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22 déc. 2012

Dans. La. Horde.

 Illustration: Charlotte Stuby
Ecrit phare et récit fleuve, roman langue, roman ventre, conte-marche et histoire-tête, feu, sol, nuage et vues, breuvage et crue, quête et sillage, épique jusqu'à la moelle, fin filant fort comme un tendon le dernier Damasio (2004) est un monstre. 

On le savait déjà. Même si non, pas tout à fait, en fait, on le sait jamais vraiment et on le saura jamais assez. Et ça peut, les autres, les abrités du crâne, les essoufflés, tous ils peuvent arguer après, caqueter, geindre ou miauler mais ça lâche pas, jamais, parce que c'est fait avec le courage, avec les tripes, avec les veines, avec la morgue et la verve et l'envie, cette histoire que Damasio a appelé la Horde du Contrevent et rien qu'à en écrire le nom là y a les larmes qui viennent avec hérissement de poils de haut en bas. Un de ces textes dont Nietzsche dirait qu'il est vrai parce que rédigé avec le sang.  


1)Géoglyphes (pour la forme) 
Commencer par le milieu, qui est le moment ou le lieu d'où ça part ou d'où ça fuit, et d'ailleurs le livre il s'ouvre sur une citation de Deleuze dont on entendrait presque la voix chevrotante (ABCdaire, à voir) expliquer qu'il y a toujours un manque, qu'on sait jamais comment ça se tient ces choses qui nous touchent, musique ou livre, film ou tableau, parce que dépourvu de la stature rassurante d'un système. Pas de fondations donc, pas d'assises, que des écheveaux, des filins, qui  pourtant tendent dans leur entrelacement fragile à une même délimitation thématique, celle de la quête. Qu'on se le figure quand même dans la correspondance du signe et du sens (juste évoqué : l’absence de socle) pour donner une contenance, même partielle : c'est un monde balayé et forgé par le vent. Un univers-souffle, un cosmos-pneuma  (élément qui en y pensant/passant, pour les grecs d'Elée, ceux d'avant Socrate et la métaphysique, se trouvait à l'origine du vivant et plus largement des êtres, de l'Être), l'un façonnant irrémédiablement les constituants de l'autre,  individus, créatures, villes et paysages. Sous la houle alors, deux points, des ancrages: un devant, un derrière. Ils portent pour seuls repères, les noms diffus d'Extrême Aval et d'Extrême Amont. Entre les points, des traits tillés : Aberlaas, capitale de l'Aval, Chawondasee à la pointe de Lapsane, Port-Choon, Alticcio... Et entre, entre, alors ? le vaste vide mouvant, le sifflement de l'air, le déplacement des nues, le terrain sans cesse remanié, refondé, remodelé, et un groupe, 23 chercheurs ou parcoureurs, ceux de la Horde. Qui de l'Aval en Amont marchent contre le vent pour en trouver l'origine. Ils portent des noms détonnant, hybrides, exotiques, empruntés à toutes les nations du monde (le nôtre, cette fois) : Caracole, Oroshi, Sov, Firost, Talweg, Arval (dit « la Lueur ») Golgoth, Larco, Erg, Horst et Karst les deux jumeaux, Aoi et la belle Callirhoé, Coriolis, Sveziest et Barbak…  chacun et chacune porté(e) par une fonction, une place, une tâche au sein de la Horde : troubadour, aéromaître, scribe, pilier, géomaître, Traceur, braconnier, combattant-protecteur, ailiers, cueilleuse, feuleuse, croc, croc et croc... la liste est incomplète. Parce que c'est dans le contre que se révèlent les rôles. Le Contre, plutôt, avec majuscule (comme pour Traceur, celui qui vient devant, qui perse, qui file et trouve par où passer dans les courants, le 34ème, seul à traverser la terrible Passe d’Urle debout, le Goth), c'est-à-dire, avec une simplicité qui confine à l'intuition homérique, dans l'affrontement du vent, dans la progression sous et à travers les souffles. Non, il n’y a en a pas qu'un, de vent, ce serait trop simple, trop peu, mais pas moins de neuf. Neuf formes, dont seules six sont connues. C'est là encore que l'innovation stylistique de Damasio part à la conquête d'une cartographie fictive inexplorée en créant une typologie de l'air, dont la différenciation des termes tient à l'intensité du courant en question : ainsi au fil du périple, les protagonistes avancent-t-ils sous zéphirine, slamino, stèche, choon, crevetz, et furvent. La confrontation de la Horde avec ce dernier ouvrant le récit de manière biblique et dantesque (oui, les deux). Pour la forme, on s’en tiendra à ça, en ajoutant que de temps à autre, d’un coup d’épaule à l’autre contre la bourrasque, la Horde croise un « chrone »,  forme indescriptible sinon par sa rondeur, espace ou espèce dotée de possibilités réactives surprenantes (distorsion temporelles, modification de comportement ou transformation de tout individus passant à proximité) et vrillée seulement de « glyphes », ces signes aussi portés par chaque hordier comme un talisman à même le corps, attestant la symbiose profonde qui l’unit aux produits, même étranges et incompréhensibles, de son environnement. Et gare, un chrone peut en masquer un autre...  


