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20 févr. 2013

TT Interview : Carlos Reygadas

Illustration : Post Tenebras Lux (screencaps)
Rencontré en janvier dernier lors de l'édition 2013 de Black Movie à Genève, le réalisateur mexicain Carlos Reygadas nous parle de ses débuts en tant que cinéaste, de Cannes et de son dernier film qui sort aujourd'hui sur les écrans en Suisse : le très étrange et angoissant Post Tenebras Lux.

Il faut voir la chose au cinéma, sur grand écran, à un volume élevé. Sentir le vent dans les arbres, les coups de pistolets. L'objet est étrange. Décrié par les critiques et pourtant palmé à Cannes (prix de la mise en scène), Post Tenebras Lux porte les signes du film fantôme, qui ne se logera qu'une petite semaine dans un multiplex citadin mais que l'on reverra sans doute dans des salles d'un cinéma indépendant plus tard, pour survivre. Certains le comparent à Malick, dans sa façon de filmer la nature et les êtres. Mais Reygadas se défend de ce type de comparaison, lui qui a suivi des études de droit sans passer par une école de cinéma et qui préfère savoir que son destin est entre ses mains et non pas structuré dans un bureau fermé d'un homme de lois. Il préfère parler d'éléphants, de lumière et de la guerre de Crimée.


Avant de vous mettre à réaliser, vous exerciez le métier d'avocat. Aviez-vous déjà quelque part dans votre tête l’envie de faire du cinéma ?

Oui je crois que c'est à 16 ans que j'ai eu pour la première fois envie de faire du cinéma. J’avais vraiment envie de faire des films mais ça ne voulait pas dire que je voulais forcéement être cinéaste. Je voulais faire un film comme si un jour je voulais écrire un livre. Ca serait peut-être venu avec le temps. J’aimais le cinéma, mais aucune envie d'en faire en fait. Le droit était plus ouvert, j’ai beaucoup aimé mon travail, j’étais dans le domaine du Droit internationale public, quelque chose de moins aride que les procès, les litiges classiques, etc. A un certain moment, vers 26 ans, j’ai commencé à vraiment avoir envie de faire un film. J’avais envie de changer ma vie. Ce n’était pas que j’avais une histoire à raconter aux autres, mais la vie ne me plaisait pas beaucoup : aller au bureau, les costumes, du lundi au vendredi, un shéma droit et savoir où je serai quand j’aurai 40-50 ans. Cet autoroute tout droit devant moi ne m’intéressait pas et donc le cinéma était un prétexte pour changer de vie, parce que je ne savais pas quoi faire, comment faire. J'aurais pu écrire un livre sur la guerre de Crimée, ça aurait été super d’habiter à cette époque et de raconter des histoires de sous-marins par exemple. Mais c’est trop simple, trop classique, ça m’énerve quelque part. Qu’est-ce que je peux faire ? Il faut aussi gagner sa vie. J’avais vu énorméement de films et j’avais l’intuition de savoir comment faire un film. J’ai arrêté le droit et j’ai voulu voir…

A l’époque je travaillais comme avocat en Belgique. C’est là que j’ai pris la décision, c’est là que j’ai fait mes premiers courts-métrages. A un moment donné, on se rend compte qu’il faut le faire avec quelqu’un ; ce n’est pas comme l’écriture. Alors je suis allé à l’école de cinéma de Bruxelles, je parlais très mal français à l’époque malgré le fait que je travaillais à Bruxelles. Mon français était mauvais, mon travail était tout en anglais et ma copine était espagnole. J’ai rencontré mon chef op, un mexicain, Diego Martinez, et je lui ai expliqué mon histoire. Il était brûlant comme moi pour faire le film. Il était au premier rang à l’Insas et m’a dit de faire un court-métrage pour passer les examens d’entrées de l’école. "Faisons-le le week-end prochain, m'a-t-il dit, je peux prendre du matériel ici et des gens, tourner en super 8...", et une semaine après on était en train de tourner.

J’ai écrit mon premier court-métrage tout seul. Je dessinais sur du papier comment l’écran devait fonctionner. Je dessinais un plan du point de vue zénithale pour expliquer comment ça allait se faire, puis en bas les dialogues et même le minutage et c'est comme ça que j’ai appris et que ça a été facile de découper. J’ai toujours écrit un scénario technique, je n’ai jamais fait de littérature pour le transformer en langage cinématographique, mais j’écris toujours mes plans, depuis mes premiers courts-métrages. Mon école c’était de regarder des films, donc je me disais que c’était comme ça qu’un film se faisait : on tourne des plans et après on les met les uns après les autres.


J’ai l’impression que vous aimez filmer des instants, des moments précis, qui ne débouchent pas forcément sur quelque chose. Est-ce que pour votre dernier film, Post Tenebras Lux, il y a un scénario très précis ou est-ce que vous vous laissez aller par des ambiances, des idées inattendues ?

Non, c’est super précis. C’est écrit très clairement, tout est calculé. Sauf que, évidemment, je laisse dans ce bâtiment structuré de la place aux gens pour qu’ils puissent bouger comme ils le veulent. C’est comme un documentaire sur un éléphant : maintenant il faut qu'il aille boire de l’eau, alors on le rapproche du fleuve, puis il boit. Mais on ne sait pas exactement comme l’éléphant va aller vers l’eau, s’il va faire un tour ailleurs avant. Il y a des choses qu’on ne peut pas contrôler. Comme je l’ai fait dans mon film avec les chiens et aussi les enfants, il n’y a pas vraiment de communications d’adultes avec eux, mais ça ne veut pas dire qu’il y ait de l’improvisation.


En parlant des enfants, je trouve qu’ils ont un rôle très important, ils sont peut-être la base du film. Comment s'est passé le tournage avec les enfants ? Etait-ce difficile ?

Oui, elle avait 18 mois à l’époque ! Mais on avait déjà une très belle communication ! Elle cours après les animaux et crie, mais c'est ce qu'elle fait dans la vie réelle, donc elle a recréé sa propre vie dans ces moments-là. Nous on jouait avec les animaux en les chassant. Après, quand elle dit "Maman !" en pleurant, c’est simplement parce que c’est la fin de la journée et qu’elle est fatiguée. Il n’y a pas eu besoin de la diriger, mais tout était calculé. On a dirigé les animaux, derrière, pour les faire bouger d’une façon très proche de la vie normale.


Ces enfants sont inconscients par leur jeunesse, c'est comme mettre l’humain face à la nature qu’il ne connaît pas encore. La séquence d'ouverture et celle de la plage semblent se répondre. Elles nous font imaginer la force qui est autour de nous.

Oui. Les seuls qui sont libres et heureux dans le film sont les arbres, les chiens et les enfants. Les adultes sont tous perdus et insatisfaits. C’est les enfants qui sont libres et qui ne jugent pas, en tout cas pour le moment. Quand il y a le diable, les gens pensent qu’il y a la méchanceté partout, mais c’est pas ça. C’est simplement que le diable est aussi quelque chose qui touche les adultes. Il vient, il entre chez les parents, il regarde et s'en va. Quand on a 5-6 ans, on perd une certaine innocence. Mais les seuls qui sont inoccents sont les plantes, les animaux et les enfants.


Post Tenebras Lux est plus un film sur les ténèbres, et non pas sur la lumière qui vient ensuite...

Oui mais il y a aussi un peu de lumière. Cela implique une temporalité. Ce n’est pas le mélange. Il y a un moment de ténèbres et un moment de lumière. L’œil centrale du film est Juan et pendant tout le film, il est un peu aveugle et a beaucoup de choses autour de lui qu’il n’apprécie pas, mais à la fin quand il est au lit, il y a le moment où il est plein de lumières. Juste avant de mourir, il voit les choses qu'il a ratées et qu'il a réussies. Ce moment explique le titre. Il est capable de voir la lumière quand même. D’un autre point de vue, je dirais que le film dans sa totalité, c’est les ténèbres et que la lumière dont le titre parle, vient après le film. On voit un monde obscure, compliqué et confus, peut-être as-tu ressenti une lumière sous-jacente ? Mais elle vient, c’est sûr.


Je trouve le prix de la mise en scène que vous avez reçu à Cannes mérité. Je me demandais alors pourquoi vous aviez retouché votre film juste après ?

Ce prix c’est huit personnes qui le donnent, c’est tout. Ils vont pas me dire ce que je vais faire dans la vie. Je retouche tous mes films. Même après Cannes (rires) ! Il faut se détacher du film complètement une fois avant de le finir. Il faut rencontrer des gens de tous types, des amis, des critiques, des non-amateurs, des amateurs de cinémas, la famille, n’importe… A ce moment-là, j’arrive à me détacher et j’ai envie de le retoucher. Mais les gens en général ne s’aperçoivent pas des changements. C’est peut-être une perte de temps et d’argent de me part finalement... (rires) Si les gens viennent vers toi et que tu peux discuter avec eux, leurs avis peut être intéressants. Mais pas pour un prix. Un prix c’est rien et ce n’est pas un prix qui va t’empêcher de retoucher un film. A Cannes, il y a huit ou neuf personnes dans le jury. Souvent lui aime A, elle aime B et lui aime C. Alors on se met d’accord, et celui qui gagne c’est D ! Ca arrive tout le temps ! Peut-être que le jury devrait être une personne ? Tout est histoire de compromis.


J’ai trouvé intéressant la proximité entre la scène des bains qui suit directement celle de la fête familliale. On quitte plein de gens et on les retrouve tout d'un coup nus. Y’a-t-il un lien ? Cherchez-vous à forcer quelque chose ici ?

Il y a un lien bien sûr. Si tu l’as ressenti c’est que c’est clair, et je suis ravi que tu l'aies vu. Tous ces changements de rythmes et des situations font le sens des choses, c’est comme notre cerveau. Là je peux être en train de parler avec toi, du film. Et puis ma femme m’appelle et elle me dit qu’elle m’aime au téléphone, alors on change nos rôles, on a une discussion plus intime. On est capables d’habiter dans ces mondes différents tout le temps et de sauter rapidement de l'un à l'autre, et c’est ça qui se passe dans ces deux séquences. Ca va pour tout le film ces changements. 


Vous refusez le champ contre champ dans vos dialogues, est-ce que finalement Post Tenebras Lux est un film sur la non-communication ? 

