux avoir atteint une forme de limite qui transparaît dans la programmation un peu timide du Off: la forte affluence qui découle de la gratuité tronque quelque part, en l'absence de véritable direction artistique, la situation. Au vu des conditions techniques, logistiques et du public, difficile évidemment de créer un lieu qui se prête véritablement à l'écoute; le public ne paie pas et veut s'amuser. Il devient difficile, voire impossible d'imposer une musique exigeante. Malgré tout, peut-être que la programmation d'artistes comme Four Tet permettra peut-être de faire le lien entre fun et crédibilité musicale car le reste de la programmation gratuite, tendant vers l'originalité, reste malgré tout très convenue et proprette. On reste toutefois quelque part dans un entre-deux un peu sage, mais qui sait, peut-être est-ce là un moyen d'amener petit-à-petit un plus grand nombre vers une musique plus exigeante.


Pierre: Sinon un festival qui par contre a défini son identité de façon extrêmement claire et rigide, c'est le Frauenfeld, grande messe hip-hop suisse-allémanique. Même, le reggae, pourtant assez proche, n'a le droit de cité que sur une scène à part. Pour le reste, on trouve une affiche avec de grosses super star internationales comme Drake, 50 Cent, Wiz Khalifa, Rick Ross, Nas ou Sean Paul. Du bien mainstream donc mais ce qui me ferait presque hésiter à m'y rendre, c'est le fait que le festival ne rate jamais le coche des nouveaux immanquable. L'an dernier, c'était ODD Future; cette année, on pourra voir ASAP Rocky. Entre 13h40 et 14h40 quand même.


Julien: Il faut relever que Frauenfeld a commencé dès le départ avec un positionnement artistique fort: Lee Perry, Jimmy Cliff ou Kid Creole étaient présents pour les premières éditions, il y a 25 ans - en aparté, on soulignera la présence courageuse des Beach Boys, Toto, Bo Diddley ou Elton John dans les années 1990. Une autre époque à tout point de vue. Frauenfeld fait pour moi sens parce qu'il ne vient pas s'ajouter au calendrier en s'alignant sur les programmations d'autres festivals, chipant ici et là quelques artistes à coup d'argent ou de coups fumants, copiant allègrement les programmations du reste de l'année des clubs. Frauenfeld, c'est trois jours de hip hop qu'on ne verra (presque) jamais ailleurs le reste de l'année. 


Julien: Cet article s'est aussi construit en réaction à quelques observations: premièrement, celle de  critiques de plus en plus  systématisées lors de la sortie  de chaque programmation de  festivals, les réseaux  sociaux amplifiant ce phénomène avec cette facilité de se prononcer dans une quasi-invulnérabilité. Deuxièmement, des cas d'ignorances ou de gros clichés lâchés comme des bombes, plus que navrantes en 2012 sur le hip hop ou la musique électronique - Claude Nobs a rappelé que cette dernière n'avait pas sa place dans le programme payant de Montreux parce qu' « (elle) n'est pas de la vraie musique ». Rappelons juste à ce dernier à quel point des formations allemandes comme Kraftwerk ou Can sont infiniment plus influentes au XXIème Siècle que ses chers amis du Blues. De plus, s'extasiant mois après mois sur des artistes "au-dessus", dans un style précurseur et affranchis de toute forme racoleuse, nous nous étonnons du conservatisme des choix artistiques des principaux festivals de notre pays. En marge mais bien ancrés avec un public cible fidèle, des festivals comme le For Noise, la Kilbi du Bad Bonn, le B-Sides de Lucerne tentent eux toujours de surprendre, d'évoluer artistiquement et de ne pas se réfugier sous ces concepts de concurrences et de cachets mirobolants excusant une programmation bordélique. Presque une autre époque: à Montreux, en 2004, PJ Harvey prenait place sur la scène du Miles Davis Hall après deux ouvertures de sang et de feux par 80's Matchbox B-Line Disaster et Black Rebel Motorcycle Club. Est-ce que cela serait encore possible? La disparition annoncée des festivals n'est-elle finalement pas la cause de ces incohérences artistiques? La culture pop s’est internationalisée il n’y a même pas un demi-siècle; elle se trouve à un tournant, l’exemple de Montreux étant révélatrice: les grands artistes historiques meurent, et dans quinze ans tout ce mythe né entre les années 50 et 60 sera du passé. Au contraire de l'art ou de la musique classique, la pop music n'a pas encore de fondations solides, assumées au fil des décennies.