2) Ramures nietzschéennes 
Si dans La Zone du Dehors (1997), la présence du philosophe allemand était perceptible (éclipsée pourtant par celle de Foucault), elle est palpable à tout moment dans La Horde et dirige la construction narrative, tisse le fil de la trame. Loin de constituer un élément romanesque issu de anecdote seule (Damasio aurait en effet songé à cet axe compositionnel en lisant un autre roman SF, La Pluie, puis affrontant peut-être la bise pour réintégrer son chez-soi, paf, épiphanie !), le « vent » déploie à tout moment ses ramifications de sens, étayant et épaississant le récit sans cesse. Pour la Horde, il rappelle l’affrontement, le défi, l’effort toujours renouvelé, constamment redéfini (le scribe Sov possédant même la capacité de le « lire » c’est-à-dire d’en sentir les modifications et la structure pour la reproduire ensuite sous forme de signes typographiques : ''  '  !!  ))  '   '   ,  ! ). Le vent symbolise aussi le passage, l’expression du mouvement, du « mû », qui anime chaque être, susceptible par ce biais à tout instant de se laisser saisir par la tentation de l’abri, de la stagnation, de l’abandon de la quête. Cette personnalisation de l’élément « air », clé de voûte de l’architectonique de l’individu met en perspective de manière saisissante la tension qui règne toujours en tout être humain entre le « faire » et le « ne pas faire », entre le « y aller » ou « ne pas y aller » corollaire du risque constant de se tromper, d’échouer. Cependant il n’y d’échec chez Damasio et dans le sillage de Nietzsche, que dans le refus d’affronter l’impulsion, dans cette stase qui est une mort à chaque fois. Ainsi Oroshi, l’aéromaîtresse, enseigne-t-elle aux hordiers que les deux dernières formes du vent sont intérieures, augmentatrices ou réductrices de la « puissance » qui croît en chaque être, qui pousse à se débattre, à ne pas lâcher. Cette puissance n’est pas la domination, comme on a trop cru le comprendre au fil d'analyses textuelles et autres commentaires historicisant de l’œuvre de Nietzsche : cette puissance, c’est la création. C’est par cette même verve que l’auteur anime, et entretient, et sculpte son récit, dans un soucis stylistique et thématique perpétuel d’expérimentation. Néologismes, expressions polyglottes, populaire ou savantes, dialectes inventés qui pourrait tenir tout autant du tchèque, du roumain ou du persan, Damasio compose un récit polyphonique ou chaque personnage fait montre de son individualité propre, atteste sa subjectivité, mêlant discours direct et rapporté. Il ne faut alors pas s’en effrayer, si l’abord premier du texte s’avère dense ou difficile. Parce que c’est seulement l’abord premier, le pas initial, coup d’épaule inaugural pour entrer dans le courant, entrer dans la Horde. Et la marque d’une intégrité profonde de l’auteur à la forme en même temps qu’au sens de son histoire. 