Il n’y a rien à voir avec un système de communication. Je pense que c’est plus intéressant de ne pas utiliser ce système de champ contre champ. il y a des manières plus intéressantes à filmer un dialogue que ça. Ou alors peut-être une fois... Et tu sais à quoi il faut penser aussi quand on aime le cinéma ? Très peu de gens le font... Je ne suis jamais revenu sur un plan ! Si je reviens, c’est d’ailleurs, d’un autre point de vue. Je pense qu’à chaque fois il y a une endroit précis et correct de se rapprocher de la situation, ce n’est pas comme la télé. Jamais un plan ne doit être répété.


Post Tenebras Lux de Carlos Reygadas, Mexique, 2012




18 févr. 2013

TT Speaches: Janvier 2013

Illustration: Guillaume Dénervaud


Entre les albums sortis en toute fin d’année et les déjà très nombreuses sorties du du mois, janvier lance 2013 sur les bons rails. Pas encore d’énormes découvertes, mais l’écume brillante de 2012. Espace critique et ouvert, TT Speaches repart pour une troisième saison, avec toujours autant d'enthousiasme et de grands écarts stylistiques, même si l'on ne mâchera pas nos mots, c'est promis - pour preuve les disques ouvrant ce premier recensement de l'année…





Pierre : Julien en avait déjà parlé dans le précédent Speaches mais je pense qu’il vaut la peine de revenir sur le dernier Asap Rocky, LONG LIVE ASAP, très attendu. Pour ne pas être trop négatif, il faut vite laisser de côté la comparaison avec sa précédente mixtape, LIVE LOVE ASAP, tant cette dernière était supérieure tant au niveau des productions, de la qualité individuelle des titres ainsi que de l’ambiance musicale générale. C’est bien le premier reproche que l’on ferra à LONG LIVE ASAP que d’avoir perdu le côté sombre pour adopter un son beaucoup plus FM, avec des titres à la limite entre séduisant et repoussant, et parfois vite lassant. "Wild For The Night" avec Skrillex en featuring représente l’exemple le plus frappant de cette dérive FM. L’album est tellement orienté dans ce registre que tout ce qui échappe au registre du tube tombe à plat. Clams Casino signe une de ses productions les moins intéressantes et "Phoenix" n’arrive pas à convaincre avec son ton mélancolique surjoué. Par contre, au niveau des tubes, on est servi avec LONG LIVE ASAP. Le top est atteint avec les deux titres collectifs. Asap Rocky convie tout le beau monde du hip hop, Danny Brown, Kendrick Lamar, Drake, Action Bransons et d’autres encore pour deux titres jouissifs : "Fuckin Problem" et "1 Train". Ce dernier avec sa dream team et son beat old school rappelle les heures de gloire de DJ Muggs. Mais mon titre préféré reste "Fashionkilla" grâce à la meilleure production de l’album et sa sensualité sous exta.


Julien : Sorti le 15 janvier mais bien avant sur Internet, LONG LIVE ASAP semble être déjà là depuis un certain temps; comme tu le dis, l'attente forte ne faisait que renforcer les réactions. Pour ma part, je te trouve assez sévère, car ce LP - peut-on encore parler de mixtape ici? - si elle ne possède pas la même atmosphère, garde une certaine patte et des uppercuts sonores en comparaison (en terme de calendrier des sorties) d'un Kendrick Lamar qui semble tout fluet avec son LP GOOD KID M.A.A.D. CITY. A l'instar de ce dernier, et je te l'accorde, Asap tape dans le tube, et pas qu'à moitié. Notre illustrateur vitfait parlait de classique le titre d'ouverture éponyme; les réécoutes ont pour confirmé sa prédiction, avec un (non) refrain osé pour une ouverture en faux-rythme. Il est certes clair que les tracks avec Santigold, Skrillex ou OverDoz ne sont pas des modèles réussites. Par contre, après c'est le défouloire avec "Goldie" produit par Hit-Boy et "PMW" tout bon en groove, ou, plus loin, "Ghetto Symphony" (featuring Gunplay et A$AP Ferg) et effectivement "1 Train".


Julien : Je me permets d'enchaîner sur une autre semi-déception avec le 3ème LP de Falty DL, HARDCOURAGE. Originaire du Connecticut, Drew Lustman signe ce disque sur le label londonien et historique Ninja Tune. Ce qui pourrait s'apparenter comme un gage de qualité se matérialise en des productions plus que banales, ne parvenant sur presque aucun morceau à se différencier de la masse des productions hebdomadaires en electronica – c'est souvent le risque pour un producteur et remixeur connu que de voir son album passé aux oubliettes. Tranchant en remix – Mount Kimbie, Scuba, Seun Kuti - Falty DL livre ici un 10 titres qui semble se chercher et répéter ce que l'on entend depuis cinq ans en dubstep ("Straight & Arrow"), ambiant ("Finally Some Shit/The Rain Stopped") ou dans la lignée des productions de Matthew Herbert ("Kenny Rolls One"). Et impossible de ne pas parler de la soupe insipide "She Sleeps" avec Ed Macfarlane des Friendly Fires (qui?) en ouverture d'album… Dans la même catégorie, on lui préférera nettement DREAMING IN KEY de Applescal, producteur néerlandais du nom de Pascal Terstappen, récemment révélé au grand public avec le dub rétrofuturiste "Boys" (featuring David Douglas). On observe aussi d'autres insertions plus sobres comme "Spring And Life" ou "The Composer" sous patronyme Boards of Canada, plus sensuelles comme le très Walls "On The Way" (featuring Piana) ou plus proches de John Tejada avec "Spring and Life" ou "Wise Noise On Time" (featuring Lanny May). Pas mal de références, mais un LP plus que correct. On reste dans le champ électronique Raphaël, n'est-ce pas?




Raphaël : Oui, on passe directement on label d'Actress, Werk Discs, avec Moiré et son NEVER SLEEP, EP remixé, du coup, par le boss du label. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple (et qu'on a Actress sous la main)? La marque de fabrique brumeuse du label étend son aura puissante sur des territoires plus dansants. Etrange power-house mélancolique qui, malgré de douces putasseries, donne envie de danser sur la plage un soir d'été orageux. C'est gras et ça tabasse comme un coup de poing dans la ouate, c'est love comme une première rencontre des corps, à l'instar de l'envoûtant "Into".


Pierre : Pour regarder tomber la neige, un disque idéal cet hiver fut ELEMENTS OF LIGHT de Pantha du Prince, dont on guettait le retour depuis le très bon BLACK NOISE. Ici, il s’acoquine avec le Bell Laboratory pour un album qu’on pourrait presque qualifier de musique de Noël avec ses tintements de cloches. Le résultat reste peu défini, on ne sait plus très bien si on se trouve dans le splendide ou l’anecdotique. C’est peut-être dans cet interstice que se joue le plaisir méditatif face aux nappes électroniques et campaniformes (merci wikipedia de m’apprendre de nouveaux mots), tels la lente chute de flocons.


Julien : L'Allemand Hendrick Weber jouait pas mal, cela dit, depuis le début de ses productions (2004), avec ces sonorités de ”Glöckchen”, cloches et autres carillons, tant autant qu'avec les silences et infrabasses lors de son LP – suscité – le plus remarqué sorti en 2010. Pour moi, cette collaboration avec le groupe norvégien donne un résultat plus que prévisible, les deux entités développant une certaine idée de la monumentalité en musique, pour ne pas dire ”cathédralité” si je pouvais aussi me permettre un néologisme. En gros, c'est comme associer Jean-Luc Godard et François Truffaut en espérant de l'action. Titre clé, "Photon" prouve que le propos sur quatre minutes suffit largement à l'expérimentation annoncée. Testé tard dans la nuit, ELEMENTS OF LIGHT prend plus d'ampleur, même s'il reste cette impression que les 43 minutes 30 secondes répètent le même pattern (ce qui en soit n'est pas une tare, sauf si elle semble tenir du gimmick).  Raphaël, je sais que tu as toujours préféré le Pantha du Prince hors collaboration (je pense notamment au quasi-FM ”Stick To My Side” avec Panda Bear)…

Raphaël Je dois avouer n'avoir porté que peu d'attention au nouveau projet. Si les résultat, plus particulièrement en live, doit prendre tout son sens, il semble que Pantha du Prince, comme tu l'as déjà mentionné, répète les schémas. Si le personnage reste intéressant et d'une certaine pertinence, ce nouveau projet fait un peu office d'ersatz tant il est maniéré et précieux. Trop tiré à quatre épingles pour moi, pas assez d'aspérités. C'est notamment chez Peaking Lights que j'irai chercher mes aspérités. Après l'album Lucifer qui, chose rare, avait fait l'unanimité chez nous, le couple le plus cool de la musique indépendante (si, si) a trouvé le bon filon: LUCIFER IN DUB (avouez que ça sonne bien). Ou des versions dub, enfin encore plus dub, du précédent album. Ca groove comme un après-midi vaudou sur la plage, ça sent la poussière. Plus percussive et électronique -j'ose l'adjectif "dansant"-, cette nouvelle sortie achève de confirmer ce qu'on savait déjà tous: ils ont tout compris. Rarement un projet aussi frais et ambitieux a vu le jour ces dernières années. Accessoirement, c'est un signal de plus vers une scène américaine en pleine effervescence, après une période plus creuse.

Si Not Not Fun et 100% Silk ont ouvert une brèche salvatrice ces 2, voire 3 dernières années, prouvant que la véritable cohérence d'un label se situait encore au-delà du spectre musical qu'il embrasse, des écuries comme L.I.E.S ou présentement Trilogy Tapes ont démontré qu'il ne s'agissait pas d'un acte isolé. Passé entre les mailles de Think Tank jusqu'à maintenant, je profite de la sortie de MGUN, THE NEAR FUTURE, pour rendre honneur au label londonien le plus excitant du moment, notamment responsable de quelques excellents EPs de Willie Burns et Dro Carey. Si MGUN n'évoquera probablement rien, le peu d'informations qu'on a sur le personnage indique notamment des collaborations avec Kyle Hall. Surprenant, à l'écoute de ces six morceaux salaces qui, même si largement dansables, n'évoquent pas directement le clubbing à la Detroit. Kicks distordus, basses démoniaques: les machines sont massives et la démarche radicale: le particulièrement grinçant "The Race" illustre à merveille la débauche analogique pourtant loin d'être taillée pour le club. D'ailleurs, l'univers nerveux et sous-terrain de MGUN  semble faire appel aux éléments techno pour mieux s'en éloigner. En témoignent les samples de...Jefferson Airplane, colonne vertébrale de l'énigmatique "Walk With Me". Et Pierre de revenir à Not Not Fun.