25 juin 2012

Le Grand Soir en plein jour

Photo : Julien Gremaud
Tous les deux ans depuis 2004, Delépine et Kervern nous offrent un long-métrage classe et qui survole de quelques longueurs le monde du cinéma français et européen. Aiguisant un style toujours plus proche d’Aki Kaurismaki ou même de Buñuel (une de leurs influences majeures disent-ils), les deux acolytes filment dans Le Grand Soir la France de province, coltinée dans les zones industrielles figées et sans vie. Et avec Dupontel et Poelvoorde endossant les deux rôles principaux, Le Grand Soir porte bien son nom.


Pour la première fois, Dupontel et Poelvoorde se retrouvent dans un film. Mais on ne parle point de triangle amoureux ou même de duo comique. Ici, c’est le carré qui met en place l’intrigue : ce sont deux grands acteurs, parmi les meilleurs du nouveau cinéma franco-belge, dirigés de mains d’orfèvres par un autre duo, la crème de la satyre en France. Benoît, un punk à chien qui s’est fait tatoué « Not » sur le front, est le frangin de Jean-Pierre, incarné par Dupontel, qui connaît une bien mauvaise passe dans sa vie de vendeur de divans en zone industrielle. Ce carré disions-nous, se reflète dans leur vie de famille avec un père à qui l’on doit parler lentement pour comprendre ce qu’on luit dit, et une mère complètement cinglée (Brigitte Fontaine) qui incarne en elle toute la folie du monde. Jean-Pierre à la rue, c’est son frère « Not » qui va l’aider à surmonter ses problèmes et à chercher une nouvelle voie de vie. 


Ce qu’il y a de bien dans les films de Delépine et Kerverne, c’est qu’on sait très vite qu’on est devant un film qui se force à respecter une norme, des règles ("C'est ça la règle, c'est ça la norme !" dit Dupontel à son frère lorsqu'il le trouve sur le parking du centre commercial) et des lignes directrices fortes tout en restant le plus libre possible. En effet, chaque plan est cadré à la lettre, grand angle ou extrême plongée, rien n’est laissé au hasard. Mais en même temps, on sent la liberté et la volonté d’en découdre avec un cinéma trop normalisé. Et les règles qui s’y retrouvent, sont celle d’un réalisme brutale qui est le produit d’une idée frappante : Dupontel qui se réveille sur un matelas en forêt ou bien la discussion à table des deux frères avec leur père. Un dialogue qui pourrait sentir le roussi, une scène de présentation des personnages qui refuse le fond du dialogue pour n’en montrer que la forme. Serait-ce ça le style Kerpine ?



Le style Kerpine

N’osons pas Delern, on pourrait se tromper de rive... Donc, ce style de la forme, ce n’est pas non plus ce qui permet au cinéma des deux acolytes de se la couler douce derrière des images aguichonnes et bien ficelées. Il y a aussi la manière. Il y a aussi le dialogue. Comme celui du père et de l’agent de sécurité (le formidable Bouli Lanners) qui tourne autour du pot sans rien dire. La plupart du temps, ce sont les plans-fixe qu’utilisent les deux cinéastes. Afin de confronter leur spectateur devant une scène, sans la démonter, sans la re-monter, en laissant passer le courant et le génie qui sortira peut-être d’un clin d’œil d’un acteur. Cette scène de dialogue « en carré » (2x2) par exemple, entre les parents et les deux frangins. Habitués à ne pas voir de champ et contre-champ dans ce type de scène, subitement, nous passons des parents aux enfants. L’effet est marquant, il choque même, tant le contre-champ est inattendu. Les parents deviennent ainsi les enfants, les yeux bruns ronds virevoltant dans tous les sens marquent une certaine proximité avec l’audience. Encore une fois, la forme prend le dessus.