3) Perdre ?
Bémol en arrivant au terme quand même, en tout cas au début. La fin nous prend à la gorge comme un mauvais rhume, pire, comme un ennui, un déjà-vu. On peste, on sort boire un café ou fumer une clope, on tourne la dernière phrase dans sa tête, toute la quête. Ne plus y croire ? Renoncer aux élans, aux tempêtes, aux rages libertaires injectées dans le cerveau comme par intraveineuse paragraphe par paragraphe ?  Mais, ensuite on revient, on comprend la ruse, la malice, le subterfuge : c’est en cela que réside la « neuvième forme », d'un texte dont la parole coule comme le vent, parfois furieuse, parfois clémente, et par laquelle se trouve toujours appelé le lecteur, tant le récit damasien est tapissé de sens jusque dans son élaboration. Ce risque est celui qui accompagne tout projet, toute quête de sens vitale. C’est en y faisant franchement face, en jouant avec la peur de la fin que Damasio nous introduit vertigineusement à la destination du livre, dépassant les frontières seules de la fiction. Affronter la perte c’est être mis à l’épreuve, testé, pour encore physiquement, trouver la force d'enfoncer des portes, plonger pas à pas sa marche jusqu'à la cheville dans la fange et l'or du monde réel, intérioriser le sens comme on le fait d’une fable, d’un conte, d’une histoire vécue. Et l’emporter au-delà dans cette réalité qui nous recueille ensuite, comme à chaque fois peut-être, mais pas tant que ça parce qu’un peu moins fadement, un peu moins indifféremment. Le récit a tissé un apport tangible. Roman-terre, texte-cîme, qui, si dans son sac, enjoindrait à rire à la face gelée de l’Eiger. Qui de tout temps pousse et forge et force à former toujours sur son épaule un petit Arval, l'éclaireur, prêt à bondir.

Ensuite ? Ensuite laissez Joël Dicker à ses découillasseries friables de premier de classe médiatique et goinfrez-vous du pur, de l’épais, de l’épique, parce que la vie est courte et les livres qui vous donnent vraiment envie de la vivre, rares.


25 avr. 2012

Le plat pays, ou l'usage des italiques dans la langue de Houellebecq

Illustration: Charlotte Stuby

On dira qu'il est un peu tard pour lire Houellebecq. La critique arguera qu'elle s'y est mise avant nous, que le Goncourt même l'aura reconnu et transféré du domaine des papables au cercle des papés. Vrai, en somme, rien à redire. Mais ce serait oublier un peu vite la surprise du curieux qui dans dix ou vingt ans, dénichant au hasard d'un bac poussiéreux chez un bouquiniste un exemplaire de  La carte et le territoire (2010) se replongera dans l'univers glauque du plus neurasthénique des coqueluches littéraires. Pensons à ce retardataire-là, avatar forcé de tout lecteur, pour justifier le choix de la chronique suivante.