Pierre : Mon premier album du mois de 2013 va à CONFRONTATIONS de Umberto, qui clôt le revival lancé par Drive en 2011, continué par Johnny Lewel et le label Italians Do It Better. Une fois encore, on se retrouve face à l’indétrônable pochette avec route qui se perd dans l’horizon dans une ambiance qui fleure bon la nostalgie 80s. La musique s’y insère avec ce fétichisme de films de science fiction rêvés. Mais contrairement à par exemple SYMMETRY qui additionne les prises studio éparses, CONFRONTATIONS construit une vrais trame cohérente, faite de sons lugubres, de synthés rétro évoquant véritablement un film d’horreur italien sur VHS. Umberto allie talent de composition et clarté de production, incarnant le parfait milieu entre le versant pop (Chromatics) et le plus savant (Zombie Zombie) du courant musical rétro-futuriste. La preuve en deux temps avec "Confrontation" et surtout "Dead sillent morning".


Julien : J'ose associer à un tel acte musical le nouvel album sophistiqué de Toro y Moi – même si l'on pourrait m'accuser d'user d'un tel adjectif pour un artiste proche du peuple jeune et cool. Très ambitieux mais aussi excessivement long, ANYTHING IN RETURN succède donc à l'encensé et détaché UNDERNEATH THE PINE et ses tubes à la pelle - ”New Beat”, ”Got Blinded” ou ”Still Sound” faisant en 2011 de Chazwick Bradley Bundick une bonne adresse pop indie quoique salement bloqué entre le génie furieux d'Ariel Pink et un héritage soul éclaté, caractérisant bien ce statut bâtard de la Chillwave, affreuse dénomination à quiconque utilisant synthétiseurs, loops au service d'aptitudes mélodiques (et dans la foulée mélancoliques). Toujours chez Carparp Records, Toro Y Moi revient avec d'autres prétentions à la production, tout en restant aussi chill avec le single "So Many Details", ambiance feutré pour un artiste sobre joignant crédibilité et hype sans forcer. Reste que l'ambiguïté rôde, entre le pédigrée des clippers et le titre se révélant mou du genoux un mois et demi après sa publication. "Harm In Change" lançait pourtant ce 3ème album sur de bien meilleures bases, mais on sent très vite le souffle du boulet, ou plutôt la frontière du mauvais goût qui est franchie, comme sur les voix et le featuring maladroit sur "Say That" suivant ce premier titre. Si "Studies", "Touch" ou "How's It Wrong" sont de toute bonne facture, on peine sur les autres titres plus accessibles qui ne jouent que les faires-valoir eu égard aux titres du disque pop des dernières années, THE ENGLISH RIVIERA de Metronomy. Le magazine Tsugi a consacré ce disque de Toro y Moi album du mois en jouant la carte du fameux "niveau de lecture caché", truffé de microscopiques et géniales sonorités, ce qui n'est certes pas faux. Reste que sur un album entier, cette prétention à l'aptitude en production lasse et ne cache pas la faiblesse de composition des morceaux. Je sais Pierre que le disque suivant n'est pas non plus un modèle de réussite…


Pierre : Avec Darkstar, ce n’est pas tellement leurs albums qui m’avaient intéressés jusqu’ici. Je n’ai presque pas écouté leur précédent disque, c’est bien plutôt leur live au Kilbi en 2011 qui reste mémorable, même s’il en est certains pour juger que l’engouement général relevait d’une forme de folie collective de type Port-Saint-Esprit, le live récent au Rocking Chair faisant pencher pour cette dernière interprétation. Pas beaucoup d’attente pour ce NEWS FROM NOWHERE. L’album file tout seul, c’est joli et tout mais ce qui dérange c’est que Darkstar semble s’arrêter au milieu du chemin, groupe de rock pour gens qui écoutent de l’électro, groupe d’électro pour gens qui écoutent du rock. NEWS FROM NOWHERE manque en plus de l’énergie des live et reste confiné dans un registre presque folk faisant parfois penser aux anciens Animal Collective. En moins bien.


Julien : Darkstar fut parmi nos sujets de discussions des deux dernières semaines, certains citant leur excellente - et percutante - tournée de 2011, d'autres n'arrivant pas à se détacher de la relative médiocrité de leur live version 2013. Etait-ce la salle, les conditions, le public ou un Feldermelder maousse en ouverture? On n'en sait trop rien, si ce n'est que NEWS FROM NOWHERE est un album qui s'est oublié quasi-instantanément, et pourtant ce n'étaient pas les qualités au groupe londonien qui manquaient, qui plus est signé désormais sur Warp Records. Difficile après une telle somme monotone de pouvoir encore défendre un style indie en véritable déliquescence (si même les bons éléments s'y mettent…). 






Pierre : En guise de rattrapage, l’excellent label Night Slugs sort une compilation réunissant son Allstars. La qualité des différents titres réunis ici font de cet album un indispensable pour tous les non-encore initiés et ceux qui en demandent encore. Derrière les emblématique Jam City et Girl Unit, 12 titres pour dancefloor idéal : syncopé, embrouillés, jouissifs. En plus, tout est inédit, soit le titre même, soit sa production. De la crème.



Julien : Autre « Allstars » avec Nick Cave and The Bad Seeds et leur nouvel album PUSH THE SKY AWAY. Vous me taxerez de réactionnaire ou, au mieux, de conservateur, mais voici mon disque du mois: pour le poids historique bien sûr, mais surtout pour l’immensité des neuf titres présents sur ce… 15ème LP. Parce qu’hormis l’Australien noiraud, on a tout de même une histoire contemporaine de la musique dans les Bad Seeds: Mick Harvey qui formait avec ce dernier les Birthday Party - toujours présent - alors que sont passés à travers cette formation du sang des Einstürzende Neubauten ou de Magazine. Ce même Mick Harvey qui a quitté Cave en 2009 après avoir tout vécu ensemble depuis l’adolescence. Puisse cette séparation avoir un impact, PUSH THE SKY AWAY garde la patte - saillante - d’un Nick Cave sur qui le temps ne semble avoir aucune emprise. Le disque possède une profondeur qui fera passer la majorité des artistes chroniques ci-dessus pour des rigolos; enregistré à Saint-Rémy-de-Provence (sisi), il contentera les érudits et ravira les exigeants. Nick Cave ne se caricature pas pour autant et signe quelques titres presque suaves, du moins mélodieux à l’instar de l’ouverture ”We No Who U R” - « une ballade étrangement sobre avec un fond de menace dans son refrain » dixit pertinemment le magazine Rolling Stone - ou de ”Mermaids”. C’est surtout les titres plus longs qui frôlent le génie, comme ”Jubilee Street” ou ”Higgs Boson Blues”, tout en crescendo, rappelant tristement d’autres élèves de Cave, Madrugada, formation norvégienne fauchée en pleine route vers la gloire. Si ce n’est cette curieuse et flipéée histoire genevoise du CERN (le boson de Higgs, sisi), on regrette la méga faute de goût avec la pochette mettant en scène Cave et sa femme Susie Bick à oilpé dans leur chambre à coucher. 


Pierre : Pour les plus tout à fait jeunes comme certains d’entre nous, la sortie d’une nouvelle chanson des Strokes reste toujours un événement, demandant à tous ceux qui ont connu les heures héroïques de 2001 de se positionner. J’avoue que tout ce qu’ont fait récemment les Strokes me laisse dans une forte indécision, entre cri au génie et annonce de fin de flamme. A nouveau, "One Way Trigger" surprend d’emblée avec Julian Casablancas qui chante extrêmement haut. Toujours avec cette guitare qui somme comme un synthé mais pas vraiment, le résultat donne parfois envie de se jeter à genoux, peut-être les derniers restes de mon côté fan, plus souvent de couper le son. Les Strokes auront au moins ce mérite d’échapper à l’attendu et de provoquer cette perplexité qui fait se demander si on ne se trouve pas en face de grandes chansons sans savoir les écouter. J’attends l’album pour me déterminer. Peut-être. Je me réjouis de savoir ce que vous en pensez, Julien qui a connu en même temps que moi le retour du rock, et Raphaël qui échappe à ce passé de fans.


Raphaël : Pour être tout à fait honnête, je n'y ai pas vraiment échappé... J'ai aussi aimé les Strokes. Malgré tout, j'avoue n'avoir aucune perplexité face aux produits qu'ils délivrent. La ballade surproduite, entre beach et stadium, sans façons. Ca ne m'émeut pas comme certains groupes bien teenager dont je tairai le nom, ça m'agace en fait autant que Muse. Les guitar heroes, c'est fini non?






Julien: Difficile de passer à une autre chose après le cas Strokes, mais surtout ce disque de Nick Cave qui me reste dans les entrailles. Brièvement: ce morceau est presque aussi étonnant que l'oeuvre d'art surréaliste qu'a réalisé Matthew Bellamy avec le dernier Muse. Tout ceci me rappelle que nous devrons disserter prochainement sur la commémorations de ce fameux retour du rock - ses dix ans donc. Je continue sur une autre pièce d'histoire: par honnêteté je ne parlerai pas dans ce recensement du nouveau et quoiqu’inespéré My Bloody Valentine (MBV), ne l’ayant reçu que peu de jours avant le bouclement de la chronique. Nous y reviendrons le mois prochain - tout comme pour l'album FADE de Yo La Tengo -, histoire de donner du temps un disque qui me déçoit actuellement. Restons dans le registre noise et un tant soit peu hanté avec THE MAN WHO DIED IN HIS BOAT de Grouper, alias Liz Harris, de Portland, qui confirme être une des artistes multidisciplinaires les plus intéressants du moment - elle s'était révélé au public du Media Art au Transmediale 2012 de Berlin par le projet Circular Veil en collaboration avec Jefre Cantu-Ledesma, installation initialement conçue pour le Berkeley Art Museum. Ratée coup sur coup aux Urbaines et au Kilbi im Überral de Zurich, Grouper quitte les drones pour revenir à l'essentiel de sa musique spectrale, à la guitare acoustique et aux voix superposées en échos. L'album est peut-être moins prenant que le double LP A | A: ALIEN OBSERVER / DREAM LOSS, mais rares sont ce genres d'objets sonores intéressants sur la longueur, ce que parvient facilement à faire Harris, aucunement maniérée (c'est souvent le risque quand on touche au vaporeux et aux codes arty). Avec cet album, c'est surtout la grande satisfaction de voir un projet se développer en prenant de nouvelles directions. 


