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23 mai 2012

TT Books: Zwei Komma Sieben, Wandering, Der Wedding & Electronic Beats

Illustration: Der Wedding (détail) / reproductions Julien Gremaud

Nouvelle incursion dans les pages des magazines pour la rubrique TT Books, tribune ouverte et thématique aux écrits, aux belles éditions et aux revues critiques et contemporaines. Cette édition prend des couleurs germanophones: qui de Der Wedding, Zweikommasieben ou Wandering, nous nous intéressons aux publications régies sous la langue de Goethe, entre Lucerne, Bâle et Berlin.

Think Tank s'écrit et se lit en français. C'est dommage auront noté certains. Toutefois, un espace où le texte est au centre des activités ne saurait se concevoir sans une intention certaine à la langue, ceci rendant la traduction dans les autres langues nationales ou en anglais impossible - les raisons sont nombreuses, le manque de moyen n'étant pas la moindre. La défense (ou la fierté) de la culture locale et de sa langue en est une autre. Dans cette démarche, l'inscription germanophone de la petite publication suisse-allemande zweikommasieben est des plus conséquentes: « Zweikommasieben ist eine Momentaufnahme, eine Dokumentation des Jetzt der gegenwärtigen Klubkultur in und um Luzern». Une documentation, un instantané de ce qu'il se passe culturellement et dans les clubs à Lucerne, magnifique ville du centre de la Suisse en taille réduite. 2,7 non pas le taux d'alcoolémie des concepteurs de la revue (ça c'est déjà vu dans des publications expérimentales), mais comme le temps en millième de seconde que prend le son pour arriver au cerveau - si ce n'est pas exactement cela, on ne doit pas être loin. Acquis chez Motto Distribution, le premier numéro introduisait une ligne éditoriale internationale faite d'artistes (Mount Kimbie, Tim Hecker, Gold Panda) tous accueilis à Lucerne. Les acteurs de la vie locale ne sont pas absents avec en premier lieu le Südpol, lieu de musique, dance et de théâtre de grand intérêt. Et aussi imprimeur, à l'aide d'un Risographe MZ970 deux couleurs. Nous suivons désormais l'aventure avec grande intention, d'autant plus que les choix éditoriaux ne sont pas très éloignés de Think Tank, où le dernier numéro reproduit ci-dessous s'intéresse au producteur suisse-allemand Kalabrese ainsi qu'à Evian Christ alors que son prédécesseur introduisait autant Dam Mantle que Clams Casino. Un bel exemple d'une publication indépendante à tirage très limité (300 exemplaires, prix de vente 5 euros) mais de grande qualité. Les choix de podcasts ou d'articles additionnels sur le site web sont aussi des plus pertinents.





 
Bénéficiant d'un splendide relais ainsi que d'un vernissage d'envergure chez Motto à Zürich, Wandering n'a pour ainsi dire pas raté son départ, même si la voilure est conséquente. Plus de 60 artistes, écrivains, curateurs ou agitateurs publics dissertent les cheveux au vent sur la ballade au grand air ou autres signifiants. Vu comme un magazine, Wandering a tout pour faire peur à l'amateur de papier glacé très illustré: 230 pages dévolues exclusivement au texte et aux discussions, hormis les ouvertures (Amelie von Wufflen), finales (Daniel Baumann & Adolf Wölfli) et interlude (la belle histoire illustrée de Rui Tenreiro). Vu comme un Zeitschrift (journal), Wandering s'inscrit judicieusement dans la lignée de ces revues littéraires thématiques, avec une question en filigrane: que va nous réserver le numéro 2 de Wandering? Car le terme wandering prend ici plusieurs formes, entre l'errance, la dérive, l'escapade ou le grand tour. Le modus operandi de la publication procède d'une retranscription de conversations entre deux interlocuteurs, à distance - échanges d'e-mails, skype ou téléphones - s'étendant sur des durées conséquentes (parfois quelques mois). Initié et édité par deux acteurs de la "nouvelle scène bâloise" – Tenzing Barshee de l'off-space Elaine, situé dans le Musée d'art contemporain de Bâle; le graphiste Dan Solbach de New Jerseyy – Wandering sent bon la liberté et la lenteur dans notre époque d'hyper connexion. Le "magazine" (c'est ainsi qu'ils se caractérisent, soit) est écrit en anglais et en allemand. Ça en laissera certains sur le bord de la route, ça ravira les autres amoureux de texte originaux, non dégradés par la traduction. Sinon, il est vendu 12 euros, disponible aussi chez Motto.