L'aire du vide
On range régulièrement Houellebecq aux côtés des cyniques, des désabusés. De ceux qui prennent la plume pour dire les vices d'une société qui se complaît dans la facilité et le performatif, laissant l'individu résolument seul face à son destin, contraint de glaner les maigres plaisirs de la vie (sexuels, surtout) en sachant son espèce irrémédiablement médiocre et sa fin inéluctable. Bref, Houellebecq se veut d'abord le chroniqueur d'un monde qui coule. En témoignent les premiers écrits, et les poèmes. Du fantastique essai portant aux nues le brillant britannique H.P. Lovecraft (1991) au journal d'un informaticien blasé (sosie de l'auteur) enlisé dans une quête (toujours déçue) de coucheries sans lendemain que constitue l'Extension du domaine de la lutte (1994). Implacable, sans nuances, le style romanesque à ce stade déjà, marque. Pas toujours en bien cependant. Houellebecq draine en effet depuis sa naissance par le texte, toute une cohorte de critiques, l'accusant de racolage littéraire, le clouant au pilori du romancier de gare. Le souffre s'exhale, le succès suit.
C'est cependant par défaut qu'on lui attribue une pure ambition dénonciatrice. Preuve, la seconde salve par laquelle sa création est saisie, celle d'une confiance (plutôt qu'un espoir) accordée au progrès scientifique dans le triomphe contre la vieillesse ou la mort. Celle-ci s'ouvre avec Les Particules élémentaires (1998), récit opposant deux frères, l'un obsédé sexuel, raciste, et accessoirement professeur dans un lycée (confinant au paroxysme des caractères chers à Houellebecq), l'autre généticien de renom tenant très fort à sa grand-mère. Le premier finira dépressif, le second révolutionnera la technique du clonage. C'est dans cette antinomie surtout, récurrente au fil de l'oeuvre, que s'illustre l'obsession de l'écrivain. Face à la platitude répétitive des émotions et des désirs, des frustrations et des émois toujours trop brefs qu'elles engendrent, la constance et la paix ne peuvent être obtenues que de l'autre côté de l'homme, dans la science ou la raison absolue, cet appendice cognitif imperturbable et froid, capable dans un même élan de légitimer un massacre (une vie, dix vies, ne valent rien au regard d'une espèce) ou de percer par l'éprouvette les secrets organiques qui rendront le corps immortel. Pourtant, affects biologiques et quiétude de la raison ne se réconcilient jamais chez Houellebecq. Le meilleur moyen d'accéder à la seconde consiste donc à tenter d'étouffer à tout prix l'intensité des premiers : de l'utilitarisme amoureux par monnayage du plaisir, étalé dans Plateforme (2001)  à la fuite en avant futuriste élaborée dans La Possibilité d'une île (2005), et dans laquelle l'humain, reproductible en série, se décline simplement au fil de versions personnelles indifférentes à toute idée de fin, à toute souffrance suscitée d'habitude par l'éphémère du soi. Plébiscite de la technologie comme prisme sans remords, ou dissolution du sacrosaint "faire l'amour" à deux dans le mercantilisme indistinct de la baise à plusieurs sont autant de moyens invoqués par l'écrivain pour crier haut et fort son refus du précieux, du spécial, de l'individuel. L'écriture de Houellebecq chante le vide jusque dans son phrasé : dépréciateur (plutôt que dépressif), détaché, sans concessions. Le fameux style "blanc" ou "plat" qui mène le texte est à l'image de son aspiration première, annoncée déjà dans l'essai sur Lovecraft : bâtir des espaces dont la beauté se mesure à l'échelle d'une absence, celle du genre humain. On osera ici le paradoxe d'un emprunt au romantisme hugolien pour appuyer cette entente, "la forme, c'est le fond qui remonte à la surface".
De l'accusation, il y en a donc aussi chez Houellebecq, mais plutôt comme un déchet, un copeau. Issue de l'impossible moulage de l'organique dans le rationnel. À partir de là, c'est en jetant un oeil aux morceaux qui tombent quand on dégage la figure du moule que ressortent les caractéristiques de l'oeuvre.


Triomphe botanique
Cinquième roman de Michel Houellebecq, La carte et le territoire se donne à lire comme une mise en abîme autant qu'un dépassement des principes de la création houellebecquienne. On y suit  Jed Martin, photographe flegmatique lancé malgré lui  à la conquête des sommets de la notoriété artistique. Le narrateur y renouvelle une technique déjà exploitée dans La Possibilité..., celle du point de vue temporel multiple, entremêlant ainsi, tantôt du futur, tantôt du passé (brassant en cela sans discontinuer ellipses et flash backs) les regards portés sur l'existence du "héros". Emmené à la troisième personne, la méthode glisse sans arrêt des cailloux dans la chaussure du processus d'identification au personnage, creusant ainsi le fossé entre l'intimité du lecteur et l'univers romanesque. À cela s'ajoute le parcourt du protagoniste lui-même. Vaguement ambitieux, relativement passionné, moyennement talentueux, la vie de Jed Martin, fils d'un entrepreneur carriériste et distant dont les visites natales constituent le seul nerf relationnel, ne représente pas exactement un exemple trépidant. Tout juste tombe-t-il amoureux d'Olga, jeune femme d'affaire slave et envoûtante embauchée chez Michelin. Cette histoire, comme toutes les autres, finira. On cherchera en vain dans l'existence de son "héros"  des pistes de rebondissement,  des traces de suspense. Même le tabassage gratuit d'une infirmière dans les couloirs d'un centre d'euthanasie suisse apparaîtra normal, sursaut mou d'une trame monotone. Martin terminera sa vie comme il l'a menée, oscillant tout d'abord entre le désir lancinant des femmes et de la gloire pour privilégier à terme la lenteur, la solitude, le retour du même, propre à l'existence d'une plante verte. C'est à une réelle distorsion de l'espace et du temps du récit que nous initie l'oeuvre de Houellebecq, une dilution des aspirations impulsives et courtes de l'individu dans l'écho millénaire du devenir du monde, qui se moque de nous, de tout un chacun. Cette désintégration des petites volontés dans le grand tout-je-m'en-foutiste du monde, Camus l'appelait l'absurde. Houellebecq le nomme triomphe.