Disque du mois
Pierre : Umberto, CONFRONTATIONS
Julien:  Nick Cave and The Bad Seeds, PUSH THE SKY AWAY.
Raphaël: MGUN, THE NEAR FUTURE


Singles du mois 
Pierre: Arca, "2 blunted"
            Asap Rocky, "Fashiokilla"
Julien: KH, "Track I've Been Playing That People Keep Asking About"
Raphaël: Moiré, "Into"

14 févr. 2013

Battle Tank : Tabu vs Beasts of The Southern Wild

Illustration : Charlotte Stuby
L’idée germait depuis quelques temps. Chez Think Tank, on aime bien prendre un objet et le triturer d’une façon que nous pensons originale. Pour ce faire, cette fois, au lieu de parler d’un seul film, nous avons choisi la bonne vieille méthode du face à face, bien qu’il s’agisse du plus déséquilibré qu’il soit.

Ces deux long-métrages sortis à un mois de différence en Suisse ont chacun reçu de très bonnes critiques dans la presse internationale et européenne. Ils partent d’un même point, celui d’avoir généralement plu aux « professionnels » de torchons et de mots. Mais ce n’est pas le seul élément qui les rapproche. Les deux histoires ont quelque chose de semblable. Elles essayent chacune de reformuler un langage cinématographique qui semble épuisé depuis longtemps.


Monde sauvage

Dans Beasts of the Southern Wild par exemple, Benh Zeitlin prend le pari de se mettre à hauteur d’une petite fille de 9 ans dans le Bayou en Louisiane afin de raconter une histoire de propriété, de famille et de fin du monde, le tout entouré par le monde sauvage du sud-est des Etats-Unis. De son côté, le réalisateur portugais Miguel Gomes tente d’évoquer un passé par le truchement d’un amour perdu qui pèse encore sur la fin de vie d’une vieille dame. Ici aussi Gomes exploite des thèmes comme l’amour et la fuite au beau milieu d’une Afrique colonisée du début des années 60. Le monde sauvage se retrouve et devient ainsi le décor commun de ces deux récits.

Pour Zeitlin, le monde est en train de tomber. Mais cela n’empêche pas de se prendre la main et de danser au bord de l’eau sur une abominable fausse musique des Bayous avec des feux d’artifices aux éclats lumineux et aveuglants. La petite fille (qui joue de façon exemplaire) de mère inconnue et d’un père colérique, se bat contre le monde, la nature y compris. Et lorsque le déchaînement naturel des eaux devient un risque pour la vie des habitants du Bayou, la petite fille refuse, avec d’autres résidants, de quitter leur terre, synonyme de propriété, de royaume personnel. La petite histoire s’étire en parallèle avec une fable qui ne sert strictement à rien narrant une histoire de buffles géants qui foncent droit sur la maison de la petite Hushpuppy (c’est le nom de la fillette). Lorsque celle-ci se dresse face à eux, ils la regardent, niaisement, et retournent là d’où ils sont venus. Un aller simple vers l’inutile.


Le crocodile

Chez Gomes aussi on parle de bêtes étranges qui hantent les lieux, sauf que celles-ci ont (au moins) un rôle dans l’histoire et une responsabilité imagée intense et utile. Si l’ennemi qui rôde dans les montagnes du Mont Tabu ne se montrera jamais, le crocodile, emblème de l’union interdite, apparaît furtivement au cours du film. Séparé en deux parties respectueusement nommées « Paradis perdu » et « Paradis » (à l’inverse du film de Murnau en 1931 qui porte le même nom), le prologue implicite du film raconte la tristesse amoureuse d’un homme préférant le suicide à la souffrance : le crocodile, montré dans un unique plan, devient ainsi une personnification omniprésente de la mort, même hors-champ, comme l’est d’ailleurs montré le suicide. Mais l’image du crocodile ne se réduit pas à une métaphore limpide. Elle va changer au cours de l’histoire, évoluer, puisque plus tard, il sera l’objet qui permettra à Aurora et Gian Luca de se rapprocher. Immobile et la gueule ouverte sur la terre ferme, le reptile est rapide et dangereux sous l’eau : mieux caché, il est redoutable – comme le sera la passion charnelle extraconjugale des deux amants.

Mais Tabu dépasse ce type d’objet métaphorique fondamental et va beaucoup plus loin. Le film est un diptyque dont la deuxième partie est le passé de la première. On y raconte surtout l’histoire d’Aurora, jeune femme qui se retrouve seul servie par tout un palais au centre d’une Afrique colonisée, loin d’une culture beat qui bouillonne à des kilomètres de là. Aurora a des valets, un mari, un cadeau (le crocodile) et les amis de son mari qui joue dans un groupe de beat’n’blues. Cette seconde partie étonne par cette utilisation du film muet et du film sonore, où les dialogues n’existent pas (plus) et où les sons d’ambiance – l’eau, la jungle, la musique (diégétique) – habillent un paysage sonore d’une époque qui se veut muette… Muette, sourde ou, plus sûrement, oubliée : « Paradis » raconte les plus beaux instants de la vie de Gian Luca, dans lesquels ses souvenirs se sont gentiment évaporés et où seul des moments particuliers lui reviennent à l’esprit, et donc à l’écran. Gomes se sert ainsi parfaitement des artifices du cinéma en ne prenant que ce qu’il pense nécessaire à l’élaboration de son histoire.


Zeitlin ne dit rien, Gomes raconte tout

A la fin de son histoire, Beasts of the Southern Wild tente de faire revenir une mère qui n’existe que dans les rêves d’une gamine de 8 ans dans le but qu’elle rejoigne un père mourant dans le Bayou. La conclusion sent la mort et la tristesse, mais pourtant, c’est une nouvelle danse joyeuse et pathétique qu'entreprennent les derniers habitants. Tout le film est constamment ramené du côté d'un bonheur forcé et à la quête de héros marginaux que sont ces résidants du mauvais côté du barrage. La séquence où la petite fille et sa famille et amis sont rapatriés dans ces hôpitaux qui ont l’air d’être les mêmes que ceux qu’on trouverait si une attaque extra-terrestre avaient eu lieu sur terre, dévoile tout le pathétique du film : Zeitlin essaye de provoquer mais n’en devient que plus ridicule en voulant mettre sur un piédestal la liberté heureuse de ses personnages. Comme lors de cette séquence où Hushpuppy rencontre celle qui pourrait être sa mère mais qui, sans comprendre pourquoi, retourne vers son père mourant avec un nuggets au crocodile en guise de cadeau. Quelle conclusion !

Alors on repense au travail de Gomes, à l’idée pure et simple du diptyque réussi, à l'utilisation et au choix de la musique dans son film, à ce fameux changement de temporalité qui intervient au milieu du film, l’un des plus séduisant flashback au cinéma de ses dernières années (qui rappelle celui de Bullhead dans sa désinvolture et sa force contenue). Gomes, par le biais de cet amour perdu au fin fond de l’Afrique, réussit un discours autant artistique que politique, peignant en quelques minutes le Portugal d’aujourd’hui en invoquant la crise économique (l’argent qui disparaît, le casino), la religion (les prières du soir) et le fantôme du colonialisme personnifié par la servante de couleur qui travaille pour la riche Aurora alors dépassée par son temps et par le monde urbanisé. Gomes ne se répète jamais (contrairement à l’insistant Zeitlin) et emploie comme il le faut son décor, ses personnages et leur situation dans un milieu qui mêle le fantastique, le lyrique, le réalisme, le mélancolique ou encore la nostalgie qui est à elle seule personnifiée par Aurora, cette femme qui retrouve dans le Paradis la magie de son passé, et bien sûr celle, en filigrane, du cinéma. 



11 févr. 2013

Kino Klub: Camilla Sparksss – I'll Teach You to Hunt (CH)



Barbara Lehnoff répond au succès de Peter Kernel par un projet solo appelé Camilla Sparksss. Vue récemment au Kilbi im Überall à Zurich, la Canado-Tessinoise garde l'ADN de sa formation initiale, véritable figure de proue de la musique indépendante helvétique, en passe de s'imposer véritablement à l'étranger comme a pu le faire Sophie Hunger: intensité, subtilité, force de frappe et références maîtrisées – WHITE DEATH & BLACK HEART est tout simplement un des meilleurs albums à guitares des dernières années. Lehnoff affronte ici seule la scène, clavier et danseuse / égérie bien en main. Ce clip home-made présente le second titre de ce nouveau projet, "I'll Teach You to Hunt", réalisé à la Fonderia de Bellinzone et répond au premier extrait porté tout autant sur la femme que sur la Cold Wave (voir ci-dessous). Camilla Sparksss se produira ce vendredi 15 février au Bourg de Lausanne, soirée dont nous assurerons l'After Party.




CAMILLA SPARKSSS (CA) 
AFTERSHOW: THINK TANK 

VENDREDI 15 FEVRIER 
Bar: 22h Début: 22h30 
Entrée 15.-| 10.- avec la carte du Salopard || Aftershow: 5.- Hyper Pop, Cold Wave


28 janv. 2013

Musikunterstadl: Heute und Danach

Photo: Irene Staub, in Heute und Danach (Prill Vieceli Cremers)
Après Hot Love, Lurker Grand et André P. Tschan sortent un nouveau livre sur la musique suisse aux Editions Patrick Frey, s’intéressant cette fois-ci aux années 80. Un travail essentiel balançant entre nostalgie et candeur, qui génère tellement d’attentes que, forcément, on est parfois déçu. 

Pierre : Vraiment, Heute und Danach vient combler un vide, comme l’avait fait Hot Love. Pour les plus naïfs et les moins initiés, c’est déjà une surprise de savoir que la Suisse ait connu une scène musicale riche dans les années 80. On est en plein dans ce mythe idéologique d’une Suisse si neutre qu’elle échappe à l’Histoire. Tout comme elle n’aurait prétendument pas connu de mouvements sociaux, de courants fascistes, son sol n’aurait pas été foulé non plus par des innovations culturelles. Avec Musikunterstadl, Think Tank a voulu démonter ce mythe en montrant la qualité de productions suisses contemporaines ou passées. On se réjouit que Heute und Danach arrive enfin comme preuve de la vivacité de cette scène, accumulant sur près de 700 pages des interviews de personnalités diverses, couvrant un spectre extrêmement large. Le livre se termine même par une tentative de discographie complète, archives impressionnantes tant graphiquement que quantitativement.