Alors en effet, on peut s’étonner, arrivé au terme du film, de ne pas voir une véritable fin à cette histoire. Pourtant, ces deux rigolos filment chronologiquement leurs scènes, comme pour intensifier une temporalité au récit. L’histoire n’est pas grand chose. Mais c’est parce que le style Kerpine n’est pas l’histoire. Ce n’est pas l’apparence non plus. Car ce serait trop facile de dire que c’est juste joli esthétiquement et qu’il n’y rien de plus. Non. C’est plutôt des moments figés, des scènes d’attente, des dialogues qui n’ont l’air de rien, des dialogues qui n’en sont pas (la scène des deux frères avec le père surexploités de mots en opposition avec celui de Dupontel et de la dame à qui il demande une cigarette, où la parole laisse place aux gestes et au regard), des montées et des descentes, réentendre la somptueuse voix de Cantat, rêver d'une scène de concert avec les Wampas et voir le batteur de Noir Désir qui sert un jus d’orange à un Dupontel au bout du rouleau. Du relief quoi. Le cinéma est la captation subjective et arbitraire d’un instant, et c’est peut-être de cette façon que Kervern et Delépine se rapprochent le plus, sans qu'on s'en rende compte, aux grands noms de cet art.


Le Grand Soir de Benoît Delépine et Gustave Kervern  (France, 2012)

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23 juin 2012

TT Trip: Kilbi2012/samedi

Illustration: Giom
 
Pour le dernier soir, Kilbi revêt une parure décidément rock, voir carrément métal avec des têtes d’affiches à l’âge souvent avancé. Difficile de trouver de la musique sans grosses guitares pour un bouquet final un peu décevant.

La chaleur s’impose toujours et la fine équipe commence à être sur les rotules. Dur surtout quand la programmation se fait aussi rock. Chaque année, Kilbi maintient le souci louable de ne pas négliger son insertion dans le paysage fribourgeois et bernois, en prenant en compte le goût de ce public dans la programmation, pour ne pas tomber dans une forme désincarnée du festival cool, image que certains tentent de lui associer à tord. Malheureusement, cette musique me plait moyennement et l’attente de l’after se révéla un peu longue. 


La crème du jour 
Tout avait pourtant très bien commencé avec le concert de la Gale. Il fait encore chaud quand tous ce qu’on pensait de bien de la rappeuse fusionne parfaitement : l’énergie des concerts et la qualité du dernier album. En live, la force des productions de ce dernier éclatent encore plus et on sent bien que derrière se trouve un batteur. Les rythmes font mouches et frappent juste. Ces variations se ressentent encore plus par le contrechamp vocal qu’apporte le toujours précieux Rynox, présent sur tous les titres. Franchement, tant au niveau des sons que du flow, on trouve peu de concurrent sérieux à la Gale. C’est vénère, festif. Les textes brillent par leur intérêt, leurs positions assumées sans jamais verser dans la prêche. Dans la petite salle du Bad-bonn, tous, qu’ils écoutent du hip-hop ou non, ont hoché de la tête sur "Des balafres", "Frontières" ou "Comptez vos morts"


La déception du jour 
Beaucoup de gens m’ont encouragé à aller voir Mudhoney. Et ce fut une déception énorme, qui dut peut-être encore plus grande pour les fans du groupe. Ce groupe est une légende du Sub Pop. Ce label a beau être excellent, le qualificatif de légende sent rarement bon en musique. Traduisez : un groupe qui n’a pas montré grand chose depuis plus de dix ans et qui revient sur scène pour ne rien prouver du tout, à part qu’ils ont "encore la pêche". Précepte vérifié au Kilbi où le grunge de Mudhoney a perdu tout de sa rage et de sa saleté. La musique dépouillée ainsi de ces oripeaux prend une allure de pop mièvre. Bizarre et un peu triste. 


