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15 avr. 2012

L'Enfant d'en haut d'Ursula Meier

Illustration: Pierre Girardin
Ours d’argent au Festival du film de Berlin en 2012, Ursula Meier peut se vanter d’avoir réussi à obtenir un prix majeur dans un festival européen, ce qui n’était pas arrivé à un cinéaste suisse depuis 1981 et La Barque est pleine de Markus Imhoof. Après l’excellent Home (2008), la réalisatrice franco-suisse présente un film aérien et intelligent, réutilisant ses thèmes précieux, comme ceux de l’enfance et de la désolation.

Simon est un petit garçon de 12 ans qui vit dans la plaine industrielle et grisâtre avec sa grande sœur Louise. Ils partagent ensemble un appartement. Pendant que Louise foire ses relations et ses jobs sans avenir, le petit Simon prend le téléphérique et monte dans les stations de ski où le soleil se reflète gaiement contre la belle neige blanche. Les touristes riches, pour la plupart anglais et étrangers, viennent y passer leurs vacances. Simon parcourt les restaurants d’altitude et volent le matériel de ski de ces gens aisés qu’il revendra une fois redescendu en plaine à son entourage, principalement aux copains de son âge. Simon endosse ainsi le costume du Gavroche des temps modernes, voleur et empathique, qui se bat pour survivre dans un pays que le monde entier croit être un lieu où tout le monde a la belle vie.


Au niveau des prestations, les deux jeunes acteurs sont irréprochables. La musique de John Parish (producteur remarqué pour ses collaborations avec Eels ou PJ Harvey) quant à elle n'élève pas vraiment le film qui aurait presque bénéficié d'une bande-son plus silencieuse, voire totalement inexistante (Sleeping Beauty par exemple). La force du film est bien dans sa réalisation et son scénario. Ursula Meier exploite deux mondes dans son film : celui du haut, des riches, et celui du bas, des travailleurs de la plaine. Elle tente, avec son petit héros, de lier les bouts, de tisser une ligne qui joindrait ces deux espaces antinomiques. On ne sait pas grand chose de Simon et Louise, sauf qu’ils font partie de la même famille, et que Simon semble plus mature que sa sœur pour survivre avec son commerce illicite. Le film est extrêmement réaliste dans sa captation du vrai, de la négligence du haut sur le bas et de l’ambiance terne des plaines industrielles. La réalisatrice a choisi la pire période pour film le paysage alpin : la fin de l’hiver, qui rime alors avec la fin des escapades de Simon dans le monde du luxe. Là-haut, il fait la rencontre d’une mère américaine et, en manque d’affection, Simon cherche à lui donner le rôle de mère ; il la retrouvera plus tard lors d’une scène en temps-mort avec Louise.


Entre ces deux mondes, Simon se trouve à chaque fois surveillé constamment et trop demandé. En bas, sa sœur lui demande de l’argent et il doit négocier son commerce, vendre, acheter, survivre, accepter. En haut, Simon se transforme en pie voleuse qui l’oblige à manger les sandwichs volés dans le pire endroit des stations de ski : les toilettes des restaurants d’altitude. Même en haut, Simon reste en bas, et c’est cette dualité sévère que subit Simon et que nous traversons avec lui. Même au sommet, Simon se retrouve caché et recroquevillé dans les immenses machines des cuisines et des téléphériques. Finalement, le seul endroit où Simon se sent bien, c’est justement dans ce passage, dans la jointure : c’est le téléphérique, coquille fortifiée dans laquelle il n’est qu’avec lui-même et où il peut dominer le Bas et quitter fièrement le Haut. Tout réside dans cet entre-deux qui apporte au film une magnifique touche poétique. Scène puissante, celle de la fin de l’hiver, où Simon remonte une dernière fois au sommet pour voir la Nature reprendre le dessus sur les loisirs éphémères de l’Homme. Simon se confesse, fait le gamin, pisse sur un télésiège et pleure. Tout est concentré dans cette séquence émotive, triste et conclusive. Dans le film réside deux moments forts qu’on ne peut pas raconter ici, qui retourne l’histoire et confirme la qualité justement applaudie à Berlin en début d’année. Aucune hésitation, Meier tient là une œuvre de très grande classe.

L'Enfant d'en haut, Ursula Meier (Suisse 2012)
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