Julien : Hot Love avait placé la barre très très haut en 2006, raflant notamment le prix du jury du concours des Plus Beaux Livres suisses la même année. Tout était quasi parfait: la couverture avec la petite publicité Sinalco en bannière rappelant les affiches de concerts des années traitées (1976-1980), le titre qui claque, le grand format et les prints de fort belle facture, tous en noir/blanc (à l'exception des badges). Il n'y a pas à dire, Tania Prill et Alberto Viecelli avaient fait de cette somme monstre proposée par Lurker Grand (plus "many others") une pièce graphique de haut rang. Fin 2012 sort donc le successeur, toujours chez l'excellent éditeur zürichois Patrick Frey, Heute und Danach, en échos au titre d’un documentaire tourné en 1981 par Christoph Müller, alors chanteur du groupe F.D.P. qui « dénonçait notamment l’omniprésence de la surveillance étatique, le militarisme, la dictature policière et les oeillères de la bourgeoisie » notent les co-auteurs. Qui ajoutent, par rapport au titre a priori plus complexe que le Hot Love: « Le 30 mai 1980 marque le début d’une longue période de changements : c’est à cette date qu’a eu lieu la première émeute à l’opéra de Zurich, et après cela, pendant toute la décennie, dans de nombreuses villes suisses, on a continué à se battre pour obtenir de nouveaux espaces de liberté. Autrement dit : pour nous, l’« Aujourd’hui » a commencé avec les années 80 ». Comme tu le dis Pierre, la somme est plus qu'impressionnante, avec même des statistiques parlantes (Zürich arrive forcément en tête des contributeurs, les femmes représentaient 28% des musiciens, plus de 200 disques parurent sur un label Major, etc.)









Pierre : Hot Love avait gagné le Prix des Plus Beaux Livres et on le comprend aisément tant il avait réussi à adapter l’esthétique punk en la modernisant. Pour Heute und Danach, j’ai plus de doute mais je laisse Julien revenir sur cet aspect. De même, au niveau des textes, Heute und Danach ne jouit pas de la même cohérence que son prédécesseur qui, il est vrai, couvrait une période moins longue et une scène moins hétéroclite. On se trouve plutôt face à une addition de témoignages et d’essais épars. Cette accumulation est à l’image de la scène musicale de l’époque : impressionnante de richesses et de diversité. Rien n’est oublié, ni le punk, ni le début de l’électro, ni Stephan Eicher ou encore Les Reines Prochaines. On peut regretter ici que les textes de témoignages soient ceux qui n’ont pas été traduits. Le nombre de page est effectivement déjà impressionnant mais on aurait pu imaginer une édition française séparée. Ce livre reste une mine d’informations et d’anecdotes sur une époque et une scène musicale qui allaient dans toutes les directions. Les textes les plus intéressants restent sûrement ceux qui concernent le début des années 80 où la Suisse est marquée par des émeutes conduites par des jeunes qui n’en peuvent plus du conservatisme culturel helvétique et de l’absence presque totale de salle de concerts. Suivant le mot d’ordre d’autonomie, la scène musicale suisse connaît un début de décennie très politique, ce que Heute und Danach parvient parfaitement à retranscrire ainsi que l’évolution des années suivantes qui verront le culturel se refermer sur lui-même. C’est bien ce qui fait le côté inédit et passionnant de la scène suisse dans les années 80, ce télescopage entre une nouvelle scène musicale et des mouvements jeunes larges et revendicatifs.



Couverture de
Heute und Danach

Julien : Tu le relèves, le graphisme est effectivement l'une des grandes déceptions de cet ouvrage - même s'il est difficile sur ces reproductions proposées par nous-même de se faire une réelle idée. Hot Love utilisait finement les références esthétiques et soulignait les 324 pages d'une intervention  graphique judicieusement dépouillée; avec des polices de caractères avec serifs dans les titres ou carrément très rondes dans ceux des chapitres ainsi qu'une distinction subtiles dans celles des textes (deux polices proches de la Times) français et allemands, une grille basique et sans sophistication offrant un excellent rythme de lecteur, ce livre se contemplait, révélait la richesse des visuels et des anecdotes de quatre ans cruciaux pour la scène culturelle helvétique. Pour Heute und Danach, c'est un peu plus compliqué, meme si on reste avec les mêmes graphistes zürichois (Prill,Vieceli et Cremers). Le format est ici nettement plus conventionnel (du A4 à 1mm près) et le choix de l'utilisation des couleurs - indispensable tout de même pour cette époque synthétique) finit par nous prendre à la gorge. On sent la difficulté de la tâche (700 pages couleurs, c'est beaucoup, trop?) de faire marcher autant de contributions hétéroclites et de visuels de natures diverses. Nous avions reçu une version du livre sans couverture ni les couleurs correspondants à ce orange fluo le parcourant, devant au dernier moment tenter de coller à l'original. Bon, le livre reste super, mais on a cette curieuse impression que là où son prédécesseur était subtile dans les références, celui-ci pêche par des choix convenus et surtout attendus. Tout ce qu'on peut attendre de cette époque se retrouve dans Heute und Danach, à commencer par la couverture en sérigraphie signée par feu Pierre-Alain Berthola. Les anciens adoreront et défendront sans réserve, les jeunes hésiteront; et c'est là le problème car - on va dire qu'on chipote - le petit frère d'Hot Love est lui aussi fait pour la nouvelle génération qui n'a pas vécu cette (double) époque flamboyant, à l'heure des productions culturelles politiquement correctes, récupérées voire aseptisées, cette même génération qui ne comprendra sûrement pas la couverture peu avenante et pourrait passer à côté de la chose… Dommage, parce que le contenu est plus qu'éloquent historiquement et culturellement parlant. Sinon rien à redire au niveau de la lithophotographie et du choix des images pleine ou double pages.











Pierre : Heute und Danach arrivant dans un domaine quasiment vierge, le souci est qu’il impose une vision des années 80 en Suisse et que cette vision pose certains problèmes et passe à côté de certains éléments. D’abord, malgré le caractère hétérogène des groupes et des individus, on sent parfois affleurer la construction d’une identité de génération. Or cette dernière se replie souvent sur une nostalgie rock assez paternaliste, faisant des années 80 le dernier moment de l’authenticité. Pire, les personnalités interviewées étant appelées à s’exprimer sur l’époque actuelle, on rencontre parfois des avis assez réactionnaires découlant de cette idéalisation des good old days. On aurait aimé plus de contradiction face à ce discours de bon père rockeur. De même, on peut regretter la faible qualité des traductions et surtout s’effrayer face à une introduction pour le moins maladroite qui scinde les différents styles derrière de mauvaises étiquettes, du niveau d’une présentation pour conseil d’administration de banque. Pire, Heute und Danach passe totalement à côté d’une des caractéristiques des années 80 : la chasse aux pépites musicales, la fétichisation de trésors méconnus. Le livre insiste sur les mouvements (prog-rock, art-rock, etc.) et sur les facettes qui jouissent d’une plus forte reconnaisse de ces années mais oublie tout ce qu’on aurait rêvé trouver. A cet égard, l’interview de Stephan Eicher fait figure d’exemple paroxystique. Alors qu’on se jette dans la lecture, en espérant enfin tout savoir de nos totems musicaux nationaux, de la composition de "Eisbär" au live "Spielt Noise Boys", l’interview ne cherche jamais à aller avant les premiers succès, rattachant directement Stephan Eicher au rôle de chansonnier. De même, si la techno ou des premières expérimentations électro (grâce à Yello) sont évoquées dans Heute und Danach, presque rien n’est dit des groupes plus confidentiels et pourtant excellents, comme Guyer’s Connection ou encore Starter. Heute und Danach s’affirme donc comme un livre indispensable, riche et comblant enfin un vide ; mais un livre qui demande à être contredit et complété pour donner une autre vision de ces années 80 musicales en Suisse.


Julien : Oui, et qu'il ne faut pas comparer à son prédécesseur, plus court, plus nerveux comme le voulait le sujet traité. Applaudissements pour ce travail de titan à l'heure où l'on a plutôt tendance à oublier le passé et chiller en clubs. Relevons certains auteurs comme Wolfgang Bortlik, Alain Croubalian, Michael Lütscher ou Sam Mumenthaler, relevons aussi l'index dantesque en fin d'ouvrage, de même que les vernissages qui se déroulèrent dans les lieux chargés d'histoire: Rote Fabrik, l'Usine de Genève ainsi que le Fri-Son qui fête ses 30 ans. Des lieux encore debout, fiers et récupérés aujourd'hui par des villes qui n'en demandaient pas tant dans les années 80. Malgré ses quelques imperfections, Heute und Danach, c'est cela que l'on retiendra, montre « la diversité de ce qui reste la période la plus marquante et qui a eu les effets les plus durables de toute l’histoire de la scène musicale suisse. (Nous) n’avons cependant pas la prétention de faire le portrait définitif de toute la scène underground des années 80 en Suisse romande et alémanique » expliquent les auteurs. Non définitif certes, mais difficile d'imagine une suite consacrées aux années 1990… Hot Love a profité de la parution de son petit frère pour se voir récemment réédité. Les deux exemplaires sont de toute façon plus qu'indispensables. Verra-t-on d'ici peu un coffret de disques complétant l'ensemble?









Toutes les reproductions ©Think Tank sauf l'illustration de l'article (Prill Vieceli Cremers)


Lürker Grand et André P. Tschan, Heute und Danach
218 x 285 mm, 672 pages, Softcover
Edition Patrick Frey 
N° 121 ISBN: 978-3-905929-21-8 
EUR 62 | CHF 78

26 janv. 2013

Pour le week-end : Black Movie 2013

Photo: L de Babis Makridis (Grèce)
Après les projections notables de Pieta, Tabu ou encore Post Tenebas Lux, le festival Black Movie attaque son dernier week-end avec une pléthore de pépites à découvrir dans quatre différentes salles de la cité de Calvin. Vous n'arrivez pas à vous décider parmi la soixantaine de films que propose la méduse de l'affiche? C'est là qu'intervient Think Tank! En cette fin de samedi après-midi, il y a encore de belles choses à voir du côté asiatique avec le très gore et drôle Dead Sushi (21h30) ou l'excellent dernier film de Johnnie To Life Without Principles à 22h. Le film de Hong Sang-soo est encore d'actualité (In Another Country) avec une dernière projection à 22h. Demain, entre le ciné-concert à l'Usine de Saul Williams sur le film Aujourd'hui d'Alain Gomis et plus d'une vingtaine de films pour les grands et les petits avec le fameux Petit Black Movie et ses projections matinales qui comprend entre l'autre le très beau Letter to Momo dimanche à 13h30. Pour votre dimanche, la fable adolescente et chilienne Joven y alocada a séduit tous les spectateurs de la semaine (voir le trailer ci-dessous) ! Un film grec, le très absurde L vaut le détour avec son histoire de road-movie sur place et de pots de miel. Enfin, bien sûr, Outrage Beyond (21h30, Langlois) de Takeshi Kitano précèdera le film primé qui sera projeté à 22h à Grütli Simon. Tout le reste du programme sur Black Movie.ch ! Il y a pire comme fin de week-end...


