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20 mars 2012

Portrait de Christophe Blain (I) : Lewis, Isaac et les autres

Illustration: Christophe Blain, "Gus"

Ces deux dernières années ont vu Christophe Blain passer de l’ombre à la lumière grâce à la dernière série qu’il a co-réalisée avec Abel Lanzac, Quai d’Orsay. Le succès inattendu du premier tome (120'000 albums vendus ainsi que le prix RTL) ont mené la fine équipe à la réalisation d’un deuxième volet sorti fin 2011. Blain sera l’invité d’honneur de la prochaine édition du festival BD-Fil en septembre à Lausanne et c’est donc l’occasion rêvée de parler enfin de bande dessinée sur TT. Portrait en deux temps d'un bédéiste passionnant.


Certains diront : « Oui ok, et Jean Giraud alors ? ». C’est vrai, le grand Moebius (Blueberry, Arzach) aurait pu inaugurer notre section « banTe Tessinée » avec le triste décès d’un des plus grands noms de la bande dessinée européenne et mondiale (je vous renvoie à un bon article si vraiment le sujet vous intéresse). Christophe Blain c’est aussi l’actualité puisque sa dernière série, Quai d’Orsay, marche à pleins tubes dans les librairies et que nous sommes en face d’une œuvre (entière) passionnante. Quai d’Orsay s’inspire de l’expérience vécue par Abel Lanzac (scénariste de la BD) avec le ministère français des Affaires étrangères. Arthur Vlaminck, un jeune trentenaire chargé d’écrire les discours du ministre, est embauché au début du tome 1 pour suivre le ministre, ici Alexandre Taillard de Worms, personnage clairement et explicitement inspiré de Dominique de Villepin. Nous suivons donc ce personnage, un anti-héros comme souvent chez Blain, qui va à la fois emmener le lecteur dans les coulisses très secrètes de la politique française (et internationales), et à la fois nous amuser avec les périples et les situations difficiles et absurdes dans lesquelles il va se retrouver. Jouant de façon extrêmement intelligente sur deux pôles, celui du documentaire (on apprend certains tours du métier) et celui de la comédie, Quai d’Orsay nous invite à travers plusieurs histoires d’une petite dizaine de pages dans un monde dont nous ne voyons que sa face visible par les médias.


Donjon Potron-Minet, Une jeunesse qui s'enfuit, 2003


Quand Blain rencontre Lewis
Aujourd’hui à 42 ans, Christophe Blain n’en est pas à ses premiers coups d’essai. Formé à l’Ecole supérieure des beaux-arts de Cherbourg-Octeville, il part ensuite faire son service national (service militaire) dans la marine qui l’a fortement marqué et qui laisseront des traces dans ses futurs projets. Après un premier carnet de dessins publié en 1994 (Carnet d’un matelot qui reçoit le prix maritime de Concarneau), Blain commence ses premières collaborations où il ne s’occupe que de dessiner, d’abord avec David B. pour deux albums qui contiennent déjà les prémices de son talent à venir avec Hiram Lowatt & Placido (l’histoire d’un journaliste américain aidé par un ami Indien pour comprendre des phénomènes étranges qui leur arrivent) et le phénomène Donjon, pour lequel Blain dessine quatre albums scénarisés par Sfar et Trondheim. Ce dernier remarqua le talent de Blain déjà à la fin des années 90 et lui conseilla, pour la série Hiram Lowatt, de ne pas brûler les étapes et de ne pas cumuler la difficulté. Blain a donc poursuivi ce qu’il savait bien faire, l’illustration, et expérimenta ce style sur ces deux tomes, en restant sage. En 1999 est publié chez Dupuis Le réducteur de vitesse, premier album 100% Blain, qui raconte les malheurs de trois matelots souffrant du mal de mer à la recherche d’un sous-marin ennemi. Une véritable histoire d’aventures en pleine mer et première libération scénaristique pour le désormais raconteur d’histoire qui remporte en 2000 le prix du premier album au Festival d'Angoulême. Considérant sa première période de chauffe, Blain peut désormais voler en solo.