La découverte du jour 
Les mecs de Za paraissent complètement fous et ne font pas semblant. Finalement, leur concert restera comme le plus expérimental de ce festival. En mélangeant afro-beat, math rock, en changeant de rythmes sans prévenir, en chantant n’importe quoi, ils produisent une musique totalement déchainée, à l’essence du rock. Au plus prêt de la batterie et de la guitare. A les écouter, on se dit que Battles sont surestimés et que Za fait tout ça en presque mieux. En tout cas, l’énergie des live respectifs est incomparable. 


Le tour du monde 
De toute cette soirée rock&folk, ne me reste qu’un souvenir plus que mitigé. Peut-être que celui qui s’en sortit le mieux fut Lee Ranaldo en début de soirée. Presque comme à la maison, le membre de Sonic Youth, comme la plupart des autres membres du groupe, fait maintenant dans la bonne vieille chanson à la limite de la balade, sans plus grand chose d’expérimental ou de bruitiste, à moins de prendre un solo de guitare pour quelque chose d’expérimental. Mais chanter des ballades, les siennes ou des reprises, au moins Lee Ranaldo le fait plutôt très bien. En tout cas, tellement mieux que les jeunes folkeux de Other Lives. Franchement, je peux comprendre que les gens aiment les trucs jolis et la soupe, mais ce folk cela m’ennuie à un point que la beauté n’apparaît que blafarde et que jamais je n’ai réussi à rentrer une seconde dans ce concert. Pourtant, je promet que j’ai essayé. Retour ensuite au rayon papy super avec the Afghan Whigs. Eux aussi signés dans un temps déjà lointain chez Sub Pop. Et ce fut pire que Mudhoney, le groupe sonne avec quelques années de recul comme de la musique à papa ringard. C’est pas que je sois trop jeune pour être nostalgique, la nostalgie c’est quelque chose que je trouve réactionnaire en musique. Et qu’on ne dise pas que c’est parce que je n’aime pas ce qui ressemble au Grunge. La vérité, je vénère un album des Meats Puppets. Des jeunes devenus vieux, on repasse aux jeunes déjà vieux. The War on Drugs font aussi du folk et pas de chance pour eux, alors qu’ils comptaient dans leur membre un des rares musiciens un peu intéressant du genre, Kurt Vile, ce dernier s’est barré il y a déjà quatre ans. Même chose que pour Other Lives, guitares acoustiques et chant de barbus tendres, essayé pas pu. En cette fin de dernier soir, toute la bande commence à faiblir et à part quelques valeureux-ses chevaliers de la nuits, peu auront la force de danser. Et pourtant, il y avait de quoi faire finir en beauté avec les deux derniers djs foufou. D’abord, c’est dj Marcelle qui sut parfaitement répondre à ce qu’annonçait le programme : Amsterdam's Finest Party Drug/ All Styles-One Groove. Les platines sont décorées de fleurs et de cœurs et une sorte de vielle tante sous champis vient passer un son tout aussi improbable passant du dubstep à des sortes de chansons paillardes en version électro. Chaque morceau est une bizarrerie, dansante mais étrangement. C’est ensuite son équivalent masculin qui vient assurer la fin de soirée : l’immanquable dj Fett. Pas de surprise ni de déception, c’est bien lui le maître des vinyles single et les amateurs de rockabilly, soul et autre garage rock en auront pour leur compte jusqu’au premier rayon du soleil. Au moment de s’endormir, pour bien dire au revoir au Kilbi (et aussi pour s’éloigner des bruits d’accouplement provenant d’une tente proche), on se lève une dernière fois pour contempler, seuls au monde, l’aube et la pluie qui se lèvent sur le camping. A l’année prochaine canailles.

22 juin 2012

TT Trip: Kilbi2012/vendredi

Illustration: Giom

C’est parti pour un deuxième soir à Kilbi. Au programme, un menu qui mêle à la fois des pépites électro, des pointures pop (Metronomy), des étrangetés et malheureusement un peu de folk gnan-gnan.

Il fait beau et chaud, ce qui signifie que dès 9h du matin, les tentes accouchent des fœtus de festivaliers en slip. On part se salir dans un lac tout en vase et poussières. Pas le genre d’endroit où laver des fruits. A peine le temps de se nourrir et de parfaire son bronzage sur la plage, que les premiers concerts commencent. Que cela ne tienne, le concert de 16h s’écoute en mode plagiste, linge sur l’épaule et maillot de bain encore mouillé. Chill !