 

24 janv. 2013

Jeu de forces, The Master de Paul Thomas Anderson

Photo: Baker Wardlaw

Cinq ans après le chef d’œuvre There Will Be Blood (à coup sûr l’un des trois meilleurs films de ses quinze dernières années), le réalisateur né à Studio City et élevé aux tétines de l’Hollywood de la fin des années 90s, propose un sujet à double tranchant, le père de la scientologie – un terme jamais utilisé dans le film. Mais PTA (appelé ainsi intimement par ses pairs), y voit plutôt un « film d’amour, entre deux hommes » (Le Point).

PTA est d’abord un réalisateur de l’intérieur, du dedans et du studio. Hard Eight et Magnolia sont les films urbains par excellence, sans oxygène et sans issue. Boogie Nights va même plus loin en étant le long-métrage de studio par excellence, de l’intérieur, à un niveau proprement sexuel (le monde du porno). Punch Drunk Love est encore un film sur l’enfermement, ou sur l’incapacité de trouver du libre dans la vie de Barry (ses sept sœurs qui l’étouffent, l'ouverture dans le garage et sa folie vagabondant dans les couloirs glauques d’un immeuble à la recherche de sa dulcinée). Puis vient 2007 et l’immense There Will Be Blood où les espaces prennent une importance disproportionnée et étourdissante face à l'homme avec un petit "h", aucun personnage féminin n'étant présent dans le film. Le décor naturel se transforme en objet, en un sujet fondamental de l’histoire, comme le souligne la bande-originale orchestrée par Jonny Greenwood (qui revient dans The Master) dont le titre d'ouverture s'appelle tout simplement "Open Spaces". PTA passe un cap, gravit un échelon, sans tomber, à l'inverse de son personnage principal Daniel Plainview qui lui tombe plusieurs fois, au début du film (physiquement) et à la fin (mentalement). Ce long-métrage étonne par son rapport à la matière, à la terre et au feu (lire l’excellente analyse sur Objectif Cinéma) ; The Master en est tout naturellement une continuation. 



Le large 
C’est d’ailleurs le premier plan qui marque ce continuum : une eau de mer bleue azure, presque verte, agitée par la dérive d’un bateau hors-champ. L’image, légèrement au ralenti, magnifiée par la large pellicule 70mm (réduit à 65mm), impose le lyrisme qui accompagnera l'histoire tout au long de la bobine. A un niveau purement photographique, PTA réalise une imagerie à la puissance d'un Orson Welles comme le montre la dernière scène avec le face à face dans le bureau entre le Maître et l'élève, qui fait irrémédiablement penser à certaines scènes de Citizen Kane. PTA et son chef opérateur réussissent à filmer des objets filmés déjà 1000x dans l’histoire du cinéma en leur donnant une envolée lyrique nouvelle, un point de vue exceptionnelle et poétique.

Toute la première partie du film (sa musique, ses couleurs, son mutisme et la présence des corps) ainsi que son ouverture raconte comment est vécu le retour à la vie normale des soldats et marins américains qui quittent la guerre. Anderson filme le traumatisme, et ce que les hommes sont devenus après les horreurs qu’ils ont vécu durant la 2e Guerre Mondiale. C’est le portrait d’un marin agressif, Freddie Quell (Joaquin Phoenix), instable et qui boit tout ce qui lui passe sous la main afin de ne pas céder et de retrouver une force qu’il a complètement perdue durant son exil. Quand Freddie retrouve une occupation de photographe aux Etats-Unis, c'est avec peine qu'il retrouve une attache normale avec le monde du travail et des relations humaines. Freddie ne peut que photographier les gens, et quand il s'approche d'eux, il les terrorise (la séquence où il prend en photo un homme d'affaires sous des néons qui le surchauffe !). Avec une utilisation de la musique très présente mais jamais pesante, c'est Get Thee Behind me Satan que Ella Fitzgerald chante. Une nouvelle fois, l'enfermement dans les espaces étouffe le protagoniste : la liberté que Freddie recherche est utopique, et c'est peut-être sur un bateau qu'il trouvera un chemin vers une délivrance. Le Freddie redevient marin et prend le large.

La majorité des critiques se met d’accord sur une perte de contrôle du scénario en cours de route. Mais comment le reprocher à PTA puisque son œuvre poursuit toujours une idée de l’éclatement, du non-contrôle ou encore de l’inattendu. Le film traite peut-être du père de la scientologie. Mais avant tout, c’est le portrait d’un pays après la 2e Guerre Mondie, meurtri et en rodage. La deuxième partie du long-métrage se concentre sur le couple Maître/élève et moins sur les premières réunions sectaires de la scientologie qu’un regard évasé fait resurgir, celui de Freddie, lorsqu’il voit les femmes nues danser à côté de Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman) - image terrible, kubrickienne à tomber. Mais là où le film est trop maîtrisé (l'image), le scénario vient tordre ce travail trop appliqué. PTA avouait à la sortie de son précédent long-métrage, qu’il n’aimait pas aller au cinéma et se sentir perdre par l’histoire. C’est pourtant ce qui arrive avec The Master, où les personnages courent après une ligne narrative qu’ils ne trouvent jamais. C’est le destin de l’élève, qui a besoin de se trouver et qui n’y arrive pas, qui a besoin de retrouver un amour perdu qui l’a quitté. 


Tension et âme en fuite 
C’est donc plus la rencontre entre deux solitudes (et non pas deux solitaires) qui vont dépendre l’une de l’autre : c’est la puissance rhétorique et intellect qui recherche la force de la nature et de la folie. Et c'est à ce moment qu'on peut se demander qui est véritablement le maître ? Ne sont-ils pas chacun maître de l'autre ? Mais Lancaster le sait : cette union est une force, et il ne va pas hésiter à faire confiance à cet inconnu revenu de la guerre pour compléter son équipe d’attaque. Chacun va défendre l’autre, mais chacun va aussi prendre ce qu’il peut de son compagnon, quitte à laisser le reste à la poubelle. Ce combat, c’est une phase de The Master inaugurée avec panache mais peut-être, malheureusement, un peu vite évacuée. Nous restons ainsi dans une période d'attente de confrontation, une tension qui explosera par moment (la scène dans les cellules) et lorsque l’élève ne pourra plus suivre les limites qu’imposent le maître : « Vas-y, à toi, dis Lancaster lorsqu’il veut que Freddie monte sur sa moto, tu vas de là à là, et tu reviens ! ».

Freddie, âme en fuite, ne reviendra pas. Paul Thomas Anderson reste ainsi extrêmement distant sur le sujet de la secte et n’ira ni dans la critique, ni dans la satyre, ni dans la profondeur de ce motif de l'histoire et préfère rester parfaitement à distance de cet objet. Il fait simplement évoluer ses deux personnages dans une atmosphère magistralement mise en scène et jouée par une lutte d’acteurs impériaux. On y voit Brando (Phoenix en est le parfait descendant dans ce film), mais aussi Welles ou Bogart. The Master, film mature et lyrique, est à coup sûr la plus belle facture de ce que peut faire Hollywood dans le petit réservoir de cinéma d’auteur de qualité qu’il contient.






7 janv. 2013

TT SPEACHES: 2012

Illustration: Julien Fischer & Giom

Revenir sur la série des Speaches permet d’observer la globalité des albums chroniqués cette année, avec ses coups de cœur éphémères, ses amours grandissants et ses oublis impardonnables. Au delà de cet exercice d’autoévaluation de notre évaluation mensuelle, c’est aussi l’occasion de revenir sur une des séries d’illustration les plus fortes. Cette année, Julien Fischer et Giom ont fait très fort.

Janvier 2012


Illustration: Julien Fischer
Disques du mois
Pierre: Evian Christ, KINGS AND THEN
Julien: First Aid Kit, LION'S ROAR
Raphaël: John Talabot, ƒIN

Singles du mois
Pierre: Sophia Knapp, "Close to me"
            Francis Bebey, "The Coffee Cola Song"
Julien: Leonard Cohen, "The Darkness"
           Amy Winehouse feat Nas, "Like Smoke"
Raphaël: Raime, "Hennail"





Pierre : Comme souvent dans ce premier mois, on passe plus de temps à écouter tout ce qui nous était passé à côté l’année précédente plutôt qu’à découvrir de nouvelles choses. Pour janvier, à part le Speaches, il y eut juste une chronique Musique Hantée, avec un Andy Stott, qui allait devenir un des hommes de l’année. Au début de l'année, il y a cette attente un peu futile de découvrir le premier nouvel artiste super et dans le Speaches de janvier, j’avais mis Evian Christ comme premier album du mois. La qualité de KINGS AND THEN mettait la barre haute pour le reste de l’année. De même, en single du mois, figure le très sensuel "Close To Me" de Sophia Knapp qui donnait  le ton de l’année et reste un des titres que j’ai le plus écouté en 2012 et que j’ai aussi souvent passé en set.

Julien : En janvier sortait aussi le second album de l'Autrichienne Soap&Skin (NARROW) Anja Plasch avec le clip/plan séquence d'une beauté fatale ainsi que la reprise "Voyage Voyage" de Desireless. Vue au printemps à Leipzig, Anja Plaschg est sans doute l'une des artistes les plus dramatiques vues sur scène. Un contraste saisissant avec la ballade apathique d'une Cat Power larguée sur scène au Victoria Hall lors de Antigel 2012. Sorti quelques mois plus tard, son album SUN confirmera l'ampleur de la catastrophe… Toujours chez les artistes féminines, j'avais placé le LION'S ROAR de First Aid Kit comme album du mois, pris en étau par Evian Christ et John Talabot et reste convaincu qu'il s'agit d'un  des rares bons albums folk sorti en 2012. 

Pierre : Chaque mois donne aussi son lot de sorties très vite oubliées comme Perfume Genius ou Lana Del Rey. Mais janvier fut aussi le mois où le Speaches a accueilli un nouveau chroniqueur en la personne de Raphaël. Ce dernier a développé toute l’année une fâcheuse tendance à être toujours en avance sur moi. Cela commence déjà en janvier avec John Talabot que je n’avais même pas eu le temps d’écouté. Fort. 