Douche de sperme et autres reliefs
Mais au parti pris du rien et du néant quasi absolu, le texte, et c'est là sa force, répond par des fêlures. La recherche d'assainissement générique des turpitudes propres à son personnage peine à s'accomplir tout à fait. Elle abandonne des bosses sous le tapis, diffuse des interférences. Celles-ci sont principalement illustrées par le choix des italiques, tout au long du roman. Le carcan créé par les moyens entrepris par Houellebecq pour ne surtout pas laisser transparaître le moindre retournement romanesque, la plus petite saillie dans le caractère de son protagoniste, construit une structure concentrationnaire de laquelle certains détenus parviennent pourtant à s'échapper, se retournant ensuite vers les miradors pour y lancer un bras d'honneur malicieux avant de filer dans la nuit. Ainsi certaines expressions, certains termes, insérés dans le contexte uniforme du récit et placés en italique, émergent de l'ensemble comme des grincements dans la mécanique trop huilée du texte. Grincement c'est le mot, puisqu'il s'agit surtout d'expressions dénotant un rapport symbolique "plus vaste", une surcharge de sens, ou d'image qui contrecarre la blancheur du style (pour mieux en souligner l'implacabilité, peut-être). Ainsi, l'inspecteur de police sur lequel s'ouvre la troisième partie du roman, songeant avec nostalgie à ses problèmes d'érection se rappellera-t-il que son médecin lui avait promis qu'il pourrait bander comme un cerf avec de nouvelles pilules. Ou, se figurant la pauvreté de ses éjaculations, se résigne à ne jamais pouvoir offrir à sa femme une douche de sperme si elle le lui demandait. Le choix des italiques contient ici toute la candeur désillusionnée du phrasé et du sens de l'entreprise artistique de Houellebecq. Il souligne l'apport ironique et vain de tout symbolisme salvateur, et atteste en même temps (c'est ici sans doute qu'il creuse sa plus grande brèche) la présence et la main mise de l'auteur dans le texte. Un optimiste à la Beckett (c'est dire !) pourrait voir cependant dans le rire jaune que provoquent ces "reliefs" typographiques un infime espoir, celui de l'humour comme salut, comme bravade dernière face au silence de l'existence.


Le texte de Houellebecq est à lire comme un exemple de maîtrise triste d'expression de la condition humaine, recherche plate de sens amorcée déjà dans les romans précédents mais qui trouvent ici un point esthétique culminant. L'auteur laisse également transparaître au travers des fentes laissées par les italiques, une incitation à l'humour vis-à-vis des termes ronflants ou du lyrisme romantique de la création littéraire. Sa vision du monde.



La carte et le territoire, Michel Houellebecq, Flammarion, 2010

17 janv. 2012

L'unique et l'innocence

Illustration: Charlotte Stuby



Ou comment Robert Pinget a écrit au terme d'une vie Théo ou Le temps neuf, un chef-d'oeuvre minuscule.

On ne connaît pas Robert Pinget. Affilié au Nouveau Roman, auteur discret, il n'a ni assumé la fonction (critiquable) de théoricien-dieu d'un Alain Robbe-Grillet, ni subi l'adoubement académique du Nobel Claude Simon. Né à Genève en 1919, Pinget a d'abord étudié les Beaux-Arts à Paris, où il fait la connaissance des néo-romanciers, de Beckett (qui restera un grand ami) et de Jérôme Lindon, créateur des éditions de Minuit qui secondera sa trajectoire littéraire à partir de 1956 et jusqu'à la fin. En 1964, il achète une petite maison à Tours, dans le jardin de laquelle il en construira d'ailleurs une, qu'il nomme son pigeonnier. Il écrit, et puis il meurt en 1997. Difficile de trouver vie plus spartiate, existence plus dévouée à l'art : Pinget a une table, des feuilles, une fenêtre devant sa table, et ses livres qui s'empilent à côté. Le critique et ami Jean-Claude Liéber raconte qu'il se serait assis vers la fin et pour une énième fois, aurait alors regardé la somme mise bout à bout de sa production et se serait déclaré content, qu'enfin son oeuvre était plus grande que lui. L'anecdote, comme souvent, enseigne plus qu'elle ne renseigne et apporte au curieux les questions nécessaires à la poursuite du sens. Qu'est-ce qui tourmentait ainsi Robert Pinget ? Par quoi se voyait-il poursuivi au point de se terrer en Touraine, de bâtir par les pages une muraille contre le temps et contre soi ?