La crème du jour 
Décidément, je dois avoir tourné complètement électro. Pour le deuxième soir de suite, je désigne une formation du genre comme crème du jour. En plus, cette fois il s’agit d’un duo de dj : les californiens de Nguzunguzu. Déjà coupables de plusieurs EP monstrueux, Nguzunguzu ont fini de me convaincre avec un set vénère au possible, entre gangsta et dubstep. Le tout se donne avec une grosse cred’, le duo se présentant comme un mec impassible à T-shirt blanc et une fille à casquette, lunette et mains revolver. Un show monstrueux qui mélangea autant des morceaux inconnus que les must du genre comme Evian Christ, osant même passer du Britney Spears, devenue soudain bien méchante, le tout avec des basses profondes et crasses. Ce dj-set restera peut-être comme le meilleur moment de cette édition, avec ce show dansant, sensuel et bastonneur, d’autant plus délicieux du fait de la rareté de set de qualité jouant dans ce registre. Depuis, j’écoute en boucle leur mixtape


La déception du jour 
Le Kilbi fait rarement des fautes de gouts, je me permettrai d’en relever une : le red bull tour bus, une institution qui a déjà prouvé sa nullité de maintes fois (le concept : une faible qualité de son et percher un groupe sur le toit d’un bus). Si Kilbi avait déjà tenté de décentraliser une petite scène l’an dernier en faisant jouer des groupes au bord du lac, l’installation de cette année se révèle beaucoup moins sympathique. Evidemment que les sponsors y sont pour quelque chose, il n’empêche que faire jouer des groupes, souvent assez faibles, dans un bus à côté des toilettes du camping reste une démarche contestable, tant personne n’a envie de regarder un groupe en plein milieu d’après-midi dans un camping sans ombre. 


La découverte du jour 
Déjà, les Bâlois de Aie ça gicle ont un des noms de groupes les plus cool au monde. Je les avais déjà vu dans un concert tardif dans d’anciens abattoirs de leur ville natale. Ce fut génialement bruitiste et plein de distorsion. En ce début d’après-midi au Kilbi, Aie ça gicle sonnent beaucoup plus clairs malgré les trois guitares. Cela reste du très bon rock, surtout au vue du faible niveau du genre lors de cette édition. Rien de révolutionnaire mais une musique se tournant vers les côtés les moins expérimentaux de Sonic Youth pour sortir quelque chose à la fois rude et séduisant comme le prouve "Trust"


Le tour du monde 
On m’avait dit du bien de Moonface, "hyper love-hard rock FM" pour être précis. Et au début, le concert pouvait presque me convaincre avec son côté Bowie et sa grandiloquence kitsch faite de synthé new-wave et de claviers. Mais sur la longueur, la mayonnaise ne prend pas et finit par lasser. Le concert tombe même dans le désespéremment naze quand le chanteur sort un livre et se net à le lire à haute voix. Get Well Soon ne font pour autant pas mieux avec leur folk joli mais sans originalité, du Beirut en moins bien. C’est pas parce que cela vient de Berlin que c’est mieux. On passe à la gloire de la soirée : Lee Scratch Perry, qui lui aussi se positionne haut dans l’échelle du cool avec sa casquette multicolore. D’entendre du reggae au Kilbi fait plaisir et on s’y serait presque laisser prendre si Lee Scratch ne passait pas tout son temps à râler pour enlever ou remettre des échos sur sa voix. Le reggae à l’image du chanteur se fait vieillissant et cette absence de renouvellement empêche de s’extasier sur un concert efficace mais à l’allure d’archives vivantes. Metronomy étaient censés remettre la musique au gout du jour avec leur pop azuréenne. Malheureusement, les paillettes de l’efficacité cachaient à nouveau mal une musique sans dynamique. En live, le groupe sonne comme une machine bien trop huilée et rares sont les titres qui font véritablement mouche. "Holiday" fait évidemment partie de ces exceptions. Des blondes ont beau agiter leur crinière et leur corps à la slutty sluts style juste devant nous, on ne réussira à danser que quelques courtes minutes. 


