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11 avr. 2013

The Place Beyond The Pines : Gosling et Cooper sous les sapins

Think Tank
Illustration: "The Place Beyond The Pines" (stills) / Julien Gremaud


Le réalisateur du drame romantico-pop Blue Valentine – injustement non distribué dans notre beau pays – n’a pas eu trop de problème cette fois pour que son film se retrouve un peu partout dans les salles. Il le doit à Ryan Gosling bien sûr. Mais fort heureusement, les deux hommes avaient déjà contribué ensemble et se connaissaient depuis belle lurette. Et ça se voit.

The Place Beyond the Pines est un film inégal. Il est formé comme toute bonne dissertation, avec ses trois parties désirées par le professeur : thèse, anti-thèse, synthèse. Sur la forme, Cianfrance confirme son talent, déjà aperçu dans son précédent opus ainsi que ses ambitions de réalisateur souhaitant jouer des coudes avec les Paul Thomas Anderson et James Gray, cette nouvelle vague de cinéastes qui s’affichent comme une relève plutôt classe. Cianfrance reprend donc Gosling et joue ironiquement sur l’horizon d’attente du spectateur : vas-y que j’te montre du Gosling tatoué et torse nu dompter sa bécane. Car on pourrait facilement faire le raccourci : Gosling passe, tel un ange, des cylindrées de Drive aux motocross de Pines, prolongement à benzine de l'icône made in US des années 10s... Des années deux mille dix.

Mais Cianfrance sait brouiller les pistes, et de façon plutôt réussie. Entre braquages et course-poursuite ultra réaliste (vue subjective à bord d’une voiture de flics), l’histoire connaît un point pivot bluffant et inattendu. Très fort. Ce type de changement qu'on avait aperçu avec l'excellent Looper, mais en plus fin, car il s'agit ici de focalisation et de réponse miroir de deux destins différents, de classe opposée. Cianfrance filme en très gros plans les visages de ses acteurs, comme pour montrer la moindre expression enfouie sous le quatorzième cil de l’œil gauche de Bradley Cooper afin d’y découvrir un détail qui pourrait faire changer le cours de choses. Ce qui, il est vrai, agace parfois (un conseil : évitez les premiers rangs).


Duel de pères
Le thème sous-jacent de Beyond the Pines est celui de la relation père-fils. Mais plus loin encore : de comment devenir plus fort sans un père et dans la difficulté d’aborder la vie sans cette figure masculine, si intense, si américaine. Car le film est bien un duel de pères qui tissent son chemin de bataille grâce à leur descendance respective. Là-dessus, le film s’encouble un peu et c’est là que le bât blesse. A vouloir trop bien s’appliquer à écrire la moindre trame narrative, le film perd de sa virtuosité entrevue lors de la première heure, où le réalisateur semble être en apesanteur. 

Film inégal donc, car très impressionnant lors de sa première heure et en decrescendo ensuite. Deux séquences sont à relever, celles qui se répondent en échos lorsque Luke (Ryan Gosling) prend le bébé dans ses bras et que Avery Cross (Bradley Cooper) fait de même plus tard : les deux hommes ne savent comment (se) tenir (avec) ce trésor du monde puisque chacun provoquera à jamais une marque indélébile dans la vie de cet enfant. Plus loin, lorsque Cianfrance désire montrer que le monde des cops est aussi malfaisant que celui des gangsters, il invoque en filigrane Scorsese avec l’arrivée de Ray Liotta et de toute une affaire de gangs qu’il vaut mieux cacher en surface. La scène du repas est délicieuse. Finalement, ce que réussit bien Cianfrance dans son film, c’est faire revivre ses idoles (Scorsese, le Eastwood de Mystic River) sans les imiter, mais pour pouvoir s’identifier à eux. Et mention à la bande originale qui vaut le détour !