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5 juil. 2013

La classe à l’italienne : La Grande Bellezza de Sorrentino

Illustration: Charlotte Stuby
Après le très oubliable There Must Be The Place guidé par un Sean Penn asphyxié, le réalisateur napolitain livre à 43 ans l’un des films les plus forts, les plus puissants et extraordinaires de ces dix dernières années. Entre un Holy Motors moins sombre et un Eyes Wide Shut en terres romaines, Paolo Sorrentino sort ses couteaux à parmesan dans cette œuvre monstre et y découpe les questions universelles de l'Homme, et celles des mondains en quête de foie.


Rome comme vous ne l’avez jamais vu. Rome comme dans les films, Rome comme dans les livres… Voilà l’idée première que devait avoir Sorrentino avant même de commencer l’écriture de La Grande Bellezza. Sublimés par des mouvements de caméras tous plus complets et célestes les uns que les autres, le cinéaste montre d’amblée sa maitrise sur l’art du mouvement, qui sera l’antithèse finalement paradoxale du film : on ne bouge jamais de Rome, on y retourne sans cesse et on ne la quitte qu’en rêves, étrangement. Parce que comme le souligne Jep Gambardella (le génial Toni Servillo) : « Arrivé à Rome à 26 ans, je voulais devenir un mondain. Je suis finalement devenu si grand, que je pouvais pourrir à moi tout seul ces soirées de mondains ». Sorrentino se met ici sûrement (un peu) en scène, dans un futur éloigné et fantasmé.


Jep, le personnage principale qui refuse de se mettre à écrire son deuxième roman après un bref succès du premier, fête ses 65 ans dans le lit d’une femme milanaise rencontrée le soir même et se rend compte qu’à son âge avancé, il ne peut plus perdre du temps aux choses qui l’ennuient. Il quitte alors le lit pour marcher dans Rome en pleine nuit. Il rencontrera la fille d’un de ses amis d’enfance, propriétaire d’un cabaret, et se plongera avec elle dans une nouvelle histoire. Il fera découvrir à Ramona les lieux interdits de Rome, les pièces inviolées par les yeux du touriste, les places insolites. Il la fera entrer dans son monde, celui d’un homme fatigué de tout mais qui, toujours, garde une dignité joyeuse et sereine.

La Grande Bellezza fait partie de ses films où l’on pardonne tout à son héros et donc à son réalisateur. Sorrentino ne cache pas son amour pour les personnages qu’il créé. Ici, il a fabriqué ce vieil homme qui enchaîne les soirées friquées du tout-Rome mais qui n’hésite pas à rappeler à ceux qui pensent être « une classe au-dessus », qu’ils sont tout aussi pourris que les autres. Comme cette scène où Jep fait signifier à l’une de ses amies qu’elle n’est pas à plaindre et qu’ils sont tous logés à la même enseigne : ceux de pourris gâtés, une situation qu’il faut accepter. On pourrait y voir un certain parallélisme avec les films de Sofia Coppola, où une jeunesse dorée est peinte sur fond de palmiers bling bling qui s’emmerde. Sauf qu’au lieu de tourner en rond devant le spectateur, Sorrentino tourne en rond avec lui. Et là est toute la différence.


Intrusion romano-mondaine

Sorrentino va chercher le regard du public, pour lui faire ressentir et lui faire vivre ce qui se passe dans son monde. La séquence qui suit la seconde ouverture (la longue fête), montre Jep qui déambule dans Rome au petit matin. Il passe devant un couvent, regarde une petite fille en habit de sœur, la caméra suit son regard dans un mouvement panoramique parfait, s’engouffre dans le bâtiment, puis revient sur Jep marchant de l’autre côté du portail. Plus fort encore est cette promenade (matinale elle aussi) de Jep au bord de l’eau où il croise des hommes d’affaires qui font un jogging avant de se faire dépasser par un bateau de touristes vide. Jep regarde ces deux entités opposées d’un œil désintéressé mais compatissant. Plus tard, lorsqu’il apprendra une triste nouvelle, une scène en slow-motion le verra se perdre à l’intérieur d’un petit café urbain, au milieu de figures pathétiques et singulières. Encore une fois, la caméra nous fait nous sentir avec lui dans un étonnant étourdissement tragique. La caméra s'amuse à  exposer l'image en tant qu'artifice premier du cinéma, élément révélateur de l'art du trucage, comme le démontre la séquence de la girafe.

L’autre grande prouesse du film est cette capacité à mêler les peines, la peur et la mort, avec l’humour, la légèreté et la vie. C’est dans cette contradiction, ou plutôt cette balance de forces que La Grande Bellezza séduit. Il est évident que souvent, cet équilibre ne tient pas debout, ou bascule du mauvais côté. S’il est vrai que la fin du film est un peu longue voire peut-être même inutile tant la première heure et demi est maîtrisée, Sorrentino exprime parfaitement la dualité de cette vieillesse où les choix de vie prennent de moins en moins de sens. Soutenu par une musique puissante (Gorecki, Mendelssohn, Martyno), le réalisateur évoque même Stendhal (et son fameux syndrome) de façon extrêmement subliminale dans son ouverture. De cette manière-là, le cinéaste envoie un signe fort et élégant à une époque où tout et n’importe quoi peut devenir objet artistique : Rome, de par son lourd passé historique et artistique, exige une rigidité dans sa volonté d’être filmée. Sorrentino l’accepte, et se hisse à son niveau.