Le concert que j’ai pas vu mais on m’a dit que c’était super 
J’avoue, j’ai flanché et suis rentré dormir comme un vieux. Mince, j’ai raté un concert super. Je laisse donc ici la parole à mon suppléant de la nuit, l’infatigable Tony Fun :"C’est sur le coup de 2h du matin que les kicks réguliers commencèrent à marteler la grande scène. Finir la soirée avec un set techno-minimal ? Pourquoi pas. Sauf que nous avions devant nos yeux un véritable groupe au sens classique du terme (guitare, bass, batterie) : les autrichiens d’Electro Guzzi. Le trio ne tente pas ici le crossover electro-rock, mais reste, de manières strictes dans une démarche minimale et techno, strict tant au niveau de la composition que dans les sonorités. Assez vite, on oublie presque de regarder le groupe pour commencer à danser : mission accomplie. Un tout grand moment de cette édition (ndlr : à voir le 11 juillet au festival de Cité)."

21 juin 2012

TT Trip: Kilbi2012/jeudi

Illustration: Giom

Un an qu’on attendait de se retrouver à Kilbi. A nouveau seul délégué pour couvrir tout le festival pour Think Tank, avec en plus une année de plus dans les jambes, au prix de quelques moments de ramasse, j’avais de nouveau signé pour la formule complète : camping, alimentation invariée et rythme de vie malade. Comme l’an dernier, Kilbi part très fort avec peut-être sa meilleure soirée et des groupes très attendus comme Beach House, Lower Dens ou Oneothrix Point Never.

Passée l’émotion des retrouvailles, on se réjouit d’abord d’une météo clémente. La quechua nous implose dans les mains, le camp se construit avec au centre un espace libre pour tiser et manger des chocoly. Le festival comporte toujours trois scènes et assister à tous les concerts devient un défi impossible qui implique de ne pas prendre de pause repas et le don d’ubiquité. Malgré la générosité de l’offre, le festival, en limitant intelligemment le nombre de places vendues, garde sa dimension agréable. Les bières sont déjà bien au chaud dans les tentes, tout est prêt, allez c’est parti pour trois jours de Kilbi. 


La crème du jour 
Cette année, une des priorités que je m’étais fixé consistait à danser tous les soirs. Et secouer la nuque, cela ne compte évidemment pas. Pour le premier soir, il aura fallu attendre la toute fin de soirée mais que ce fut bien avec Clark. Un concert qui confirmait d’emblée la capacité hallucinante de la grande scène du Kilbi à se transformer en dancefloor. Le son est imposant, le fait qu’il n’y ait qu’une personne entourée de machines ne pose ici aucun problème, le public n’a aucun doute qu’il s’agisse de « vraie » musique et danse en toute confiance. Normal quand officie un membre de l’écurie Warp. Le set est structuré avec une intelligence folle, mêlant passage bien techno et nappes bruitistes. C’est exactement ce qu’on demande : une musique qui soit à la fois évidemment dansante et diablement composée. Les montées sont jouissives sans être putassières, les mélodies s’entrechoquent sans jamais produire le moindre dérangement. Clark adapte parfaitement ses compositions de house triturée en un format live plus accrocheur. Le public en redemande et c’est sans effort que tout le monde danse jusqu’à passé 2 heures. Qui de secouer son popotin, qui de dessiner des halos autour des gens autour de soi, tout passe dans un festival où l’embrouille ne se rencontre jamais. 