Der Wedding s'inscrit comme l'objet étrange de ce TT Books. Edité à Berlin, au tirage énorme, ce magazine ne paraît toutefois qu'annuellement et son format est clairement réduit (seulement 104 pages). Crée en 2007 par la journaliste Julia Boek et le graphiste Axel Völcker, Der Wedding, publication qui s'inscrit dans la municipalité de Wedding, de plus en plus cotée, n'a donc vécu que quatre déclinaisons. La dernière, reproduite ci-dessous, n'est pas la moins intéressante: l'Ouest y est traité en trois chapitres, "Der gute alte Westen", "Der wilde Westen" et "Der Goldene Westen", avec comme terme-clé le néologisme créé de toute pièce répondant du nom de "Westalgie". Il ne faut pas seulement y voir une forme d'anticonformisme arriviste ou de nonchalance artistique: on y croise dans les colonnes du magazine des authentiques westberliners de Charlottenburg ou de Schöneberg, un prêtre répandent la bonne parole sur la Spree, des victimes de la Wende (la réunification) – employés d'embassades, de centres culturels, ministres de la Stasi, propriétaire de terrain occupé alors par le Mur. Un peu de clichés recherchés avec des micros-trottoirs ("Typisch Westen?") effectués en Inde ou en Asie, de même que des articles de fonds sur le cas de la migration polonaise en Allemagne, les logiques commerciales des Shopping centers, ou la grandeur déchue de Winnetou, l'Indien apache créé par l'auteur allemand Karl May. Disponible un peu partout et d'un coût accessible (7 euros), Der Wedding se lit d'une traite dans la plus pure forme de la distraction utile que peut offrir une telle publication, s'adressant à un cercle de lecteur plus conséquent que sa langue d'écriture (l'allemand) ne pourrait le permettre.







On termine par un acteur conséquent de la scène musicale germanique, au financement important. Pour les puristes, Electronic Beats n'est qu'un pion du géant de la téléphonie Telekom. Oui, mais pas seulement. Ce magazine s'inscrit dans le programme du même nom initié il y a quelques années, regroupant DVDs de reportages et un site internet / plateforme d'émissions radiophoniques exclusivement dédiée à la musique électronique sous toutes ses formes. De tels moyens utilisés consciemment font de grands résultats. On recommande une visite ponctuelle du site web où les mixtapes des grands noms du deejaying rivalisent avec le programme Essential Mix de la BBC. Trop grand? On vous conseillera de fait le format papier de l'entité, basé sur la critique pointue de disques actuels, sur des explorations de villes européennes ou des interviews fleuves. Le numéro 29 (vous noterez l'auto-collant "Free copy") propose des réflexions sur Rotterdam, Akihiro Miwa, Evian Christ (encore lui!) des rencontres avec Little Dragon ou encore Dillon. Les conversations y sont au centre des débats, avec des rencontres parfois improbables entre le rédacteur en chef Max Dax (un ancien de Spex, autre revue de bonne tenue) et le cuisinier Gérard Joulie ou le nouveau directeur de la Tate Modern Chris Dercon. L'infatigable Hans-Ulrich Obrist – curateur de la Serpentine Gallery et contributeur d'une somme astronomique de publications – disserte lui sur l'album WALDEN de Jonas Mekas alors que Pantha du Prince traite pour sa part du duo de Détroit Drexciya, pilier de la scène locale des années 1990. « It's time to redefine failure »: c'est sous ce slogan que s'inscrit Electronic Beats, avec un modèle d'écriture légitime et exigeant. On nous dira qu'avec de tels moyens il est facile de s'offrir des contributeurs de ce rang - et qu'ils auraient pu faire un effort sur un graphisme franchement moche; certes, mais encore faut-il bien savoir faire interagir tous ces acteurs de la culture contemporaine. Vendu 4,50 euros, le magazine est facilement trouvable gratuitement chez les disquaires allemands, on s'en étonne d'ailleurs… On n'oubliera pas de préciser que les textes sont eux en anglais.