Permanence de la fissure
Le processus est en lui-même, significatif. S'il fallait gloser, on séparerait le travail de Pinget en trois cycles (à considérer davantage comme trois larrons rigolards partis descendre des bières ensemble plutôt que sous la forme austère d'un schéma tripartite à faire jouir un obsessionnel compulsif) : L'onirique (1950 - 60) composé de romans fantasques à tendances science-fictionnels, épopées légendaires et autres contes d'inspiration médiévale, le réaliste (1960-80) décrivant pour la plupart le quotidien de personnages médiocres confrontés à des problèmes insolubles et kafkaïens, et l'herméneutique (1980-90) qui se retourne comme un pull pour examiner ses propres coutures, triturer les ficelles de la machine littéraire et y déceler une réflexion (à double sens) sur la création elle-même. Ce troisième cycle, le plus honnête peut-être, n'aurait pas pu s'ériger sans s'accouder aux deux premiers. Car il y a chez Pinget un intérêt constant au déraillement, à ce qui grippe, sabote, ruine l'idée du texte "fini", de l'oeuvre totale. Le procédé de création pingétien se donne comme une permanente mise en doute du discours comme signifiant quelque chose in fine. Ainsi, le protagoniste de L'Inquisitoire (1962) se débat sur 500 pages d'une accusation dont on ne connaît que pouic, nada itou du nom du héros de Quelqu'un (1965) et choux blanc de l'identité du criminel autant que de la nature du crime dans L'Affaire Ducreux (1995). Tout est construit pour qu'on y croie, s'entend, qu'on le veuille et y aspire mais sans espoir. Pinget prend un malin plaisir à dynamiter à la dernière minute, bien qu'il file la mèche tout au long du récit, toute résolution attendue, jusqu'au plus petit final salvateur.

Dès lors qu'est-ce qui reste ? La recherche, oui, le processus en lui-même certes, mais dont l'inaboutissement flirte dangereusement avec la stérilité. Maître de la fissure, apologue de l'a-peu-près, Pinget est-il ce cynique qui raille pour railler, ce sadique qui compose pour le plaisir de voir son lecteur se débattre en sachant pertinemment que la quête est vaine ?


Larbins, bambin
Le troisième cycle hérite de cette question et la renverse. À partir de 1980, Pinget resserre l'étau et ne met plus en scène que des écrivains, vieux maîtres pour la plupart enclos d'arthrite et perclus dans leurs grandes demeures. Tous sont entourés de secrétaires ou de domestiques, tous composent et cherchent l'unité : l'oeuvre écrite, avec une majuscule. Mémoires ou grand livre toujours sur le métier, chacun ne dépêtre pour aboutir, rassemble, classe, naturalise à la virgule leurs monceaux de paperasses au grand damne des domestiques qui râlent et critiquent les maîtres. On assiste ainsi à une incessante bataille, celle des créateurs contre les sceptiques, les uns jetés dans leurs volontés d'amplifier, les autres réduits à leur fonction dépréciatives. À l'usure des messes basses ils se contaminent pourtant, les "timbrés" et autres "scribouillards" proférés par les larbins laminent petit à petit la conviction des maîtres qui finissent par arrêter d'écrire. La quête du grand texte termine en eau de boudin, en partie à cause des sceptiques, en partie des scripteurs eux-mêmes pour avoir trop écouté leur entourage. Pinget projette donc dans la troisième partie de son oeuvre les angoisses et autres échecs auxquels s'expose tout artiste peut-être : ne pas coller, ne pas parvenir au faîte de son travail et tomber dans l'oubli....À moins que. Et c'est ici qu'entre Théo, le petit neveu de l'un des maîtres scripteurs. Isolé à l'instar de ses précédents comparses dans sa bâtisse, dominant un village sans nom, rechignant à subir son injection quotidienne, le vieux maître lutte également avec les feuillets de son manuscrit à la recherche d’un « grand sens », ou d'un Temps neuf. Une quête esthétique qui laisse le petit Théo perplexe. Il se contente de poser des questions, et préfère les BD. Le salut viendra précisément de cette candeur enfantine et le tonton se rend soudain compte que certaines choses sont faites pour être abandonnées et parmi elles, l’idée même de l’unique, de l'unité de l'oeuvre. Abandonnée sans être perdue, car c’est une fois saisie la nécessité d’un délaissement, d’une dépossession de l’idée totalisante, que peut se déployer chez l’autre (spectateur ou lecteur) le sens fort que l’on fait sien. Ainsi Pinget trouve dans son dernier roman plutôt qu’une solution une piste, ou une incise, celle qui passe de la recherche incessamment vaine et contrecarrée d’un « tout dire », à l’émancipation de l’œuvre par l’autre. D’un impossible « grand sens » à ce qu’il nommera la « grande lecture ».


