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18 août 2011

LiTTérature: L’avenir du contrôle

Illustration: Charlotte Stuby
 
Pourquoi il faut lire le premier ouvrage de Damasio, et ce qu’on y trouve; polymère et protéiforme, votre Think Tank se diversifie vers la littérature. Fumiste ouvre le bal.


Le genre science-fictionnel a quelque chose d’interdit. On l’associe communément à un style mineur, un caprice, un plaisir de placard réservé aux boutonneux et autres amateurs de Comics. Qu’on s’y ouvre un peu et une autre barrière surgit : le préjugé de l’hégémonie anglo-saxonne. La SF c’est Orwell, Huxley, Lovecraft, voir Tolkien. Des mondes futurs, passés ou passés antérieurs, des créatures extra-terrestre ou mutantes jaillissant de l’océan, des zombies amateurs de cervelle : bref un univers de création compris entre l’archipel des délires de marginaux dépressifs et les rêves d’un enfant de six ans. En résumé : copie à revoir, sérieusement. Ainsi, pourquoi ne pas commencer par Damasio, Alain de son état, et par sa grande Zone du Dehors  ([1999] ; 2007) ?


Les avantages ? La langue tout d’abord, car quoi qu’on en dise les innovations néologiques et la syntaxe au stylet se dégustent toujours plus aisément dans son phrasé maternelle, (pied de nez par la tangente au soi-disant monopole anglophile/phone). Le thème ensuite, c’est là sa substance. 2084. Pas si loin donc. La terre est ravagée par des conflits chimiques. Des échantillons d’humanité ont migré vers le grand Haut pour recommencer, et bâti de gigantesques colonies sur les lunes et satellites habitables de la Voie Lactée. Elles portent toutes le même nom : Cerclon (I, II, III…) Parce qu’à Cerclon, tout tourne rond : robotisation et réglage au nanomètre prêt du quotidien des individus/rouages. Surveillance électronique centralisée 24 sur 24 sur toute l’enceinte de la cité circulaire. Mise en place d’un système organisé de délation public (voir le chapitre grandiose des tours panoptiques) des activités « anti-cercloniennes ». Abolition du concept de personne au profit d’un dieu de chiffres et de lettres, le Clastre, qui répertorie pour chaque habitant les moindres comportements conforme ou non à la majorité, selon les notes de ses supérieurs (combien de fois avez-vous souri aujourd’hui ? Vous êtes-vous bien brossé les quenottes ? Convivialité : + 20, Hygiène buccale : -10…) pour établir à terme un classement générique des emplacements sur l’échelle sociale, modifié par cycle de deux ans. Dès lors, « l’individu » n’a plus cours. L’ensemble du corps citoyen se décline sur les lettres de l’alphabet, la position occupée ainsi que le nombre de lettres vous octroyant un rang, une place dans l’organisation, du meilleur au dernier : les ministres se nomment A, B, C… et les prolos, couches profondes de la masse sociale, F-r-d-i-l ou Q-z-a-a-c. Antidémocratique ? Bien sûr que non puisque chacun peut grimper les échelons, évoluer et perdre des lettres ! Il suffit de faire un effort, travailler plus, sourire encore, complimenter, « avoir la peau qui plus vite à l’endroit des genoux devient sale » comme disait l’autre au grand nez, en somme ne pas faire de vagues… d’ailleurs pourquoi posez-vous toutes ces questions, le système ne vous apparaît-il pas parfait ? vous êtes-vous torché dans le bon sens aujourd’hui ? Attention, vous friser le déclastrage, ce serait fâcheux…


Car des fâcheux, il y en a. Des fâchés même. Face à Cerclon et son train-train totalitaire : la Volte, (jadis Evolte jusqu’à l’exécution de Zorlk). Un groupe de révolutionnaires buveurs de « brax » et lecteurs de Nietzsche, menés par Captp (à prononcer « Capt », il préfère). Leurs desseins : noirs pour Cerclon, subvertir, conscientiser, combattre la mollesse d’un système qui transforme le corps en automate, le cerveau en pudding. Et faire entrer un peu de la sauvagerie et de la beauté brute du « dehors », cet Ailleurs entourant la cité, brassé de hautes montagnes ocres et unique bastion naturel encore vierge de toute surveillance, intra muros et intra les esprits apathiques qui rendent Cerclon possible. En dire plus, parler du corps de la belle Boule de Chat, évoquer le regard des Tigres Pourpres, imiter l’argumentaire implacablement lisse et hypnotique du président A, esquisser la silhouette menaçante du « Cube », invoquer les blasons oniriques des villes libres de Mirajeu, Gomorrhe ou Virevolte, serait superflu et gâche-métier.

La Zone…c’est un roman de la révolte, pensé et mûri. Un texte qui pose, sur fond de Surveiller et Punir, la question du statut de l’émeute dans un monde peuplé de zombies technodépendants. Qu’est-ce qui grouillera sous la peau quand le moindre besoin sera rempli ? La recherche de la sécurité absolue, premier et plus nécessaire désir du citoyen selon Hobbes, a-t-elle rivé les fauteuils du pouvoir et contribué à assurer la place des fesses qui s’y calent grassement ? La Zone… c’est une langue vive et épineuse: un entrelacement d’argot parisien futuriste et gouailleur (Slift) et de tirades philosophiques au scalpel (Captp). Imaginer votre vieux prof de philo sous amphétamines et sifflant des brax à coudes rabattus. La Zone…finalement, c’est une éducation, plutôt le rappel brusque et violent du droit à réfléchir, du devoir de questionner, d’exacerber l’irrésistible volonté qu’a tout adolescent de griffonner des crobars dans la marge d’un bouquin de droit en classe de 9ème. Un long électrochoc (600 pages) à l’usage de l’esprit critique. À l’heure où l’Espagne est dans la rue et où il faut les souvenirs branlottants d’un ancien résistant (avec un grand R, quand même) pour nous rappeler d’y descendre, le roman de Damasio est une soupape. Alors allez-y, c’est encore les vacances et de toute façon, les plages sont pleines de blaireaux.


Alain Damasio, La Zone du Dehors, folio SF, Gallimard, 2009