Julien : John Talabot, présent un peu partout dans les tops 2012 en électronique. Concernant ce style, quelques titres et LP à mettre de côté dans ses bacs, notamment Sepalcure ou Pictureplane. Côté flippé, c'est surtout l'incroyable MU.ZZ.LE de Gonjasufi paru fin 2011 qui fait trembler nos structures, de même que M.I.A. et son "Bad Girls” ultra cool et iconique réalisé par Romain Gavras.

Lire le Speaches de janvier 2012 ici




Février 2012

Illustration: Julien Fischer
Albums du mois 
Pierre: Musette, DRAPE ME IN VELVET
Julien: Tindersticks, THE SOMETHING RAIN
Raphaël: Young Magic, MELT

Singles du mois
Pierre: Nite Jewel, "This Story"       
            Mi Ami, "Time of Love"
Julien: Quilt, "Penobska Oakwalk"    
Raphaël: Sidi Touré, ''Ni See Say Ga Done''






Julien : Février ne permet toujours pas d'y voir plus clair. Au contraire, il s'agit sans doute du mois le plus hétéroclite et inégal qualitativement. Au rayon des bonnes sorties,  Islands tient le cap avec le solide A SLEEP & A FORGETTING et signe encore pour quelques années d'un parcours passionnant mais bien trop sous-estimé. Speech Debelle aussi, qui confirmera tout au long de l'année sa place dans le renouveau Hip Hop britannique. Et Django Django explicite mieux qui quiconque l'affranchissement des styles avec son premier LP du même nom, citant tant Caribou, du rockabilly qu'une house pervertie. S'en dégagent des titres qui aujourd'hui prennent des allures de tubes indie ("WOR", "Waveforms", "Storm") donnant à l'album une importance encore supplémentaire.

Pierre : Le vrai single du mois de février, plutôt que ceux que j’ai choisi à tort (Mi Ami et Nite Jewel), qui sont certes de qualité mais pas de vrais tubes, c’est le "Climax" de Usher avec Diplo à la production, dégoulinant de sexualité qui confirmait une année 2012 très sensuelle séduction. Au delà de ce titre, février fut un mois de bizarreries délicieuses avec l’inclassable Musette, que j’écoute souvent quand je veux écouter un album qui change, la réédition de la synthwave à accordéon d’Andreas Dorau et la rencontre Hype Williams/Shangaan Electro. Un Speaches qui alla donc dans tous les sens et c'est tant mieux.

Julien Tindersticks aussi, avec THE SOMETHING RAIN qui n'est franchement pas loin du classique (l'ouverture "Chocolate”, "Show Me Everything" à lever haut son col, le Free Jazz "Frozen"). En neuf morceaux étirés et distingués, la formation de Stuart Staples surprend par tant de vigueur. Douze mois plus tard, l'album n'a rien perdu de son envergure.

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Mars 2012


Illustration: Julien Fischer
Disque du mois 
Pierre:  Buvette, PALAPA LUPITA
Julien: Julia Holter, EKSTASIS

Singles du mois 
Pierre: Danny Brown, "Grown Up" 
           Xander Harris, "The Driver" 
Julien: THEESatisfaction, "Queens"








Pierre : Mars, ce fut vraiment le mois de Grimes, qui eut droit à un des rares articles consacré à un seul album sur Think Tank. Avec le recul, sans crier au génie, je continue à défendre cet album, surtout après l’élan de haine antihipster qu’il a ramassé. Avant de donner naissance à un tube définitif, la K-pop était appropriée avec talent sur VISIONS avec de grands titres et un clip puissant.

Julien : Claire Boucher qui se prend début 2013 pour Nicolas Cage sur Twitter ("apparently there is a rumor on the internet that i am dead. im still alive, i have just taken a different bodily form"et visite à tour de rôle Philippines, Chine, Taiwan ou Malaise. Quelques titres plus faibles, mais un LP de grande envergure, vernis par des bombes atomiques ("Oblivion"). Si elle n'en fait pas trop, Grimes pourrait s'instituer comme la Mariah Carey d'un début XXIème Siècle soumis aux secousses de la Korean Pop.

Pierre : Ce mois, j’avais mis le nouveau Buvette. PALAPA LUPITA, je n’ai su l’apprécier qu’après plusieurs écoutes avant de l’adopter définitivement. Cet album prouve encore la qualité de la scène locale, qui n’a que rarement à rougir de la comparaison. Reste à espérer que cette qualité se maintiendra et se transmetera à de nouvelles formations.

Julien : Pas franchement éloigné des productions de Buvette, EKSTASIS de Julia Holter était mon album du mois. Si nous avions effectuer un classement des sorties musicales de l'année, il est certain que je placerais ce LP dans le top 3. Un choc en dix morceaux baroques et synthétiques, aux structures incroyablement élaborées, où la voix s'impose comme un instrument à part entière. Holter a déçu sur scène, mais pouvait-il en être autrement après une telle gifle sur platine?

Pierre : Mars fut aussi un mois avec de très nombreuses sorties illustrant cette masse d’albums moyens aussi bien tirés vers le haut par des voix féminines portant la pop à une qualité parfois froide (Chairlift, Nite Jewel, Chromatics) que vers le bas par du folk pompeux de vrais (ou faux) anciens héros (Spiritualized, Alabama Shakes).


Julien Michael Kiwanuka, arrivé quand même de nulle part il faut l'avouer, réhausse le niveau des titres FM avec "Tell Me A Tale" avec sa soul que les médias décrivent comme sépia. Ce mec se revendique d'Otis Redding et tente le coup du classicisme. Tout pour se vautrer splendidement: sauf que Kiwanuka, chic type humble et cultivé, est réellement l'une des rares bonnes surprises de l'année dans le registre musique mainstream. Sinon, THEESatisfaction signait avec AWE NATURALE un album d'époque, fait de titres ultra-courts – frustrants pour bon nombre d'observateurs – sombres, frimeurs, durs, Jazz ou clinquants ("QueenS", titre du mois). 

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Avril 2012

Illustration: Julien Fischer
Disques du mois:
Pierre: Paco Sala, RO-ME-RO 
Julien: The Dandy Warhols, THIS MACHINE
Raphaël: Sand Circles, MOTOR CITY


Singles du mois:
Pierre: Nicki Minaj, "Beez in the Trap"
            Dean Blunt feat Inga Copeland, "The Narcissist"
Julien: Tristesse Contemporaine, "I Didn't Know"
Raphaël: Ryat, ''Totem"



Pierre : Mon album de ce mois, RO-ME-RO de Paco Sala, confirme la présence forte en cette année 2012 de disques totalement inattendus et sortant des sentiers battus. Ici une romance chantée en français avec accent sur des nappes cosmiques. En single du mois, c’est clair que c’est autre chose. Mais "Beez in the Trap" de Nicky Minaj prouve que le rap US reste le seul territoire musical où la musique destinée à un public de masse peut produire des titres énormes. C’est le hip hop à travers le monde qui fut à la fête ce mois-là avec l’excellents album de Danny Brown et l’encore plus fort de La Gale, le disque suisse de l’année sans aucune hésitation. T’es d’accord Julien ? 

Julien : 82 millions de vues pour le clip de Nicki Minaj sur You Tube; des concerts de feu pour La Gale et un EP plus que décevant pour 1995 (LA SUITE). Un Speaches du mois d'avril où l'on parcourt aussi les sorties musicales francophones, souvent minoritaires dans la rubrique. J'en retiens plus "Voyage sans Retour" de Bertrand Burgalat que l'entier de l'album (TOUTES DIRECTIONS); par contre, huit mois et pas mal de (a)battage médiatique plus tard, MY GOD IS BLUE de Sébastien Tellier s'impose comme l'un des grands disques 2012. Technikart, souvent éclairé à l'heure du choix final, l'a consacré au sommet du son classement. C'est clair qu'avec des titres comme "Pepito Bleu", "Russian Attractions", "Yes, It's Possible", Tellier avait tout pour faire chier / marquer l'année. J'écrivais: " il y a quelque chose. Peut-être pourra-t-on l'expliquer concrètement dans dix ans". Un an a suffit. 

Pierre : Décidément chaque mois a eu le droit à ce moment de sensualité cette année et le Speaches en transmets la cohérence. Pour avril, ce fut l’album de Kindness. Certains s’en sont lassés et il est vrai que l’album est inégal. Néanmoins, quelques titres n’ont rien perdu de leur piquant et leur chaleur est venu faire suer à domicile ou en boîte tout au long de l'année.

Julien : Avril 2012 fut aussi une cible facile pour le circuit rock: Dandy Warhols, fidèles à eux-mêmes, à moitié compréhensible et quelque peu surestimés ici (THIS MACHINE), BLUNDERBUSS de Jack White qui rassurera les fans du type mais qui sidérera par tant d'immobilisme. "Plus que jamais, Jack White semble regretter d'être né blanc mais, étrangement, semble incapable de lâcher les bombes groovy dont il était pourtant spécialiste" avais-tu relevé dans ces colonnes. A+E de Graham Coxon nettement supérieur à ses contemporains, prouvant qu'il y a une vie après Blur. Lower Dens et Tristesse Contemporaine jouent placés avec des sorties plus qu'honorables (et quelques tubes du côté des seconds, notamment "I Didn't Know"). Et Spencer Krug livre, avec un nouveau groupe parallèle appelé Moonface, l'album que personne n'aurait dû louper. Et pourtant, l'avertissement n'a pas marché. Restent les concerts du groupe, avec les Finlandais de Siinai, grands moments psychés.

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Mai 2012

Illustration: Julien Fischer
Albums du mois:
Pierre:     Peaking Lights, LUCIFER
Julien:     Liars, WIXIW
               Peaking Lights, LUCIFER 
Raphaël: Jam City, CLASSICAL CURVES
                Peaking Lights, LUCIFER 

Titre du mois:
Pierre:    Baauer, "Harlem Shakes"
               Psycho-Horses, "The Youth" 
Julien:     Here We Go Magic, "Make up Your Mind"
               Four Tet, "128 Harps"
Raphaël: Nathan Fake, ''Iceni Strings''


Pierre : En mai, j’ai inauguré la nouvelle rubrique Trash Love pour parler de la musique qui travaille sur des déchets sonores. Le choix de Death Grips fut des plus judicieux, ces derniers ayant fait fort en fin d’année : cover d’album avec une bite tatouée, diffusion de l’album en avance, licenciement du label. Death Grips s’affirment comme une des rares formations à succès et sans compromis. Big up. Reste à savoir si cette rubrique et ce genre de musique perdurera en 2013.