Jeu de go
Dans cet ultime texte, Pinget entrelace deux thèmes colossaux, le rapport au père et le pourquoi de la création, sans jamais tomber dans le déjà fait ou l’écueil du pathos. Au fil d’une langue maniée en épéiste, il tisse tout en creux et en reliefs subtils une relation du vieil oncle à son neveu qui confine à l’art de l’estampe, où l’aménagement des blancs rend seul perceptible la finesse des traits. Pinget dépeint les doutes, les colères, les frustrations, comme on déplace les pièces d’un jeu de go, en gestes, rien de plus, mais c’est le geste qui est tout. C’est ça, Théo, un roman sur le rien, un texte façonné avec de l’indicible. Immatériel au point d’en bannir le faux, le vouloir-montrer, qui est toujours trop.

« Personne ne pourra dire que je n’ai pas dit la vérité », chuchote le vieil oncle à la fin du livre. Plus que l'énoncer, Pinget l’a distillée tout au long du récit jusqu’à ce qu’elle se déplace de l’extérieur de la page à l’intérieur du lecteur, et qu’au milieu d’un bus bondé pour Montreux, sans qu’il s’en aperçoive, sa beauté tire les larmes à votre humble chroniqueur.

Robert Pinget, Théo ou Le temps neuf, éd. Minuit, 1991.

Fumiste

18 août 2011

LiTTérature: L’avenir du contrôle

Illustration: Charlotte Stuby
 
Pourquoi il faut lire le premier ouvrage de Damasio, et ce qu’on y trouve; polymère et protéiforme, votre Think Tank se diversifie vers la littérature. Fumiste ouvre le bal.


Le genre science-fictionnel a quelque chose d’interdit. On l’associe communément à un style mineur, un caprice, un plaisir de placard réservé aux boutonneux et autres amateurs de Comics. Qu’on s’y ouvre un peu et une autre barrière surgit : le préjugé de l’hégémonie anglo-saxonne. La SF c’est Orwell, Huxley, Lovecraft, voir Tolkien. Des mondes futurs, passés ou passés antérieurs, des créatures extra-terrestre ou mutantes jaillissant de l’océan, des zombies amateurs de cervelle : bref un univers de création compris entre l’archipel des délires de marginaux dépressifs et les rêves d’un enfant de six ans. En résumé : copie à revoir, sérieusement. Ainsi, pourquoi ne pas commencer par Damasio, Alain de son état, et par sa grande Zone du Dehors  ([1999] ; 2007) ?