La déception du jour 
J’attendais beaucoup du concert d’Oneothrix Point Never, surtout après l’excellent REPLICA sorti l’an dernier et utilisant des nombreux samples de publicité des années 80. Le problème, c’est que ce concert s’adapte très mal au format festival. Les synthés ont beau être lo-fi, ils sont beaucoup trop étouffés et le tout ne sort avec aucune puissance. Le son semble être tombé du côté drone absolu de la force, oubliant de s’ouvrir et d’apporter la dose de fun, pourtant présente sur album. Rien à faire, impossible de rentrer dans ce concert pas assez lumineux, d’autant plus que les visuels présentant des sortes de logo pour t-shirt Ibiza modélisé en 3d et tournant dans tous les sens donnent juste envie de s’enfuir, tant ils me donnent l’impression de sombrer dans un mauvais bad trip. Quand un peu plus loin grésille la cigarette du repos, le piano de "Replica" résonne. Le regret est alors encore plus fort, tant j’aurai souhaité un concert prenant, qui se serait permis de bouleverser voire même de délirer avec Oneothrix Point Never osant des incartades du côté de son autre projet, Ford & Lopatin. 


La découverte du jour 
Comme c’est le soir où je connaissais à la base le plus d’artistes, pas facile de dénicher une surprise. Par défaut, ce sera donc Emika. Pas un grand concert, surtout qu’il était programmé tôt. Si la musique ne jouit pas de la plus grande finesse, ce fut drôle de se sentir en plein après-midi comme dans un club à 4h du matin. Emika envoie de la grosse basse. Du dubstep dans sa version la plus électro-pop. Sûrement qu’il doit exister des dizaines de réplique d’Emika à Berlin, il n’empêche qu’elle m’aura presque fait danser à 20h. C’est déjà pas mal. 


Le tour du monde 
Ce jeudi soir, c’est surtout du côté de la grande scène que cela se passait. Vite fait mentionnons la seule performance non mentionnée de la seconde scène : la projection du film Earth de Ho Tzu Nyen avec une musique live de Aki Onda. S’il y a quelque chose d’impressionnant et presque d’admirable d’oser programmer un truc aussi expérimental, de plus sur une scène de grande taille et en plein milieu de soirée, il faut admettre que l’expérience se vit dans un ennui difficilement camouflé. Revenons en arrière avec le premier concert auquel j’ai assisté lors de ce Kilbi. Le moins que l’on puise dire, c’est que c’est parti très très fort avec Lower Dens, un des concerts les plus attendus de cette édition. Il répondit largement aux attentes : le groupe hypnotise par sa maîtrise d’un son tout en stridence de glace, malgré le soleil qui brille autour. Alors que les groupes à guitare actuels déçoivent presque toujours, Lower Dens tapent très fort avec des mélodies aussi dense que stupéfiante, une sorte de New Wave plus sombre et plus écrite, de la dream pop en mieux, maintenant la beauté des compositions sous un voile de brume. La chanteuse varie les registres et la qualité de NOOTRONICS se trouve plus que confirmée, avec "Brains" qui restera une des meilleures chansons entendues lors de cette édition du Kilbi. Malheureusement le niveau ne se maintient pas et le concert suivant sur la grande scène restera comme le truc le plus ennuyeux que j’ai entendu lors de ce festival. Les Kings of Convenience n’aurait pas pu mieux choisir leur nom et même en se concentrant sur le délice d’un fallafel, je ne peux pas ne pas entendre le cri de désespoir de mes oreilles face à ces grattements de guitare insipides que des faux détours du côté de Whitest Boy Alive tentent en vain de rehausser. De la beauté et de la mélancolie, au contraire, se sont déversés en avalanche du concert de Beach House. En trois albums, le duo s’est imposé comme les maitres absolus de la dream pop, laissant ses imitateurs à distance. Cette maitrise sonne de manière encore plus impressionnante en live : tout est magnifique et la voix de la chanteuse bouleverse. Mais face à un concert aussi cristallin, on ressent comme un effet Moonrise Kingdom : tout est si mignon, maitrisé à la perfection, que l’enchainement de titres tous aussi beaux finit par désincarner la Beach House. Restent pourtant sans aucun doute la fulgurance de certaines chansons, en particulier les bijoux de TEEN DREAM. Dans un registre beaucoup moins éthéré, le dj set de Kalabrese repoussa la fatigue du premier soir jusqu’à faire danser tout le monde tard dans le Bad Bonn avec notamment les délires italo disco de Ali Love. Enfin pour ceux qui s’en souviennent le lendemain.