Pour ne pas perdre pied, Blain continue deux séries durant la première partie des années 2000 avec lesquelles il reste uniquement dessinateur : Donjon et Socrate le demi-chien avec Sfar, collaboration qu’il défend « parce que c’est Joann » et qu’ils le font « de la façon la plus décontractée du monde » avoue-t-il dans un interview. Pour découvrir l’éclat de sa plume à travers ses inventions narratives, il faut se tourner vers les réalisations où l'histoire et le dessin viennent conjointement de la même main, là où l'on peut percevoir l'étendue de sa classe à travers une histoire de pirates et un western romantique.

Isaac le pirate, Les Amériques, tome 1, 2001

« L’aventure, pour moi, c’est au cinéma. Pas dans les livres. »
Le premier tome de Isaac le pirate sort en 2001 chez Dargaud. Intitulé Les Amériques, l’album reçoit d’excellentes critiques et quelques prix, dont le plus important, celui du meilleur album à Angoulême. Isaac Sofer est un peintre dont le succès l’évite et amoureux de sa bonne amie Alice qui se plie en quatre pour faire vivre le ménage. Il est passionné par la chose maritime et n’hésite pas lorsqu’un commanditaire lui demande de le suivre pour une excursion mystérieuse. Jean Maibasse est en fait un pirate. Isaac ne pensait alors pas qu’il quitterait Alice pour plus longtemps que prévu. Plongé en plein XVIIIe siècle, un siècle et demi après le voyage de Magellan, c’est pourtant à lui que semble se référer par moment le scénariste. Le départ pour les Amériques, la découverte, un voyage calamiteux, une mutinerie et les mésaventures des pirates emprisonnés dans Les Glaces (titre du deuxième tome) prouvent un goût évident et passionné pour la narration que Blain craignait à ses débuts. Alors Isaac sera partagé, durant 5 tomes, entre deux idéaux : celui de retourner à Paris, se marier avec Alice et tenter de vivre de petites ventes de tableaux ; ou celui nourri de richesse et de désir, de bandits et de femmes, éloigné de toutes règles. Là est l’un des grands thèmes d’Isaac le pirate, que Blain, par le dessin, exprime de façon moderne en usant d’un style de dessin qui semble traditionnel à premier abord, mais si léger et libre au second.

Son style est caractérisé par un trait rapide. Il ne reprend que très rarement son premier croquis, préférant laisser éclater la vie naïve du premier crayonnage, brut et authentique. Souvent, ses personnages se reconnaissent par un défaut physique (Jacques et son énorme nez phallique) et Blain exagère le trait, grossit les expressions, extériorise le sentiment et les angoisses de ses héros par l’utilisation d’éléments propres à la BD, usant des formes et des forces du média pour exprimer des sentiments inavouables et invisibles dans la réalité. Mais Isaac n’est pas une histoire d’aventure simpliste, sec et sans relief. Au contraire, par l’excitation de ses traits, il donne vie à un héros simple, sans avantage au combat ou pour faire la cour, un héros en mouvement dans un univers statique, où l’humour fin, l’aventure et la déception amoureuse sont au centre du récit. Dans la case finale du dernier tome, on peut lire « à suivre » et c’est signé « Blain, 2005 ». Parti dans les eaux et renaissant dans le sable du désert, c’est un nouveau Isaac que Blain fait vivre dans sa prochaine série qui débute deux ans plus tard. À la manière d’Alexandre Dumas qui fait renaître son héros dans la mer, gagnant ainsi une nouvelle identité, Blain semble bien se foutre de ces références littéraires quand il dit que l’aventure se trouve au cinéma et non dans les livres. C'est le graphiste qui parle, l'illustrateur, celui qui crée l'image et qui vit par elle et il est naturel que Gus (la série qui suit) présente des influences plus cinématographiques que littéraires, ce qui est à mon avis le cas pour Isaac le pirate. Celui qui se dit influencé par Howard Hawks, Truffaut et Arthur Penn s’envole une nouvelle fois en 2007 dans une nouvelle aventure où son talent se confirmera définitivement.

Gus, Nathalie, 2007

A suivre…