Les avantages ? La langue tout d’abord, car quoi qu’on en dise les innovations néologiques et la syntaxe au stylet se dégustent toujours plus aisément dans son phrasé maternelle, (pied de nez par la tangente au soi-disant monopole anglophile/phone). Le thème ensuite, c’est là sa substance. 2084. Pas si loin donc. La terre est ravagée par des conflits chimiques. Des échantillons d’humanité ont migré vers le grand Haut pour recommencer, et bâti de gigantesques colonies sur les lunes et satellites habitables de la Voie Lactée. Elles portent toutes le même nom : Cerclon (I, II, III…) Parce qu’à Cerclon, tout tourne rond : robotisation et réglage au nanomètre prêt du quotidien des individus/rouages. Surveillance électronique centralisée 24 sur 24 sur toute l’enceinte de la cité circulaire. Mise en place d’un système organisé de délation public (voir le chapitre grandiose des tours panoptiques) des activités « anti-cercloniennes ». Abolition du concept de personne au profit d’un dieu de chiffres et de lettres, le Clastre, qui répertorie pour chaque habitant les moindres comportements conforme ou non à la majorité, selon les notes de ses supérieurs (combien de fois avez-vous souri aujourd’hui ? Vous êtes-vous bien brossé les quenottes ? Convivialité : + 20, Hygiène buccale : -10…) pour établir à terme un classement générique des emplacements sur l’échelle sociale, modifié par cycle de deux ans. Dès lors, « l’individu » n’a plus cours. L’ensemble du corps citoyen se décline sur les lettres de l’alphabet, la position occupée ainsi que le nombre de lettres vous octroyant un rang, une place dans l’organisation, du meilleur au dernier : les ministres se nomment A, B, C… et les prolos, couches profondes de la masse sociale, F-r-d-i-l ou Q-z-a-a-c. Antidémocratique ? Bien sûr que non puisque chacun peut grimper les échelons, évoluer et perdre des lettres ! Il suffit de faire un effort, travailler plus, sourire encore, complimenter, « avoir la peau qui plus vite à l’endroit des genoux devient sale » comme disait l’autre au grand nez, en somme ne pas faire de vagues… d’ailleurs pourquoi posez-vous toutes ces questions, le système ne vous apparaît-il pas parfait ? vous êtes-vous torché dans le bon sens aujourd’hui ? Attention, vous friser le déclastrage, ce serait fâcheux…


Car des fâcheux, il y en a. Des fâchés même. Face à Cerclon et son train-train totalitaire : la Volte, (jadis Evolte jusqu’à l’exécution de Zorlk). Un groupe de révolutionnaires buveurs de « brax » et lecteurs de Nietzsche, menés par Captp (à prononcer « Capt », il préfère). Leurs desseins : noirs pour Cerclon, subvertir, conscientiser, combattre la mollesse d’un système qui transforme le corps en automate, le cerveau en pudding. Et faire entrer un peu de la sauvagerie et de la beauté brute du « dehors », cet Ailleurs entourant la cité, brassé de hautes montagnes ocres et unique bastion naturel encore vierge de toute surveillance, intra muros et intra les esprits apathiques qui rendent Cerclon possible. En dire plus, parler du corps de la belle Boule de Chat, évoquer le regard des Tigres Pourpres, imiter l’argumentaire implacablement lisse et hypnotique du président A, esquisser la silhouette menaçante du « Cube », invoquer les blasons oniriques des villes libres de Mirajeu, Gomorrhe ou Virevolte, serait superflu et gâche-métier.

La Zone…c’est un roman de la révolte, pensé et mûri. Un texte qui pose, sur fond de Surveiller et Punir, la question du statut de l’émeute dans un monde peuplé de zombies technodépendants. Qu’est-ce qui grouillera sous la peau quand le moindre besoin sera rempli ? La recherche de la sécurité absolue, premier et plus nécessaire désir du citoyen selon Hobbes, a-t-elle rivé les fauteuils du pouvoir et contribué à assurer la place des fesses qui s’y calent grassement ? La Zone… c’est une langue vive et épineuse: un entrelacement d’argot parisien futuriste et gouailleur (Slift) et de tirades philosophiques au scalpel (Captp). Imaginer votre vieux prof de philo sous amphétamines et sifflant des brax à coudes rabattus. La Zone…finalement, c’est une éducation, plutôt le rappel brusque et violent du droit à réfléchir, du devoir de questionner, d’exacerber l’irrésistible volonté qu’a tout adolescent de griffonner des crobars dans la marge d’un bouquin de droit en classe de 9ème. Un long électrochoc (600 pages) à l’usage de l’esprit critique. À l’heure où l’Espagne est dans la rue et où il faut les souvenirs branlottants d’un ancien résistant (avec un grand R, quand même) pour nous rappeler d’y descendre, le roman de Damasio est une soupape. Alors allez-y, c’est encore les vacances et de toute façon, les plages sont pleines de blaireaux.


Alain Damasio, La Zone du Dehors, folio SF, Gallimard, 2009