Julien : Je pense que oui, ce d'autant plus que l'indie n'est plus qu'un terme dépassé et surtout cocufié.  Fin mai, je publiais un article sur BLOOM, quatrième album de Beach House, si humbles et pertinents jadis, carrément pompiers et prétentieux en 2012. Liars présents aussi ce mois-ci, avec un album (WIXIW) que j'ai un peu trop rapidement encensé, répondant un peu trop synthétiquement au flippé SISTERWORLD et pourtant bien plus prégnant quelques années après.

Pierre : Quand je me repenche sur ce mois-ci, je me sens comme quand je repense à un film génial mais dont j’aurai oublié l’intrigue. Ainsi, je me souviens et ne doute pas de la grande qualité des albums de Mi Ami et surtout Peaking Lights mais je me rends compte qu’ils ne m’ont pas véritablement marqué et que je n’ai les écouté que peu de fois. Julien, t’as les mêmes symptômes ? Comme souvent, l’album que j’aurai du mettre en album du mois fut celui chroniqué en avance par Raphael : CLASSICAL CURVES de Jam City. Ce dernier accroche autant qu’il trouble par ses contrepieds et se laisse difficilement oubliés.

Julien : A moitié d'accord, ayant oublié plus que la moitié des albums chroniqués (Tu Fawning, Dntel, Japandroids, Here We Go Magic - hormis un titre, "Make up Your Mind"). Bobby Womack et son THE BRAVEST MAN IN THE UNIVERSE du grand retour n'aura pas ce statut d'album classique malgré d'honnêtes intentions et une production luxuriante. Par contre, dans un tout autre registre, je reste encore complètement soufflé par GALAXY GARDEN de Lone, qui fait aussi selon moi partie des meilleures sorties électroniques de l'année. Un grand album à caser entre les nouveaux Flying Lotus et Andy Stott. De quoi terminer parfaitement les mois frais.

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Summertime 2012

Illustration: Vincent Tille
Pierre:   Cooly G., PLAYIN' ME 
             John Maus, A COLLECTION OF RARITIES (…)
             Compilation: THIS AIN'T CHICAGO (…)
            
Julien:  Dirty Projectors, SWING LO MAGELLAN
            BEAK>, BEAK>
            Frank Ocean, CHANNEL ORANGE

Raphaël: Gel Set, 'CELL JETS
                CAN, THE LOST TAPES
Com Truise, IN DECAY

Pierre : Pour se mettre à la bien, chacun de nous avait choisi trois albums pour rythmer l’été. Pour ma part, je dois dire que la compilation de raretés de John Maus a fini par me lasser. Non que la qualité ne soit pas au rendez-vous, mais l’absence de cohérence et de titres rend le tout très vite insipides. Ce n’est pas le cas du très bon album de Cooly G et surtout de la compilation, cette fois-ci cohérente, de house et acid britannique, THIS AIN’T CHICAGO, qui promettait une fin d’année hyper house. Avec 24 titres hallucinants, elle gagne haut la main le titre de compilation de l’année.

Julien : Pour ma part, j'avais associé étrangement krautrock moderne, postpunk arty et grosse crème R&B. Finalement, c'est ce dernier style qui s'est imposé sur la durée et a consacré Frank Ocean comme l'un de ses héros. On avait tous envie d'être bien love en cet été, Ocean nous en a donné des tonnes. Et vendu pas mal de rêve avec sa facilité arrogante à aligner les titres à faire craquer n'importe quel austère personnage. Léger mais subtile, la langue déliée, le buste saillant mais le groove conséquent. Ocean évite le piège de l'emphase et s'emboîtera parfaitement avec le premier LP de Kendrick Lamar, sorti quelques mois plus tard. 

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Rentrée 2012

Illustration: giom 
Disque du mois
Pierre:     Animal Collective, CENTIPED HZ
Raphaël: Vessel, ORDER OF NOISE
                Lukid, LONELY AT THE TOP
Julien:      Flying Lotus, UNTIL THE QUIET COME
            Nitty Scott, MC, THE BOOMBOX DIARIES 

Singles du mois 
Pierre: Flume, "Insane"
            Zsa Zsa, "Something Scary"
Julien: Andy Stott, "Numb"
            Laetitia Sadier, "Find Me (…)
Raphaël: Fatima Al Qadiri, "Ghost Raid" 


Pierre : La remise en route fut un peu difficile pour moi et peu de disques chroniqués pour cette rentrée. Deux albums présents méritaient sûrement plus de lumière : Animal Collective décrié et souvent passé inaperçu, CENTIPEDE HZ fourmille néanmoins d’inventivité et de titres ultra denses. Fini les tubes et les fulgurences pour un groupe qui semble être passé du côté des formations expérimentées. De son côté, l’EP de Group Rhoda est un des grands oubliés des top de fin d’année. Un superbe album composé avec plein de délicatesse.


Julien : Difficile à dire pour Animal Collective. J'étais assez convaincu lors de sa sortie mais il m'a manqué une petite dizaine d'écoutes supplémentaires. Ou ces mois de recul qui me permettent de nuancer mon propos: cette "zouk à l'envers", trance pop, tend plus vers le raffut que la symbiose mélodique. Par contre je reste totalement convaincu de UNTIL THE QUIET COME de Flying Lotus, qui pour moi est dans les cinq meilleures sorties de l'année. Et ce même s'il est possible que ce 4ème LP du Californien soit l'un de ses moins salués. Abouti dans tous les cas toutefois, avec une ligne de conduite solide mais une incursion fabuleuse dans l'âge d'or des productions soul.

Julien : Quant à l'indie, on notera les sorties de xx, Get Well Soon, Purity Ring, Grizzly Bear ou encore Tame Impala. Le second xx confirme à moitié ce que l'on craignait avec le debut album, celui d'avoir affaire à un groupe d'un seul album (sans enterrer Jamie xx au contraire). Grizzly Bear gagne en densité ce qu'il perd en subtilité, ce que l'on regrette car VECKATIMEST avait su en 2009 jouer sur les silences et les nuances. Sinon, Tame Impala légèrement en-deçà du premier LP, mais LONERISM réussit presque à raffler la mise dans les classements 2012. Reste des compétences scéniques hors-normes. Pour terminer, Raphaël place Vessel et Lukid et leurs LPs respectifs dans ton top du mois: bien vu pour le petit nouveau de la rubrique qui prouve avoir souvent un temps d'avance. Préférence personnelle au sophistiqué ORDER OF NOISE de Vessel.


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Novembre 2012

Illustration: giom
Disques du mois
Pierre: Andy Stott, LUXURY PROBLEMS
           Kendrick Lamar, GOOD KID M.A.A.D. CITY
Raphaël: Lorenzo Senni - QUANTUM JELLY
               Andy Stott, LUXURY PROBLEMS
 Julien: Andy Stott, LUXURY PROBLEMS

Singles du mois
            Fatima Al Qadiri, "War Games"
            Stay+, "Crashed"
Raphaël: Holly Herndon, "Fade"
Julien: Mac DeMarco, "Ode to Viceroy"


Pierre : En cette fin d’année prétendument apocalyptique, on a connu une masse d’albums de très bonnes factures, heureusement qu’on était trois pour n’en rater aucun (How To Dress Well, Fatima Al Qadiri, Soft Moon et Lorenzo Senni). Malgré cette abondance, il y eut, ce qui est heureusement rare, unanimité quant à l’album du mois. Ce n’est pas un hasard tant LUXURY PROBLEMS d’Andy Stott est un des albums les plus aboutis et réussis de 2012. Au point de dépasser d’une courte tête la bombe Kendrick Lamar.

Julien : Oh oui, Andy Stott au-dessus du lot; c'est presque une surprise de retrouver le Mancunien aussi fort avec ce disque qu'on peut décrire comme parfait et (car) d'époque. La production est sûrement ce qui fait ce de LP la pièce maîtresse de ce disque entre techno et dub avec une finesse associée à des coups de massue. J'aurai la chance d'aller expérimenter LUXURY PROBLEMS au Berghain de Berlin début février, avec son sound-system unique. Sinon, hormis Kendrick Lamar et son album poids lourd mais futé, on retrouve un mois de novembre bien électronique, avec l'Italien Lorenzo Senni présenté par Raphaël et qui pourrait bien crever l'écran en 2013, tout comme le Russe Monokle archi-prometteur, Legowelt avec un album-leçon d'histoire du genre, entre house et électronica, Ital, Raime ou encore Hauschka. L'un des mois les plus denses de l'année. 

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Décembre 2012 (non publié)

Illustration: giom




Pierre: En décembre, en plein rush de fin d'année, on a plus pris le temps de faire le bilan de 2012 dans notre Good Times que de réfléchir aux albums sortis ce mois-ci. Les différents best-of sont aussi l'occasion de découvrir des albums qui nous étaient passés à côté tout au long de l'année. Pour moi, ce fut la découverte de KALEIDOSCOPE DREAM de Miguel, du r'n'b' de rêve, ou encore le rap dark de Haleek Maul. Encore quelques titres de rattrapage et c'est parti pour 2013.

Julien : Toujours hip hop avec le nouvel LP d'A$AP Rocky, LONG LIVE A$AP, sorti à la toute fin de l'année. Grosse résonance pour cet album que semble-t-il tout le monde attendait depuis longtemps, featurings d'enfer avec Drake, ScHoolboy Q ou même Skrillex. Histoire aussi de reprendre ton "certaines choses ne sont toujours possibles qu’aux Etats-Unis" avec cette dernière collaboration. Mais nous en parlerons largement lors du premier Speaches 2013. Presque aussi massif (et global), GUTEN TAG signe le grand retour de Paul Kalkbrenner, roi du stadium electro – bien que Skrillex ne soit pas loin derrière le Leipziger. Ici aussi nous y reviendrons, avec quand même pas mal de réserve sur cet album – au point de revoir à la hausse la BO de Berlin Calling. 

Julien : Plus fins, les suisses de Sinner DC sortaient en octobre dernier l'excellent FUTURE THAT NEVER HAPPENED que l'on a malheureusement loupé. Dernière petite preview avec LET IT ALL IN de I Am Kloot, tête de proue des groupes les plus sous-estimés des dix dernières années – aux côtés de Clinic dont nous parlions de FREE REIGN en novembre. Pour terminer, ELEMENTS OF LIGHTS indique la réapparition de Pantha du Prince, qui s'était illustré avec le remarquable BLACK NOISE en 2010. Hendrick Weber collabore avec The Bell Laboratory pour un EP de longues longues tracks, ennuyeuses pour pas mal d'observateurs – "Photon" prouve que le propos sur quatre minutes suffit largement à l'expérimentations entre ces deux entités a priori antinomiques.